‹ L'evolution d'un mythe; Açvins et DioscuresChapitre 42 sur 53 · LES AI0SK01P0I GRECS · texte numérisé non relu

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dans la figure de la sœur des Dioscures ? Hélène, doublet de Sélènê, nom de la libation enflammée, comparée à l’aurore rougeâtre, à laquelle on l’assimile plus tard, a pu être identifiée à une femme réelle de l’époque homérique. Gomme personnage mythique, elle est sans aucun doute l’une des plus anciennes divinités laconiennes, et l’un des miracles qu’on lui attribuait à l’époque classique, rappelle singulièrement certaines cures merveilleuses des Açvins, ses frères hindous. Elle rendit, dit-on, la vue au poète Stésichore. Les détails de la légende et le nom même de l’aveugle guéri sont modernes. Mais n’est-il pas permis de croire que la donnée même du mythe était fort ancienne ? Les Açvins, dans l’Inde, n’ont-ils pas guéri plus d’un Risi védique, dont le nom n’était primitivement qu’une épithète d’Agni? En somme, Hélène est une personnification féminine, comparable à la Sùryâ védique. Elle est devenue chez les Grecs la sœur des Dioscures, tandis que, dans l’Inde, on en a fait tantôt la femme des Açvins, tantôt simplement la devîqui les accompagnait, sans avoir avec eux des rapports bien précisés.

D'après une autre légende, les Dioscures enlèvent sur leur char les Leucippides et s’unissent à elles. C’est l’image des libations brillantes emportées par les flammes. Les Leucippides sont en quelque sorte la représentation féminine du même mythe que les Dioscures, et, dès lors, il est facile de comprendre pourquoi on a établi des rapports sexuels entre les deux couples (1). Les poètes védiques ne sont pas allés aussi loin dans la voie de l’anthropomorphisme : chez eux, il n’y a encore que succession très voisine de deux phases du sacrifice; immédiatement après le couple féminin d’ Usâsânâklâ ou des deux Usas apparaît le couple masculin des Açvins.

Les Leucippides sont encore une forme couplée du même personnage mythique qu’Hélène. Gomme la fille de Sûrya, qui

(1) Cf. Décharné, Myth. gr. p. 0C6.

monte sur le char des Açvins, les Leucippides étaient filles d’Apollon ou Ilélios (1), dont Leukippos n’est à l’origine qu’une épithète. Elles s’appelaient Phoebê et Hilaeira, « la brillante » et «la bienfaisante», deux épithètes prises dans l’infinie variété des noms de la libation : telles encore Phaetousa et Lampetiè, <( l’éclatante » et « la lumineuse », autres filles du Soleil.

Dans l’ordre masculin, au couple des Tyndarides correspond celui des Apharides, Lynkeus, « celui qui voit ou qui brille », et Idas, celui « quivoitou qui connaît» (2). C’étaient probablement à l’origine les Dioscures Messéniens; mais, comme les deux pays étaient en guerre, la légende a fait s’entre-tuer leurs dieux, en donnant pourtant une demi-victoire aux représentants de Sparte. La mort de Kastor, tué par Idas, donne l’occasion à Polydeukès de se dévouer pour son frère et explique d’une façon vraisemblable le partage entre eux de l’immortalité. La querelle des Dioscures et des Apharides a pour cause le rapt d’un troupeau, d’après Pindare ; une tradition évidemment postérieure fait de Lynkeus et d’Idas les cousins et les fiancés des Leucippides : ainsi l’imagination dramatique des Grecs rassemblait et fondait ensemble les éléments mythiques vagues et épars, puis elle y mêlait un peu d’humanité, pour en faire de vivantes e* harmonieuses légendes.

