‹ L'evolution d'un mythe; Açvins et DioscuresChapitre 6 sur 53 · KAN VA · texte numérisé non relu

KAN VA

L histoire de Kanva est analogue à celle d’Atharvan. Tous deux sont considérés comme d’anciens sages, ouRisis, qui d’une façon particulière surent se concilier la bienveillance des dieux. Ils léguèrent à leurs descendants une série d’hymnes et de rites, ainsi le sacerdoce devint héréditaire dans leurs familles. Cependant Atharvan a fini par désigner un prêtre chargé d’un office spécial, tandis que Kanva ne s’est jamais appliqué qu aux membres d’une même famille sacerdotale. La fortune du mot vipra, qu’on trouve également au singulier et au pluriel, a été, comme nous l’avons vu, un peu différente. Il est resté toujours nom nommun, et a pris le sens de « sage », « inspiré », « prêtre ». Sâyana interprète parfois Kanva de la même façon : c’est pourquoi ce rapprochement est utile.

Kanva , dont la forme primitive est * Skanva (cf. Prâs-

nombre de passages, il est l'image d'Indra, le dieu brillant par excellence (51. 1 — 40, etc.). Dans les deux textes cités, le poète appelle Indra bélier, comme ailleurs il le nomme taureau.

« Agrandis ce bélier qui trouve l’éclat; ses cent (flammes) bien (51. 1) venues vont ensemble (c’est-à-dire se réunissent). » Ici le rapprochement s'impose avec le mythe de Rijrâçva. « Les forts ont cuit le bélier (c’est-à-dire ont mené à maturité Indra; au vers précédent il était question du même dieu non développé)... Ils se meuvent, les dieux qui font s'enflammer, et ils allument l’ile brillante au milieu des eaux (en d'autres termes les Açvins manifestent Indra). » (853- 17) — Au vers 6 de l’hymne 43, il est question de Rudra qui brille et qui ouvre la voie, la rend facile (sutjùm harali) au bélier et à la brebis (mesà et me si, cf. vrka et vrki) — Dans un passage, les Açvinssont comparés à deux béliers (932. 5) ; tous ces textes semblent bien prouver que dans le R. V. le bélier représente la flamme qui s'élance, et non la libation qui court. Cependant nous devons avouer que le second sens paraît seul conforme à l'étymologie, mesà ou meha. c'est celui qui verse, qui répand, m ingens, cf. mec/hci, la libation et le nuage (R. V. 181. 8). Cette interprétation favorise aussi le rapprochement avec vrsan, qui a le même sens. Enfin elle semble nécessaire pour l'intelligence de l'hymne 917. 14. Ajoutons qu'elle est parfaitement compatible avec notre théorie (voir plus haut le sens proposé par de Gubernatis).

kanva), peut être un dérivé de la racine skad ou skand (1) : il signifierait alors celui qui s’élance, qui jaillit, et serait une désignation d’Agni naissant. L’épithète Kànva se rencontre deux fois au superlatif, elle est appliquée dans un passage à Kanva lui-même, et à Agni dans un autre. Ce dernier nous paraît pro haut (2). Au pluriel Kanva doit s’interpréter comme Agni ou vipra. On pourrait même traduire littéralement cet adjectif : les fiammes « jaillissantes » imploreraient alors par leurs premiers crépitements l’aide des Açvins, qui développent le dieu dans toute sa splendeur. Ce que Kanva demande aux Açvins, c’est d’abord la possession du bien par excellence, c’est-à -dire de l'offrande. Ce sens, nous dira-t-on, est bien vague dans certains passages (3). Mais il est précisé et illustré par le vers 8 de l'hymne 117.

« C'est vous qui au sombre avez donné l’éclat, et la force du soma ruisselant à celui qui jaillit , Açvins ! » Mais ce n’est pas le seul service que les Açvins rendent à Kanva : ils le tirent d’un endroit brûlant, où il était enfermé, ils lui rendent la vue qu'il avait perdue. Nous avons déjà rencontré de pareils miracles à propos d’Atri, de Rijrâçva, et nous savons ce qu’ ils signifient. Nous n'insisterons pas davantage (4).

(1) Le dérivé Skanva serait tiré d’une forme Skan, développée à côté de la forme Skad ou Skand ■ C’est ainsi qu’on trouve Ksan à côté de Ksad. D’ailleurs l’aor. est àskan, Quant au suff.-ra, on le trouve dans des mots comme pakvà (de pac), ranvd (de ran), etc.

