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CHAPITRE III

L OBSCURCISSEMENT OU MYTHE DES DIOSCURES

Bien que les Romains fussent essentiellement conservateurs, et quoique leur manque d’imagination poétique les empêchât presque toujours de développer et d’embellir les légendes, ils n’ont pas laissé que d’ajouter quelques traits nouveaux, dans la suite des siècles, au mythe de Castor et Pollux.

A force de voir représenter les Dioscures sur leurs monnaies, ils ont fini par les considérer comme les dieux des transactions pécuniaires et commerciales. Les commerçants et les banquiers en ont fait les garants et les défenseurs des affaires, parce que, d’une façon toute naturelle, les objets représentés sur les pièces d’argent deviennent les signes conventionnels de l’échange. N’appelons -nous pas louis ou napoléon une monnaie à l’effigie d’un roi ou d’un empereur ? Une association d'idées analogue a produit chez les Romains, au lieu d’une figure de langage, un nouveau mythe.

Par une autre déviation, aussi peu conforme au caractère général de leur légende, les Dioscures ont été transformés, à latin

de l’empire romain, en divinités funéraires (1). Mais il est facile de montrer que ce nouveau caractère est plus artistique que mythique, plus littéraire que religieux. L’histoire de la vie et de la mort alternatives de Castor et Pollux était devenue rapidement un des traits les plus importants de leur légende. Avec le développement des idées chrétiennes, ona pu regarder l’existence éphémère ou plutôt hêterhémère de ces dieux, comme un symbole païen de la brièveté de la vie humaine. D’autre part, en considérant qu'ils vivaient l’un le jour et l’autre la nuit, on a vu en eux la représentation poétique des ténèbres et de la lumière. Or, vivre, 11’est-ce pas voir le jour ? La lumière n’est-elle pas la vie ? Et mourir, c’est fermer les yeux à la lumière : les ténèbres sont comme la mort. Dès lors, un artiste, sculptant les bas-reliefs d’un sarcophage, n’a-t-il pas pu exprimer, par les figures de Castor et Pollux, le passage de l’existence au trépas ? Cette conception est réalisée, en effet, dans un grand nombre de tombeaux chrétiens (Daremberg et Saglio, art. Diosc., fig. 2449).

Les doctes moines du moyen âge, pour embellir la vie de leurs saints, ont emprunté, eux aussi, plus d’un détail aux riches légendes du paganisme. L’apparition du lac Régille, le trait saillant de l’histoire des Dioscures latins, que les Romains n’avaient pas inventée d’ailleurs, se renouvelle à deux reprises dans l’histoire chrétienne. Castor et Pollux sont simplement remplacés par deux saints (2).

Ce ne sont là que des survivances littéraires; mais lescrovances populaires elles-mêmes ont gardé à travers tout le moyen âge une trace du culte des Dioscures, et les matelots grecs de l’Archipel ont perpétué dans le bassin de la Méditerranée le souvenir des vieilles divinités maritimes, créées par l’imagination

I) Cetle double déformation du niylhe des Dioscures Romains a été constatée et analysée en détail par M. Maurice Albert.

(2) Michaud, Ilist. des Croisades, III, p. 151. — Montaleinbert, Moines d'Occidenr, IV. 315 (cités par M. Maurice Albert).

L'OBSCURCISSEMENT DU MYTHE DES DIOSCURES

de leurs ancêtres. Nous avons vu comment Castor et Pollux étaient devenus des dieux de la mer. Or ce rôle, d’abord accessoire, qu’on leur avait attribué, est rapidement devenu et est resté la partie essentielle de leur mythe. A la fin du ive siècle après Jésus -Christ, d’après le témoignage d’Ammien Marcellin, on leur offre encore des sacrifices pour faire entrer dans le Tibre des vaisseaux chargés de blé; et sous le règne d’Honorius, au commencement du v° siècle, lorsque CLtie est devenue chrétienne, bien des marins sans doute fréquentent toujours le temple de Castor et de Pollux, dans Pile sacrée.