Cet instinct de l’ordre, ce génie de la composition se révèlent surtout dans l'arrangement du mythe des Argonautes. De quelques obscures données mythiques métamorphosées par l'imagination des poètes qui y rattachèrent mille fictions historiques ou géographiques, sortit un merveilleux roman d’aventures, dont Apollonius de Rhodes nous a transmis les péripéties. Sans entrer dans les longs détails de ce récit, quels en sont les faits essen-

(I) Ceci était dit expressément dans les chants Cypriaques, d’après le témoignage rie Pausanias (III, 16. 1.) D’autre partie mythe de Plmebè et Hilaeira, filles de Leukippos, n est qu'un doublet du mythe de Phaetousa et Lampetiè, filles d'IIéhos.

Cf. viçvavid. viçvàvedas, épit. fréq. d'Agni; viçvàvedasü, épit. des Açvins.

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tiels, c’est-à-dire mythiques et primitifs ? Quel est leur sens et leur valeur ?

Le héros divin qui s’empare de la toison d’or, c’est le feu qui emporte la libation ; comme nous l'avons vu dans les hymnes du Rig-Véda, l’union des deux éléments du sacritice est aussi symbolisée par le mythe du couple ; les deux explications d’abord juxtaposées se mélangent, et ainsi se forme la tradition du héros igné secouru par les jumeaux (Jason et les Dioscures).

Les libations de lait sont comparées par une extension naturelle à des vaches ou à des brebis. Lorsque les flammèches jaunes et brillantes couvrent la surface des offrandes, telles des touffes de poils, les libations sont pareilles à des peaux d’or, toison des animaux mythiques. La légende de la toison d’or était en germe dans les hymnes védiques, aussi bien que dans les traditions primitives de la Grèce. Le char des Açvins a une enveloppe, mot à mot une peau d’or (hiranyatvac) ; car il est formé par le dos même de la bête-libation, qui s’entle et s’en^ vole sous l’effort de la flamme. Ailleurs cette enveloppe brillante de la libation devient la peau dorée des chevaux-flammes, qui traînent le char d’Agni. « Que celui qui pour moi a donné aux deux [chevaux] rouges une peau d’or (m. à m. les a accrus avec une peau d’or), que ce char bruissant d’Asanga s’empare de toutes les offrandes. » (621. 32.) Les deux animaux rouges sont bien les coursiers d’Indra ; car il en est déjà question au vers 25 du même hymne ; on y parle de deux chevaux au dos blanc, à la queue de paon. Or l’épithète çitipristhâ (au dos blanc) s’emploie en parlant du lait offert en sacrifice (241 . 1 .) ; ce qui montre bien que la toison d’or est identique à la surface ou à l’enveloppe des libations. Ailleurs encore les hymnes du Rig parlent de la peau de la vache et de la brebis, c’est-à-dire de l’enveloppe d’où sort Agni, enveloppe faite de lait de brebis ou de vache. (813. 16 — 781. 3 — 782. 7.)

On sait combien est fréquente en mythologie la juxtaposition,

puis la superposition de deux symboles primitivement identiques et distingués ensuite. Ainsi l’union de la libation et de la ilamme est exprimée par un bélier à la toison d’or, qui, par une sorte de réduplication d’images, emporte les deux éléments du sacrifice, sous la forme d’un jeune homme et d’une jeune fille. Phrixos (celui qui se hérisse) et Hellê (l’étincelante) s’envolent ainsi sur leur monture ignée (1). Mais la libation ne s’en va pas toute sur les ailes de la flamme ; il en reste une partie sur l’autel inondé par les offrandes: c’est ce qu’on exprime en disant que Ilellè est tombée dans la mer. A l’origine le voyage fabuleux du couple fraternel s’accomplissait dans le cercle restreint du sacrifice : c’est ce que montre un fragment de Mimnerme, d’après lequel Phrixos arrive « sur les bords de l'Océan, là où les rayons du soleil sont enfermés dans une chambre d’or », (Fragm. 11. Bergk.) Cette chambre d’or est faite de flammes brillantes, et tout autour ruissellent les courants des libations pareils au fleuve Océan qui ceint la terre.