(2) 48. 4 : Kdnvas Kânvatamas; c’est, si je puis m’exprimer ainsi, Kana se développant conformément à son essence. —941.5. Agnis Kânvatamas nous semble précisé par ce qui suit : aryâs ta rusas pdrasya ântarasya, mot à mot, «excellent traverseur de l’éloigné, du rapproché », c’est-à-dire qui triomphe de l’obstacle. Les expressions para et àntara embrassent l’obstacle en son entier, et désignent toutes les libations depuis le fond jusqu’à la surface, depuis les bords jusqu'au centre. Agni- Kanva est donc Kânvatamas, quand il s’est tout à fait délivré de l'obstacle, qu'il l’a complètement traversé. D’autre part le rapprochement d’Agni Kânvatamas et de Kanva ] Kânvatamas, montre bien que Kanva est Agni sous une de ses premières formes, au moment où il sort de la libation.

(4) 118. 7. yuvdm Kânvdydpiriptaya câksuh

Les formes successives d’Agni s’engendrent les unes les autres. Medhâtithi et Medhyâtithi, les fils ,de Kanva, sont donc aussi des noms du Protée védique, aux mille aspects ; la légende en fait deux frères ; mais ils paraissent avoir été primitivement, sous deux formes voisines, la même épithète de Kanva, dont on les a détachés ensuite pour en faire des personnages distincts (1). Sâyana raconte que Kanva était lui-même issu de Ghora, et qu’un autre enfant de ce Ghora devint fils de son propre frère Kanva. C’est là un essai d’explication du mythe obscur d’Agni-Kanva se perpétuant, c’est-à-dire engendrant un fils, qui n’est autre que lui -même.

ATHARVAN

Atharvan se traduit d’ordinaire par « prêtre du feu » ; ou bien comme nom propre, il désigne celui qui, d’après la légende, alluma le premier sacrifice : ses descendants gardèrent son nom. 11 est probable qu’âtharvana subi les mêmes transforma -

pràty adhattam sustutim jujusdnd.

« C'est vous qui, goûtant le bel hymne, avez donné la vue à Kanva aveuglé. » 625. 23. yuvâm Kànvdya ndsatydpiriptâya harmyé Çâçvad ütîr daçasyathah.

« C’est vous, nàsatyà, qui à Kanva, empoissé dans la brûlante (c’est-à-dire enfermé et aveuglé dans la libation ; cf. Atri) apportez le secours de vos réconforts, continuellement. »

Remarquons l’emploi du même mot dpiripta dans les deux passages. Or rip signifie « enduire », « empoisser », « embarrasser sous une couche de quelque chose », par dérivation « aveugler », « gêner », « entraver». Le sens d’aveugler pour 118.7, d’entraver pour 625. 23, convient fort bien. Mais le sens primitif de rip n’exprime t il pas énergiquement l’action de verser sur le feu la libation grasse? Les deux miracles des Açvins, si différents d'après le sens traditionnel, se confondent donc en réalité, si l’on examine attentivement les textes. Ilarmyd (625.23), qu’on traduit par « maison » ou « prison », signifie originairement « la brûlante •> ou « la libation ». C’est un doublet de gharmà, et le sens traditionnel est venu probablement de ce que la libation était la maison, ou plutôt la prison d'Agni.

(1) 628. 20. Kânva médhàtithi, c’est Kanva hôte de l'offrande.

Cf. 36. 10,11 — 1018. 9 — 755.3 (viprasya médhvâtithes).

tions que vi'pra par exemple, ou kanva, et a servi primitivemenf ‘d’épithète au feu lui-même.

Le mot* athar qui est la base de quelques mots sanskrits, ne se rencontre pas à l’état simple ; on ne le trouve qu’en Zend [âtar\, où il signifie « feu ». Le sens des dérivés sanskrits est tout à fait pareil. D’autre part le suffixe-flan forme des noms d’agent (1) : âtharvan signifie donc étymologiquement « celui qui brûle » ou « qui brille», ou « qui fait brûler » ; on peut le rapprocher pour le sens du mot deformation analogue vivâsvan, a le brillant », autre épithète d’Agni. Ce même Agni, dans un passage du Rig-Veda (517.1), est appelé « le maître de maison aux flammes brillantes » , grihâpatim atharyùm (2). Or atharyù a exactement le même sens (3) qu 'âtharvan : pour le vérifier, on peut comparer les doublets ûtharvan-atharyù , clrùhvandruhyù , yàjvan-yâjyu. 11 est même à remarquer que dans la seconde série, c’est le mot en - van qui est resté adjectif, tandis que celui en -yu devenait nom propre, à l’inverse de ce qui s’est produit pour Atharvan.