Les matelots sont gens superstitieux, qui ne renoncent pas facilement à des croyances plusieurs fois séculaires. Les jours de tempête, lorsque la mer s’apaisait, et que les vagues n’assaillaient plus les flancs du navire désemparé, quand les nuages s’enfuyaient du ciel et laissaient luire de nouveau l’obscure clarté des étoiles, pouvaient- ils ne pas se figurer, dans leur joie reconnaissante, que des dieux leur apparaissaient sous la forme de ces astres amis ? Si, par un temps d’orage, une double aigrette brillante voltigeait à la pointe du beaupré et en haut du grand mât, ou si des flammes mystérieuses couraient autour du bateau à la surface des vagues, comment s’empêcher de croire que des dieux encore venaient rassurer par leur présence les navigateurs en danger ? Ce sont toujours les deux dieux sauveurs des hymnes védiques, les delà poésie grecque, ceux que jadis les

Argonautes avaient invoqués à l’heure du péril, et qu’Horace implorait encore, dans un développement tout littéraire, en faveur du vaisseau qui portait Virgile ;

... Fratres Ilelena1, lucida Sidara

Si deux météores se montraient en même temps, c’étaient les Dioscures à qui l’on devait rendre grâce ; s'il n’en paraissait qu’un seul, il fallait remercier leur sœur Hélène, qui

a donné son nom au phénomène, si du moins, comme on le croit, Elme est une corruption d’Hélène. Au xviiu siècle, on l’appelait encore le feu sainte Hélène ; les Anglais disent Iielen's /ire, et les Allemands Ilelenenfeuer : enfin le breton armoricain offre la forme analogue .• tan Sautez Helena (1).

doutes ces croyances ont pour point de départ l’épisode connu de l’expédition des Argonautes : les dieux de Samotlirace sauvent le navire Argo par l’intermédiaire des Dioscures, et, en témoignage de leur protection, ils font apparaitre deux étoiles sur les tètes de Castor et de Pollux. Or, dans cette légende même était conservé un des traits les plus antiques et les plus importants du mythe.

Plus tard les marins grecs imaginent que, lorsqu’un seul météore se montre dans le voisinage du navire, c’est Hélène, sœur des Dioscures, qui se manifeste sous la même forme que ses frères. Mais Hélène, par son rôle dans la guerre de Troie, apparaît comme une incarnation malfaisante du pire génie féminin : d’où cette croyance, répandue sur certaines côtes, que l’apparition d’un seul feu est de mauvais augure ; au lieu que c’est un signe favorable, s’il vient deux étoiles; Pline même prétend qu’elles peuvent mettre en fuite la menaçante Hélène.

Les dieux païens sont remplacés, comme toujours, par des saints dans les légendes chrétiennes ; et aux enfants de Léda succèdent saint Elme, saint Nicolas et sainte Claire (2). Si

(I) Littré donne une autre étymologie, qu’il appuie sur le texte suivant: « Saint Erasme est appelé par corruption saint Krmo [ou Elmo, et il est communément invoqué dans les tempêtes par ceux qui naviguent sur la Méditerranée ( Vies des Saints. 2 juin. Butler, trad. Godescard, Lille,* t. VIII. p. 63. » Le feu Saint-Elme est donc le feu Saint-Erasme. — Nous pensons au contraire qu'on a attribué postérieurement le feu Saint-Elme à saint Erasme ou Ermo, à cause de la similitude des noms.

(2 , On imagine bientôt deux saintes pour la symétrie. C’est une tradition chez les matelots français La Landelle, Derniers’quarts,' *p. [270; cité par Sébillot : Légendes de la Mer, 1887, p. 702) que, « si le feu est double,' ce sont saint Elme et saint Nicolas; s il est triple ou quadruple, ce sont javec'eux sainte Anne ou sainte Barbe qui viennent a bord. Dans ce cas. le beau temps ne se fait pas attendre ».

