V I PR A
Gemot,quiestassezobscur,vautla peined’ètreétudiéen détail. Les dictionnaires ne lui donnent qu’un sens, celui d’inspiré, c’està-dire poète ouprêtre(l). Il est fréquemment employé comme épithète des devas, par exemple d’Agni, de Soma, d’Indra, des Açvins eux-mêmes (2), qui sont appelés Vipras au vers 2 de l’hymne 560; ils le sont devenus par le moyen des offrandes et des prières, comme le montrent d’autres passages (3).
Or, que signifie la racine vip? Elle exprime un mouvement, mais un mouvement d’une espèce particulière, mêlé de tremblot* tement. Pourquoi dès lors ne pas faire de vipra une épithète caractéristique du feu? « Le tremblottant, dit le poète védique, s’est déroulé par les libations (584. 4)» ; c’est-à-dire que les offrandes liquides ont développé les volutes de la flamme. Ou bien encore : «... Açvins, faites l’éclat pour le tremblottant qui bruisse 1 » c’est -à-dire rendez brillante la flamme qui crépite (182. 3) (4). Mais les crépitements d’Agni sont considérés
(1) Bergaigne a conservé ce sens, avec beaucoup d’hésitation, il est vrai : dans sa traduction d’hymnes du B. V.. publiée par M. Henry, nous relevons cette note ( Me’m. de la Soc. de ling., 1892. 2« fasc. p. 7). « On lit dans le ms. de Bergaigne : « le prêtre », barré 5 au*dessus et à l'encre, « le vipra »; puis au crayon: « prêtre » ; enfin en note à vipra : l’inspiré, le poète, le prêtre, plus tard le brahmane.
(2) Seize fois d’Agni : 14. 2 - 150. 3 — 639. 17, etc,.» — Soma, 491, 10 — Indra 046. 9 — Açvins, 560. 2.
(3) 491. 10 — 646. 9. Les prières sont les offrandes crépitantes.
(4) Gomment traduire avec le sens traditionnel de vipra. le vers suivant : 119. 7, « Du lieu du sacrifice (ou plutôt de la demeure d’Agni, c’est-à-dire de la libation) vous faites naître le vipra, merveilleusement (Açvins) ! »
comme des appels du dieu et comparés aux prières ou aux hymnes. Voilà le poète védique bien près de rapprocher le vipra qui bruisse de l’inspiré qui chante. Enfin la confusion entre les deux sens est facile dans des passages comme ceux-ci :
« Pourquoi les anciens vipras vous ont-ils appelés ceux qui viennent le mieux à l'aide, Açvins ? » (292. 3). Les anciens vipras sont les poètes antiques, disent les uns ; ce sont les Agnis passés, diront les autres.
« Apportez votre inébranlable protection au vipra qui chante (ou qui crépite) » (694. 5, cf. 628. 9.)
Grâce à l’aide qu’ils lui donnent, les Açvins sont appelés les porteurs du vipra ( vipravâhasâ , 428. 7) (1).
REBHA
Rebha , d eribh ( « bruisser », « crépiter », en parlant du feu ; « chanter », en parlant du prêtre) est une épithète fort claire, si l’on se reporte à quelques-unes des citations précédentes. C’est Agni qui crépite ou qui chante. Les Açvins le tirent des eaux où il était retenu et enfermé ; ils le font s’élever dans l’air, comme du Soma qu'on prend avec une cuiller; il était pareil à un cheval qui se noie, mais les devas l’ont sauvé des flots (2) et l’en sauvent encore tous les jours(3). Si l’histoire du soi-disant Risi l\ebha a des ressemblances frappantes avec les aventures d'Atri, de Bhujyu, de Cyavâna (4), c’est que tous sont les noms
(1) Cf. sindhuvàhasü « qui portent les rivières libations », en parlant des Açvins, ajoutons qu’avipra s’oppose à vipra, d'après un procédé familier aux poètes védiques; 486. 2 — 681.9.
(2) 112. 5 — 118. 6 — 119. 6 — Les comparaisons tirées du soma (116. 24) et du cheval (117. 4) sont intéressantes et viennent singulièrement à l’appui de notre thèse.
(3) 117, 4. « Vos antiques actions ne vieillissent pas »; c'est-à-dire tous les jours vous manifestez un nouvel Agni.
(4) Rebha sauvé des eaux, cf. Bhujyu ; — Rebha tiré des lieux étroits et sauvé de l’étouffement, cf. Atri et Vandana; Rebha ressuscité, cf. Cyavâna rajeuni. 112. 5 — 119. 6 - 865. 9.