Atharvan étale ou élargit l’offrande (4) ; il ouvre les voies (5) à l’Agni resplendissant, dont lui-même est la première forme hésitante. Son rôle est analogueà celui des Açvins : il fait sortir le feu de l’élément liquide, que les poètes védiques appellent métaphoriquement la fleur de lotus (6) ; en d’autres termes il transforme Agniajà en Agni jâtâ (7). Aussi l’a-t-on confondu facilement avec le prêtre, chargé lui aussi de manifester le dieu.

(1) Cf. drùhvan , r.àkvan , sütvan, drvan, dtïtvan.

(2) Le Dict. de Saint- Petersb. traduit atharyü par « flammend. »

(3) Le suffixe — yu sert quelquefois, comme le suffixe — van, à former des noms d'agent (Whitney. Sk. gramm. 1118'.

7 CUa est dit expressément au vers 847. 5 « Qu’Agni [devenu] jâtâ par le moyen d‘ Atharvan trouve tout ce qui appartient à ceux qui brillent. »

LA NATURE ET LE ROLE DES AÇVINS

C’est ainsi que les Açvins ont été comparés plus tard à une catégorie particulière de sacrificateurs, les Adhvaryus ; ce nom leur est même donné couramment dans l’Atharva-Veda.

L’emploi d’Atharvan au pluriel est analogue à celui d’Agni. Les Agnis sont les feux passés et éteints, ancêtres ou générateurs du feu présent. De même les àtharvans se renouvellent à tous les sacrifices, perpétuellement, en s’engendrant les uns les autres. Ils rentrent ainsi dans la catégorie générale des pitris, comme il est dit dans l’hymne 840 (v. 6).

Les Atharvans se procréent eux-mêmes, en temps qu’ils reparaissent, dans chaque sacrifice : la forme qui succède à la leur, peut donc s’appeler un fils sorti d’eux. C’est ainsi qu’Atharvan est le père de Brihaddivas, le dieu au large éclat ; ce fils d’Atharvan (1) est dans un passage une simple épithète d’Agni. Atharvan passe aussi pour avoir donné naissance à Dadhyac, dont le mythe a pris un riche développement et mérite une étude particulière (2).

DADHYAC

D'après la légende, c’était un sage des temps anciens qui possédait le secret de l’ambroisie. Or, quiconque révèle ce secret, doit payer ce crime de sa tête. Cependant Dadhyac, par piété pour les Açvins, leur communiqua ce qu’il savait. Il eut la tète tranchée, mais les médecins divins la lui remplacèrent par une tète de cheval. Plus tard Indra, pour combattre les Asouras, eut besoin de cette tête, qu’il finit par trouver dans le lac Çaryanavat; avec les os de Dadhyac, il mit en fuite les Vritras.

(2) A propos d’Atharvan, nous citerons encore le mot atharvi, que Bôthling et Grassmann traduisent avec force hésitation, par « prêtresse » (?); et qui devient fort clair, si on le rapproche d Atharî, « la flamme », en lui donnant le sens de « brillante » ou « brûlante ».

Atharvtam viçpàl/lm (112. 10) signifie alors « la libation brillante » ; ni. à m.la maîtresse de maison brillante, celle qui règne dans la demeure des libations.

D’après une autre forme de la même légende, Dadhyac consent à mourir pour qu’Indra se serve de sa tête comme arme.

L’origine de ce mythe est facile à reconstituer avec les données du Ilig-Veda. Dadhyac signifie étymologiquement « celui qui s’approche du beurre ou delà libation ». Grasmmann traduit : « celui qui est riche en libations ». Quelle que soit l’interprétation qu’on adopte, il est question d’Agni en rapport avec l’offrande. Mais, quand le feu entre en contact avec les liquides répandus, il est d’abord étouffé par eux, et les flammes en s’éteignant semblent coupées par la base. C’est ce qu’on exprime en disant que Dadhyac a eu la tête tranchée, après avoir découvert l’ambroisie. Les Aç vins interviennent alors, et font se manifester à nouveau le dieu caché, dont les flammes s’élancent, comme des chevaux. Le feu naissant, c’est la tête du cheval igné ; c’est pourquoi l’on dit que les Açvins ont donné à Dadhyac une tète de cheval (1).