L'OBSCURCISSEMENT DU MYTHE DES DIOSCURKS

l’origine païenne (1 ) de ces apparitions est oubliée dans le peuple, les lettrés en ont encore gardé le souvenir. Rabelais, dans son Pantagruel , parle de Castor et Pollux protecteurs des marins. Entin, une trace plus évidente des origines antiques nous a été conservée par le langage : en Russie on appelle encore les feux saint Elme Kastorr î Poloukss.

(1 A mesure qu'on avance dans l'époque moderne, le caractère néfaste de ces apparitions tend à prédominer. On les écarte, soit en faisant le signe de la croix, soit par diverses pratiques superstitieuses (Sél)illot, p. 104- 1 07 .

CONCLUSION

Nous sommes arrivés au terme de cette étude : depuis les époques les plus reculées auxquelles il soit possible d’atteindre, nous avons suivi l’histoire du mythe représenté par les Aovins dans l’Inde et par les Dioscures dans l’antiquité classique, jusqu’au moment où les saints du christianisme ont dépossédé ces dieux de leurs attributs et de leurs fonctions.

Par une coïncidence étrange, ils sont revenus presque à leur point de départ, après une évolution lente et complexe; car les feux Saint-Elme voltigeant sur les vagues de la mer, sont comparables aux flammes qui dansent à la surface de la libation. Les premiers marins qui dans l’antiquité ont assimilé aux Dioscures les météores lumineux de l’orage, brillant parmi les Hots au milieu des éclats du tonnerre, n’avaient-ils pas présente à la mémoire quelque vieille formule sacrée, dans laquelle il était question d’un couple divin et étincelant, qui apparaît sur les eaux du sacrifice dans les crépitements de la flamme ? Ce n’est là qu'une simple hypothèse ; mais n’ est-on pas tenté de l’admettre puisqu’elle conserve jusqu’au bout aux Açvins-Dioscures leur caractère essentiel et primordial. Le mythe garde ainsi son unité, et les jumeaux divins, du commencement à la fin de leur histoire, restent des dieux ignés sortis des eaux et protecteurs des marins en péril : dès les hymnes du Rig-Véda, ils tirent

CONCLUSION

des dots le Héros qui se noyait ; dans la mythologie grecque, ils se manifestent constamment comme sauveurs des dangers de la mer, et c’est grâce à eux que les navires échappent à la tempête ; enfin le même caractère persiste dans les légendes chrétiennes, malgré de multiples déformations.

Les religions, dans leur développement, procèdent par images successives, que l’invention poétique élargit de plus en plus, comme les cercles concentriquesproduitsà la surface de l’eau par la chute’d’une pierre. Dans l’Inde et la Grèce, l’œuvre du sacrifice, c’est-à-dire la production et la conservation du feu, est le point central, d’où les mythes les plus variés ont rayonné sur l’univers; ils ont ainsi rempli peu à peu toute la nature. Plus ils sont éloignés de leur premier objet, moins il est facile de les étudier et de les comprendre; et pourtant il reste toujours dans leur conception générale quelque trace de ce qu’ils ont été autrefois, pour peu qu’on n’ait laissé échapper aucune de leurs transformations successives. Le couple des fils du Ciel ou des enfants de Zeus a été igné tout d’abord ; mais, comme la flamme qui se volatilise dans l’atmosphère en ondes d’air chaud de moins en moins sensibles, notre mythe, dispersé peu à peu dans la nature entière, s’est obscurci dans l’esprit des hommes. Les dieuxflammes primitifs sont devenus des météores brillants, desétoiles, le Soleil et là Lune, des divinités maritimes ou guerrières, même les symboles abstraits de l’amour fraternel; et sous ces appa rences multiples, ils ont pris, dans toutes les religions, des formes et des passions humaines, car l’homme, inventeur de mythes, crée partout les dieux à son image.

