OLDENBERG; LA RELIGION DU VÉDA
Le présent ouvrage était terminé lorsqu’à paru le très intéressant volume de M. Oldenberg sur la religion du Véda.
Compulser tous les documents védiques, comparer les données du Rig avec celles de l’Atharva-Véda, compléter les unes et les autres avec les renseignements fournis par les Brâhmanas et tenter une synthèse de tous ces faits épars, telle est l’œuvre difficile qu’a tentée M. Oldenberg. On peut expliquer autrement que lui l’origine des mythes du Véda, maison est forcé de reconnaître la compétence et aussi la conscience dont il a fait preuve.
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Son livre est, en même temps qu’une source précieuse de renseignements, un essai de généralisation remarquable.
Les quelques pages qu’il a consacrées aux Dioscures hindous constituent un excellent résumé des données essentielles que nous avons sur ces dieux. Gomme nous proposons une autre hypothèse que M. Oldenberg pour expliquer leur origine, il ne sera pas inutile de discuter ici en détail les passages de son livre où il est question des Açvins.
Ces dieux représentent, d’après le savant allemand, l’étoile du matin et l’étoile du soir. A l’époque où la religion a été transportée de la terre au ciel et où les êtres divins, sortis du sacrifice, ont animé les astres, un symbolisme de ce genre a pu devenir populaire dans l’Inde, comme il l’a été en Grèce, où, ù l'époque classique, le caractère stellaire des Dioscures est indéniable. Il peut se faire aussi qu’à un certain moment, dans l’Inde, les commentateurs, qui seuls connaissaient encore les anciens dieux védiques, aient cru que les Açvins symbolisaient l’étoile du matin et l’étoile du soir. Cependant, on ne trouve pas trace de celte conception dans le passage du Nirukta que nous avons cité page 220 et qui peut être considéré comme un résumé des interprétations indiennes.
Eu tout cas, c’est, à notre avis, par une déformation tardive du mythe que les Açvins ont été transformés en divinités stellaires ; leur signification primitive nous paraît tout autre, ainsi qu’on a pu le voir dans les pages précédentes.
M. Oldenberg a rencontré, au point de vue de la vérification de son hypothèse, quelques difficultés signalées par lui-même dans son livre.
Gomment expliquer d'abord le rôle prédominant que joue le cheval dans le mythe des Açvins? M. Oldenberg suppose toute une mythologie zoomorphique primitive, dont il serait resté des traces dans la mythologie sidérale postérieure. Ainsi on rencontre souvent, dans les documents védiques, des vaches divines
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ou des déesses à formes hésitantes, intermédiaires entre l’animal et la femme. Ida est maintes fois invoquée sous l’apparence d’une génisse; Aditi, mère des sept dieux lumineux, est visiblement une vache, d’après certains passages ; les dieux nés d’elle sont dits nés de la vache ; c’est enfin une vache, Prisnî, la tachetée, qui est la mère des Maruts. Aussi M. Oldenberg suppose un mythe primitif, d’après lequel les dieux de la lumière seraient nés d’une vache divine (p. 73). Mais c’est précisément là notre hypothèse : la libation, appelée métaphoriquement la vache, donne naissance aux devas brillants, qui ne sont à l’origine que les flammes du sacrifice.
D'autre part, c’est sous la forme d’une cavale que la déesse Saranyû enfante les deux Açvins. Il est donc permis de supposer, ajoute M. Oldenberg, qu’à l’origine les deux dieux, tils de la cavale, ont été seulement des chevaux divins (p. 73). Nous avons été amenés, par une voie différente, à la même conclusion, et nous sommes heureux de nous être rencontrés sur ce point avec l’illustre savant allemand. Nous renvoyons le lecteur à notre interprétation des chevaux-flammes devenus les Açvins.
M. Oldenberg est obligé de recourir à l’hypothèse évhémériste pour expliquer les légendes relatives aux favoris des Açvins. 11 ne faut pas chercher, dit-il, à interpréter ces faits comme la traduction mythique de phénomènes naturels, dans lesquels l’étoile du matin jouerait un rôle. Tous les protégés des Açvins sont des hommes et rien que des hommes. Prêtres ou héros, leurs légendes doivent être rapportées au cycle héroïque ou épique (p. 214 et 280).
Expliquer ainsi une partie du mythe des Açvins par l'évhémérisme et l’autre par un culte sidéral, serait peut-être admissible, si les documents relatifs à ces dieux étaient partagés en deux séries distinctes, si au moins on pouvait reconnaître deux rédactions différentes dans les hymnes qui leur sont consacrés. Mais il n’en est pas ainsi. Continuellement les deux points de vue
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auxquels se place M. Oldenberg sont confondus dans le même hymne, dans le même vers, dans le même pâda.