LA NATURE ET LE ROLE DES ACV1NS
divers d’un seul et même personnage, le héros de beaucoup de légendes védiques, Agni, aux formes multiples et changeantes*
VANOANA
C’est encore Agni, considéré comme crépitant, ou chanteur. V and signifie « célébrer » ; mais ce n’est qu’un doublet de vad « parler », « chanter ». Vandana a donc primitivement le même sens que Rebha. Comme Rebha et comme Bhujyu, Vandana est tiré (on dira plus tard : sauvé) des eaux parles Açvins; comme Rebha encore et comme Atri, il est délivré d’un trou, d’une prison, que la légende transformera en une fosse à prendre les antilopes, dans laquelle le Risi Vandana est tombé ; comme Cyavâna enfin, il est rajeuni ou même ressuscité par un miracle des Açvins.
V A Ç A ET PRITHUÇRAVAS
Vaça est une forme de la libation, de l’élément obscur du sacrifice. C’est le lait ( 1 ) offert à Agni, pour lui permettre de devenir Prithuçravas ou celui qui est entendu au large, qui
(1) Le Dictionn. de Saint-Pêtersb. distingue plusieurs mots vàça: un ribm commun masculin, avant le sens de « désir, vœu. pouvoir »; un nom propre désignant un favori des Açvins ; enfin un nom commun du genre neutre, donné par les lexicographes comme ayant le sens de « graisse liquide », de « liquide gras » ou de « lait. » Mais comme rien n'est plus instable que le genre de certains noms (nous citerons, sans chercher plus loin, le mot français amour, dont le genre était si mal fixé, que les grammairiens ont pu le faire masculin au singulier et féminin au pluriel!), n’est-il pas permis de confondre vdça neutre et vdça masculin? A côté de vdça, désir, ne pourrait-on admettre un autre vàça, avec le sens de « lait », auquel on aurait attribué plus tard le genre neutre pour le distinguer du premier, mais qui dans le R. V. se confondrait encore avec lui. En faveur de ce sens, on pourrait invoquer le mot vaçà, pour lequel tous les dictionnaires donnent le sens de « vache ». Or on sait que les hymnes védiques confondent fréquemment la vache et son lait, le contenant et le contenu, la cause et l'effet. Enfin nous renvoyons aux passages suivants: 465. 5— 866. 7 — 628. 20 — 112. 10 — 116. 21. 666 21. — Nous insisterons particuliérement sur deux de ces passages (666. 21 — 112. 10) où vdça est précisé par l’épithéte àçvya; ne peut-on traduire par: « lait de jument », sens que présente quelquefois àçvya tout seul. Au vers 10 de l’hymne 112, il est aussi question de lait de chèvre.
braisse au loin. « Le lait de jument a été donné à Prithuçravas (666. 21) » — Après qu’on lui a fait des offrandes magnifiques « il est devenu brillant, il a fait un bruit très haut » (666.24) (1). C’est donc à dessein que nous avons rapproché ces deux noms des éléments du sacrifice, parce que la libation est appelée vdça dans les deux seuls passages où il soit question de Prithuçravas (112 et 666). Ils sont donc bien l’un avec l’autre dans un rapport de cause à effet.
V A RT I K À ET VRI K*
Ce mythe est plus compliqué que les précédents : Vrika, le loup, y joue un rôle assez obscur, et l’interprétation du féminin Vrikî, la louve, est encore plus difficile dans le « sacrifice de Rijrâçva », que nous étudierons tout à l’heure. Vartika par contre ne nous arrêtera pas longtemps.
Ce mot signifie « caille » (2). Or Agni. dans le Rig-Veda, est comparé plus d’une fois à un oiseau, et ses flammes à des ailes (3) : Vartikâ est donc une des formes multiples d’ Agni. Quant au loup, animal nocturne et ravisseur, c’est l’obscurité dans laquelle est d’abord plongé le dieu ; il s’en élance ensuite sous forme d’oiseau. C’est ce que les poètes védiques expriment par cette image : la caille a été sauvée de la gueule du loup. Nous n’insisterons pas davantage sur l’identité de l’oiseau avec Agni. Celle du loup avec la libation obscure serait moins évidente, si dans un passage la caille, au lieu de sortir de la gueule d’un animal, ne s’élançait « du lieu étroit » (4). Or ce lieu
(1) 116. 2t. « Chaque matin, (Açvins), vous avez mis en mouvement le lait pour la joie... Vous avez détruit les absences de dons de Prithuçravas. » (Ce qui est une façon de dire : Prithuçravas, grâce à vous, a reçu des offrandes).
(21 Sàyana interprète vàrtihCi par eâtaca , « passereau ».
(3) Cf. par exemple 72. 1* — 239. 5, 6. etc.
(4) dnhasas — 118. 8.
LA NATURE ET LE ROLE DES AÇVINS
étroit nous est déjà connu : c’est le même d’où les Açvins tirent Bhujyu (1) et d’autres personnages.