Jason, en rapportant la toison du bélier, ramène aussi l’âme de Phrixos, c’est-à-dire que le feu nouveau, grâce à la libation brillante, ranime et ressuscite le feu mort ou éteint. Ce mythe est fréquemment développé dans la mythologie védique. En Grèce il est plus rare ; on le retrouve pourtant sous une deuxième forme dans la légende même des Argonautes. Le vieil Aeson, rajeuni par Médée, qui fait cuire ses membres dans une chaudière bouillante, c’est quelque chose comme le Cyavâna hindou, auquel les Açvins rendent la force et la beauté. Les Dioscures, eux aussi, aident Jason dans la conquête de la toison d’or. Ils nterviennent surtout pour diriger ou sauver le vaisseau qui porte les Argonautes. Dans les hymnes védiques, les Açvins venaient au secours de leurs protégés « avec leurs barques ailées et vivantes ».

(I) Indra est souvent comparé à un bélier (mesà).

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Tel le navire Argo (1) : il vole ; pour ailes il a des voiles ; et il est vivant, puisqu’il parle avec la voix fatidique du chêne de Dodone qui lui sert de mât (2). Mais dans ce vaisseau rapide qui flotte sur la mer des libations, la Grèce, combinant les légendes, a fait monter plus d’un Agni. C'est d’abord Jason, le héros principal du mythe, l’homme à une seule sandale (3), qui rappelle le dieu à un seul pied des hymnes védiques. C’est Héraklès, qui, pour ne citer qu’un seul de ses douze travaux, se rend maître de la femelle mythique, la biche aux pieds d’airain, aux cornes d’or. C’est enfin Orpheus, fils d’Apollon, dont la voix attire les bêtes et fait mouvoir les rochers, le musicien inspiré, pareil à Rebha et à Vandana, les Agnis chanteurs. Aux Dioscures compagnons de Jason, on a joint aussi des couples similaires : Euphémos et Periclymenos (4), fils de Poséidon ; Echiôn et Eurytos (5), fils d'Hermès ; et surtout les deux Boréades, Zétès et Calais, « dont le dos se hérisse d’ailes brillantes ». (6)

Ainsi la souple imagination des Grecs a donné plus d’une forme au couple divin des Dioscures. Ne les retrouve-t-on pas à Thèbes avec Amphion et Zéthos, jumeaux fils de Zeus et de la

(1) De apyo; rapide. C’est Athéné, ou, suivant des Iraditions plus anciennes, Héra, qui construit le navire Argo : la libation forme le véhicule sur lequel se transportent les flammes.

2) Suivant uneautie version, c'est la proue du navire qui est faite d’un morceau de ce chêne.

3 Mo'/o<râvoaÀo:. Iiv3a).o; signifie primit. trace, pas, m. à. m. arrêt du pied; et par extension : d'un côté, sandale, chaussure; de l'autre : pied. Jason Monosandalos, c'est donc à l’origine le dieu qui a une seule ti’ace, un seul pied, qui plonge par une seule base dans la libation \cf. Agni Ekapad.

(4) Euphémos, si léger à la course qu’il effleurait de ses pas la cime des vagues. Periclymenos est représenté dans la mythologie védique par pràçravas, suçràvas et surtout prithuçràvas ; et Euphémos par Subhàs (de bhan bhâ, briller et parler

— subhàsam Agnim (643. 20). Pindare donne à ces deux héros l’épit. de 0'{/i-/aîTat (à la chevelure dressée).

(5) Echiôn, le serpent (ondulation de la flamme ; — Eurytos, celui qui coule bien (ruissellement de la libation) ; cf. sus.irtus.

(6) Pind. Pyt. IV.

nymphe An tiopè, héros « aux blancs coursiers » (1), comme leurs frères de Sparte? Pélias et Nélée, nés le même jour des amours delà nymphe Tyrôetdu dieu Poséidon, ne sont-ils pas, ainsi que les Tyndarides, d’infatigables dompteurs de chevaux? Ne peut-on pas voir enfin des Dioscures Thessaliens dans les deux Asclépiades d’Homère, Machaon et Podalire (2) ?

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