Le savant allemand nous montre par l’exemple des Açvins comment les divinités védiques se sont détachées peu à peu de leur substratum naturaliste : très probablement les deux dieux jumeaux représentent l’étoile du matin et l’étoile du soir. Or, dans le Véda, dit M. Oldenberg, ils apparaissent comme deux jeunes hommes brillants qui le matin au lever de l’Aurore entrent ensemble dans leur voie céleste et secourent les hommes dans des embarras de toutes sortes (p. 50). Sous cette fiction anthropojnorphique, on ne retrouvera que peu d’attributs pouvant se rattacher à la signification naturelle et primitive du mythe. Ce qui ressort des hymnes, c’est que les deux dieux sont en relation évidente avec l'apparition de la lumière au point du jour, et que la place des Açvins dans le cours des phénomènes naturels est clairement marquée par le témoignage des ordonnances du rituel : leur règne a pour limites dans le temps l’apparition d’Agni qui brille dans les ténèbres et de l’Aurore d’une part, et le lever du soleil d’autre part. A l’apparition matinale des Açvins, ajoute M. Oldenberg, est indissolublement liée leur représentation comme riches en miel, donnant le miel, faisant ruisseler le miel avec leur fouet, portant sur leur char l’outre à miel : visiblement il n’est question ici ni delà pluie, ni de l’humidité du nuage, ni du soma; il s’agit peut-être de la rosée du matin.
Contrairement à cette opinion, nous pensons que le miel (madhü) représente ici le soma, considéré comme une douceur (v. p. 124 sq.). Quanta l’apparition matinale des Açvins, elle est sans doute lapins importante, mais elle n’est pas la seule, ils viennent aussi à midi et le soir, ainsi qu’il est dit dans plusieurs hymnes (v. p. 1 13). Or, au milieu de la journée, il ne peut être question ni de l’étoile du matin ni de l’étoile du soir. Si on nous objecte que ce sont là des déformations fréquentes dans la reli-
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gion védique, dues à l’influence de la liturgie et à la pénétration réciproque des mythes, nous répondrons que les mêmes influences ont pu exagérer l’importance de l’apparition matinale des Açvins et qu'il est dès lors difficile de formuler une conclusion.
M. Oldenberg s’est posé à lui-même une autre objection : d’abord, si l’on cherche parmi les phénomènes naturels si facilement saisissables que présente la venue du jour, il ne se trouve rien qui réponde à l’image de ces deux êtres brillant avant le soleil et traversant le ciel sur leur char; puis, si l’on explique Yun des Açvins par l’Etoile du Soir , comment se fait-il qu’on les montre tous deux apparaissant le malin?
M. Oldenberg résout ces difficultés en supposant une déformation du mythe primitif (p. 210 sq.). Notre objet, dit-il, est de retrouver le phénomène naturel auquel se rapporte au moins une partie, la partie la plus caractéristique des faits fournis par les hymnes. Or, à côté du feu allumé de grand matin, à coté de l’Aurore et du Soleil, l’étoile du matin n'est-elle pas la seule manifestation lumineuse à laquelle le culte védique, qui se meut autour d’un moment unique de la journée, le point du jour, puisse assigner la place où nous trouvons les Açvins? A l’étoile du matin convient le moment de l’apparition de nos dieux, le caractère lumineux qui est leur essence même, le fait que dans leur course ailée et régulière ils font le tour du ciel et reviennent quotidiennement comme le Soleil et l’Aurore. La dualité des Açvins est seule gênante. Mais la représentation de l’étoile du matin peut-elle être séparée de celle de l’étoile du soir? Or, l’étoile du soir, c’est le deuxième Açvin. La différence entre la nature et le mythe consiste seulement en ce que, dans la nature, l’étoile matinière et l’étoile vespérale sont éternellement séparées, tandis que leurs représentations mythiques sont réunies en un couple malineux. Mais la préférence, au point de vue du culte, du matin sur le soir n’a-t-elle pu amener une pareille déforma-
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tion ? Qu’on songe à l’importance, dans la poésie védique, de l’Aurore, de la déesse qui apparaît à l’Orient du ciel, tandis que cette môme poésie ne connaît pas de déesse symbolisant la rougeur de l’Occident, à l’heure où le soleil se couche.