Cette histoire a été interprétée de plusieurs manières. On a dit par exemple que le loup était le soleil : il va dévorer l’aurore, comparée à une caille, lorsque les Açvins emportent celle-ci sur leur char. Mais alors comment expliquer le lieu étroit, d’où la caille est tirée(2)?De plus le loup, animal sombre et nocturne, ne peut guère représenter le soleil. Les commentateurs hindous ont été frappés eux-mêmes de cette difficulté. Aussi l’un d’eux, Yaska, pense-t-il que le loup est l’image de la lune. La caille ou le passereau serait le jour, ou plutôt le crépuscule, dévoré par cet astre, et délivré par les Açvins. Cette hypothèse écarte notre dernière objection, mais les deux autres subsistent.
Le loup védique se trouve encore en rapport avec Trita(105. 17, 18). Nouvelles hésitations des commentateurs : ou bien Trita, plongé dans un puits, a peur d’un loup réel, qui s’approche pour le dévorer ; ou bien le loup est l’image de la lune qui disparaît devant le jour (3).
Enfin le même animal réparait avec sa femelle, \ rikî, la louve (4), qui joue aussi, comme nous le verrons tout à 1 heure, un rôle important dans une autre légende. Le couple de \ rika et Vrikî, qu’on peut comparer à celui de Krisna et Krisnî, représenterait Agni sombre et la libation à laquelle il s unit pour devenir brillant. Ce nouveau sens de Vrika (5), d ailleurs
(1) Voir le mythe de Bhujyu.
(2) De plus, si l'on admet cette explication, le vers 8 de l’hymne 112 devient tout à fait incohérent. On y passerait brusquement du soleil à l'Aurore dans le récit de deux miracles des Açvins, visiblement analogues. « Venez, Açvins, avec les mêmes énergies, grâce auxquelles vous rendez capable de voir et de marcher celui qui a ete mis de côlé aveugle et boiteux, grâce auxquelles vous avez délivré la caille dévorée. » C’est d'Agni qu’il s’agit dans les deux cas.
(3) Avec notre hypothèse, rien d’étonnant à voir Trita-Agni en rapport avec \ rika. L'explication est à peu près la même que dans le mythe de Rijràçva.
(5) Cf. Agni père'd’Agui.
assez rapproché de l’autre, est facilement compatible avec la légende de Vartikâ, c’est-à-dire d’Agni clair, qui s’échappe d’Agni obscur (1), sous la forme d’un oiseau.
RIJRAÇVA
La louve paraît seule dans la légende de Rijrâçva, celui qui a un cheval rouge. Elle y représente la libation obscure, qui tend à s’enflammer, et qui appelle les Açvins. Dès lors nous nous attendons à voir entrer en scène Agni, d’abord sombre, puis étincelant. Le conte nous dit en effet, que Rijrâçva a d’abord été aveuglé par son frère, c’est-à-dire qu’Agni a été étouffé par la libation, puis que les Açvins lui ont rendu la vue, autrement dit l’éclat.
Les cent ou cent un béliers que Rijrâçva (2) immole à la
(1) Eh faveur de cette hypothèse, on peut citer encore 584. 8. Les Açvins rendent des forces à Yrika épuisé; cf. Çayu , Kripamdna, etc.
(2) Cette légende demande plusieurs éclaircissements. D'abord quels sont les rapports de la louve avec Rijrâçva? Il est hors de doute qu'elle demande pour lui le secours des Açvins (117. 18). C’est la conception de la libation qui crépite au moment de s'enflammer. C’est aussi un nouvel aspect du loup, favorable cette fois, et ne fai sant plus obstacle au développement d’Agni. Nous voyons du reste dans plus d’un mythe les louves nourrir des héros (cf. de Gubernatis, Myth. zool. trad. Regnaud, t. II, chap. du loup). Est-ce une raison suffisante pour admettre le sens proposé par de Gubernatis (p. 411), et d'après lequel Rijrâçva mangerait cent béliers appartenant à la louve. (116. 16 — 117. 18) — Ces cent béliers seraient alors le flot des libations grâce auxquelles Agni se développe. Nous proposerons un autre sens :
Çatdrn mesdn vrikyè caksadünâm Rijrdçvam tdm pitdndhàm cakdra Tâsma aksi nâsatyü vicdksa Adhattam dasrâ bhisajüu anarvdn.
« Rijrâçva découpait pour la louve cent béliers: son pere l’a rendu aveugle; et vous, Nàsatyà, vous lui avez donné inéluctablement des yeux pour voir, ô vous dont les actes sont merveilleux, ô guérisseurs! » Nous traduisons le mot eahsad&nàm par « qui a découpé » ou « qui a fait éclater », sens primitif de Kxad (cf. Dict. de St-Petersb.) Les béliers seraient alors les flammes et ainsi se trouverait justifiée l'explication que nous donnons plus haut du mythe de Rijrâçva.
Le bélier, ou l’animal qui bondit, semble bien représenter la flamme d’Agni qui s’élance. Dans les hymnes du R. V., le bélier symbolise partout l’éclat, et dans
LA NATURE ET LE ROLE DES ACVINS
louve, sont les flammes multiples d’Agni, d’abord étouffées par le flot des libations, mais qui bientôt jaillissent triomphantes, grâce à l’aide des Açvins.