ÉCLAIRCISSEMENTS

M. V. Henry a publié, trop tard malheureusement pour que nous pussions le mettre à profit, un article sur le mot nâsatyâ, dans les Mém. de la Soc. de linq. HX, 2° fasc., 1896, p. 105 106 1 .

Après examen des étymologies proposées, M. Henry revient résolument à l’interprétation de Grassmann ( nà asatyâ — non menteurs), mais en la modifiant suivant les exigences de la morphologie sanskrite. Il suppose « une invocation sanskrite ou présanskrite adressée aux Açvins : dàsrâ nà asatyâ ; ô miraculeux et non trompeurs ! » De cette formule, les Hindous auraient tiré par deux voies differentes les noms propres qui nous occupent (Nâsatyâ, épithète des deux Açvins, et Nâsatya, nom de l’un des Açvins à l’époque postérieure) :

1° Etant donné l’ensemble dàsrâ nâsatyâ, dont le premier

ECLAIRCISSEMENTS

terme restait toujours significatif et intelligible, on en isola le second terme nâsatyâ, qui, avec son accentuation vocative, fut transféré de toutes pièces en fonction de nominatif (il ne pouvait en être de même pour ddsrâ, puisque les autres cas de clasrd assuraient l’oxyton). Ainsi, les Açvins furent dénommés au duel nâsatyâ.

2° D’autre part, le juxtaposé dâsrâ-nâsatyâ , étant faussement analysé comme Mitràvârunà ou tout autre copulatif, donna l’illusion de deux personnages distincts, dont l’un se serait nommé Dasra et l’autre Nâsatya. Ainsi s’opéra le dédoublement en deux noms propres de deux épithètes autrefois communes.

On peut, semble-t-il, faire une objection aux premières conclusions de M. Henry : IN’est-il pas extraordinaire que la formule dâsrâ nâsatyâ ne se rencontre pas une seule fois dans le R.-V., que sur un très grand nombre d’exemples les deux mots ne se trouvent dans le même vers que quatre fois (deux fois dans des pâdas différents) (3. 3- 116. 10 - 116.16- 183.5) ? De plus, comment expliquer l’emploi du singulier nâsatya dans le Rig- Véda (un exemple : 299.6) et l’accentuation de ce singulier? Dira-t-on que le passage est peu ancien et date d’une époque où le nominatif duel nâsatyâ avait déjà droit de cité dans la langue ? Mais précisément, il n’est pas question des Açvins dans l’hymne 299 ; on ne peut donc pas traduire nâsatyâya comme un nom propre, ni comme une épithète banale. Des noms communs, dans le R.-V., deviennent facilement des noms propres, mais nous ne pensons pas que l’inverse puisse avoir lieu. Le passage en question est donc probablement ancien; certes, il présente de sérieuses difficultés, et la traduction que nous en avons proposée (p. 23, note) n’est qu’une hypothèse. Mais, de quelque façon qu’on l’interprète, la forme nâsatyâya ne plaidet-elle pas en faveur de l'accentuation primitive sur la première syllabe? Hâtons-nous d’ajouter que les étymologies proposées par Rergaigne ou par Rloomfield (cette dernière préférée par

ECLAIRCISSEMENTS

nous) ne sont pas sans prêter le flanc à quelques objections. La question est et demeure fort obscure.

Quant aux dernières conclusions de M. Henry, elles sont très ingénieuses et montrent clairement comment les Hindous ont fini par distinguer les deux Açvins. Mais, selon nous, c’est seulement à une époque très postérieure qu’on a pu juxtaposer Dàsrâ Nâsatyâ (les deux qualifications de beaucoup les plus fréquentes données aux Açvins), de façon à en faire une sorte de couple, scindé en un Açvin Dasra et un Açvin Nâsatya.

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