Telle est l’hypothèse de M. Oldcnberg, à laquelle on peut, semble-t-il, faire certaines objections. D’abord est-il si évident que l’étoile du soir est indissolublement liée, dans l’esprit des hommes, à l’étoile du matin ? Cette association n’a-t-elle pas été créée artificiellement par le langage chez des peuples qui, comme les Allemands, appellent ces deux étoiles de deux noms qui se correspondent : Morgen und Abend-Slern ? Du reste, dans bien des pays, on avait reconnu dès une haute antiquité que les deux étoiles ne sont qu’une seule et même planète» appelée Vénus par les Astronomes tant anciens que modernes. 11 nous est parvenu sur cette planète une observation authentique datée de l'an 685 avant notre ère et faite par les Babyloniens ('fable de terre cuite du British Muséum — Monthly Notices, juin 1860). Ptoléinée nous a conservé dans Y Almageste des observations égyptiennes de l’année 271 avant J. -C, Or, il semble que les connaissances astronomiques des Hindous leur sont venues des Grecs et que toute leur mythologie stellaire s’est développée à une époque relativement récente, bien après l’expédition d’Alexandre (v. dans le prés. ouvr. p. 214 sq.). A-t-on distingué dans l’Inde l’étoile du matin de l’étoile du soir, et n’at-on pasdotinéà la planète Vénus le nom unique de Çukrâ (l’astre brillant, nom parfaitement justifié par son éclat extraordinaire)? Si d’autres conceptions plus anciennes avaient donné lieu à des développements mythiques, il en serait sans doute resté quelques traces dans la littérature postérieure.
Eu Grèce non plus, aucun texte, à ma connaissance du moins, ne permet de faire de l’étoile du matin et de l’étoile du soir un couple mythique analogue à celui des Dioscures. Quant aux deux étoiles qui symbolisent ces dieux dans l’âge de la mytho-
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logie stellaire, elles n'ont rien de commun avec la planète Vénus. Celle-ci avait été identifiée par les Grecs tour à tour à lléra et à Àphroditè (Arist., De Mundo , 2). Cette dernière conception a prévalu, d’où le nom moderne de la planète ; elle était d’ailleurs due aux Phéniciens, auxquels les Grecs l’avaient peut être empruntée en même temps que le Culte d’Aphroditè- Astarté.
Homère parle de l’astre Vespéral et de celui qui amène l’Aurore, mais aucun texte homérique ne permet de supposer que ces deux astres formaient une sorte de couple. Leurs noms, d’ailleurs, ne se correspondent pas : ‘Etoff^os ou ‘Pgxt oôpo; d’une part, et Eanqoo; de l’autre. Enfin les différents passages d’Homère ne présentent aucun caractère mythologique, et le poète, en parlant de l’astre qui brille dans le ciel matin et soir, cherche seulement à préciser le moment où se passent les événements qu’il raconte :
MI y.o; 0 'l'M'j'fooc; eiat ipéav stzî yx'ixv, ovzs uézx ■/.poy.6~£nhg Ci: sio xf.x yJ.ovxzxL ’I
Lorsqu’annonçant la lumière sur la terre va (l’astre) qui amène l’Aurore, à la suite duquel se répand sur la mer l’Aurore vêtue de safran...
Ejt‘ àarhp vuepsa/s oxxvzx.ro;, Ô7zs p.xMvrx ep/ezxi xyyiXkm oxo; ’Ho^ 'npiyevür,;...
Lorsque se leva l’astre le plus brillant, qui surtout, par son apparition, annonce l’éclat de l’Aurore matinière...
Ailleurs l’éclat de la lance d’Achille est comparé aux lueurs de l’étoile du soir :
Ots; <5 x7zr,p Û7i p.sz ’ x.7zpx7t V'jazo; xpoXyÿ stjzspo;, o; zzXhozo; ht oJpxvÿ Îgzxzxl xaz'/ip .
Tel s’avance au milieu des astres, dans la nuit profonde, l’Astre Vespéral, qui apparaît comme le plus beau du ciel...
ECLAIRCISSEMENTS
Citons encore un passage de Diodore de Sicile (IV. 27), d’après lequel Hespéros et Atlas sont deux frères. Dès lors Hespéros ne forme pas un couple avec Phosphoros. Les Latins ont sans doute traduit ce dernier nom par Lucifer, qui a passé dans la phraséologie chrétienne et moderne. Quant à Vesper, sa dénomination la plus usuelle dans notre langue (Etoile du berger) n’a rien qui rappelle l’étoile du matin.
Telles sont les raisons que nous croyons pouvoir alléguer contre l’hypothèse d’un couple formé par l’Etoile du Matin et l’Etoile du Soir.
M. Oldenberg dit encore que tous les caractères des Açvins conviennent à l’étoile du Matin, sauf un, qu’il explique par une déformation du mythe : c’est leur dualité. Mais n’est- ce pas là un de leurs caractères essentiels ? L’originalité de ces dieux ne vient-elle pas de leur union indissoluble, si bien que dans tout le védisme il n’est pour ainsi dire jamais question d’un seul Açvin, tandis que les autres couples Mitràvdrunà , Dyâvàprithivi sont facilement résolus en leurs deux éléments ? Pourquoi n’en est-il pas de même du couple des Açvins, surtout si l’un d’eux est plus important que l’autre, si celui-ci n’a été adjoint à celui-là (pie par surcroît? Pourquoi ne nous décrit- on pas l’Açvin du matin tout seul, comme on nous parle d’Usas à côté d ' Usdsàndktd,de Varuna à côté de Mitràvdrunà, etc. ?
Parmi les multiples explications que les anciens et les modernes ont données du mythe des Dioscures, il n’en est pas de plus extraordinaire que celle trouvée par Sweigger au commencement de ce siècle. Ce savant s’attache à démontrer (Sweigger, Uber die atteste Physik, etc., Nürnberg, 1823) que le mythe
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des Dioscures chez les anciens représentait la connaissance symbolique de l'électricité positive et de l’électricité négative : l’une ne se manifeste qu’autant que l’autre disparaît, de même que Pollux vit pendant que Ivastor meurt, et réciproquement. D’autres analogies encore viendraient à l’appui de cette opinion : ainsi les Dioscures sont représentés ayant chacun une flamme au sommet delà tète. Ainsi l’hypothèse aujourd’hui scientifiquement démontrée que l’orage est un phénomène essentiellement électrique, a été enseignée symboliquement chez les anciens par le mythe des Dioscures, tous deux fils du dieu de la foudre et du tonnerre. (Cité par lloefer; trad. deDiodore, 1. 1, p. 31 1 , n.).
Cet exposé se passe de commentaire.
NÀONHAIT HYA
(p. 23fi n.)
M. J. Darmesteter (Zend-Avesta, t. II, p. xlv, sq.) s’est occupé du démon iranien Nàonhaithya. Trois démons du système mazdéen, Indra, Sauna, Nàonhaithya, portent des noms de divinités indiennes, Indra, Çarva et Nâsatya. Adversaires opposés par Ahriman à trois des Amshaspands, ils ne jouent qu’un rôle très effacé. Ce ne sont plus que des noms morts et vides de sens ; certains textes remplacent même Nàonhaithya (démon du mécontentement) par Tarômaiti (l’Orgueil), qui est l’opposé clair et intelligible d’Armaiti. « Parla l’on est conduit assez naturellement à penser que ces trois démons n’appartiennent pas au vieux fonds national, que leur présence des deux côtés de l’ Indus n’est pas un héritage de la période que nous sommes convenus d’appeler indo-iranienne; mais que le jour où
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les organisateurs du mazdéisme avestéen, poursuivant l’ordonnance symétrique qui leur est si chère, eurent besoin de trois démons à opposer à trois de leurs Amshaspands, ils puisèrent délibérément dans le Panthéon voisin de l’Inde. Ils prirent trois noms de dieux étrangers, trois noms de faux dieux, pour en faire des démons. »
Cet emprunt n’a pu avoir lieu, comme le remarque M. Darmesteter, qu’après la création de la doctrine des Amshaspands, et on a des raisons de croire que cette conception est très postérieure à l’époque d’Alexandre.
Du côté de l’Inde, ajoute M. Darmesteter, la date de l’emprunt n’est point facile à déterminer, « les dieux indiens étant mal datés. Indra et Nàsatya sont des dieux védiques qui ont subsisté dans le brahmanisme »
Pour ce qui est d’Indra, en effet, il paraît impossible d’établir par les documents hindous à partir de quelle époque la religion avestique a pu en faire un démon. Mais pour Nàsatya. nos conclusions ne font que confirmer celles de M. Darmesteter. Car aucun texte védique ne distingue entre un Açvin Dasra et un Açvin Nàsatya ; ces appellations particulières, dues sans doute à quelque mythographe hindou, sont donc de date relativement récente, et il ne faut pas songer à voir dansNâohbaithya-Nâsatya un mythe primitif indo-iranien.