Les deux parties de la légende ont dû se confondre assez vite, et de bonne heure Dadhyac n’a plus été conçu que comme ayant une tète de cheval : la flamme submergée par la libation ruisselante est devenue alors la tète de cheval cachée au fond du lac Çaryanavat. Ce dernier nom est caractéristique : il signifie « pourvu de plantes du soma » ou « plein de soma ». (Dict. de Saint. -Pétersb.)

C’est une façon de désigner la libation. — Mais pour que le feu brille de tout son éclat, il faut que la flamme triomphe de l’offrande, qui, avant de l’alimenter, lui fait obstacle. Autrement dit, il faut qu’Indra soit vainqueur des quatre-vingt-dixneuf vritras, en allant chercher au fond des eaux la tète de cheval de Dadhyac : cette tête lui servira d’arme contre ses

(1) Cette idée d’Agni sortant de la libation, ou de la tête de cheval émergeant des flots, a joué un grand rôle dans la mythologie brahmanique. On en retrouve l'obscur symbole dans une légende du Ramayana (VI, 53). Le lac de Bràhma, que visite Hanuman, a la forme d’un museau de cheval.

LA NATURE ET LE ROLE DES AÇVINS

ennemis; telle est la mâchoire d’âne, avec laquelle Samson abattait les Philistins. Mais elle a séjourné longtemps dans les eaux du lac : elle n’a plus ni chair, ni peau. C’est donc avec les os du Risi Dadhyac qu’Indra vient à bout de ses adversaires. La légende est désormais complète.

Nous en retiendrons deux traits : la tête de cheval découvrant la liqueur du sacrifice, et la montrant aux Açvins, ce qu’exprime le nom même de Dadhyac, « celui qui s’approche du beurre » ; et cette même tète triomphant de l’obstacle, ou émergeant des libations. D'autres légendes présentent des faits analogues, quoique un peu plus vagues. La découverte d’une tête de cheval enfouie est interprétée comme un présage de richesse lors de la fondation d’une ville. Dans un conte kalmouck et dans un conte russe, il est aussi question d’une tête de cheval ou de jument, source de prospérités diverses. Certains détailsde ces légendes rappellent singulièrement le mythe de Dadhyac. (Voir de Gubernatis, op. cit ., I, p. 319).

U C A T H Y A ; OCATHYA OU DIRGHATAMAS

Ucathya (1), celui qui a la parole, est une épithète du feu crépitant. Mais Agni ne bruisse, ou ne chante l’hymne, qu’au moment où il s’empare de la libation pour l’emporter avec lui dans les airs. Le fils d’Ucathya, ou la forme qui succède à Agni crépitant, ce sera donc Dîrghatamas, ou celui qui élève l’offrande (2). Sa légende est assez pauvre. Cependant Sâyana, dans le commentaire de l’hymne 158, nous parle de Dirghatamas centenaire, probablement rajeuni par les Açvins, et du même personnage sauvé des eaux. Ces deux traits nous ramè-

(1) 666.28 (âitaD « Quand Ucathya est éclatant... » Sâyana voit naturellement dans Ucathya un nom de prince.

(2) Mot à mot : « celui qui a la chose obscure (tàmas) droite ou dressée (dïrghd) ». — Dîrghatamas, fils d’Ucathya, 158. 1, 4, 6.

nent aux mythes de Cyavâna et de Bhujyu. Leur origine est facile à retrouver dans quelques vers du Rig-Veda (1) (158).

PEDU

Pedu, dit la légende, obtint des Açvins un cheval blanc, qui le rendit victorieux dans les combats. Nous savons qu’en réalité ces combats sont les efforts faits par Agni pour triompher de la libation qu’il dévore ; la flamme par laquelle il se manifeste est comparée à un cheval qui s’élance. Pedu lui-même, ou le piéton, c’est Agni ajâ, privé de flamme, c’est-à-dire de cheval. Dire : C’est vous, Açvins, qui avez apporté au piéton un cheval rapide! revient à ceci : Vous avez transformé Agni ajâ eu Agni jâtâ. Dans le conte postérieur, le cheval de Pedu est devenu un animal mythique nettement défini. D’abord il est blanc, ou plutôt brillant, puisqu’il symbolise la flamme ; comme Agni lui-même, il est fougueux, il va sans pouvoir être arrêté (1 17.9) ; il est irrésistible, c’est un puissant mâle, triomphant, aux forts membres (1 18.8), un coursier merveilleux qui emporte vite son cavalier. Nous lisons quelque part(l 19.10) qu'il tend ou s’élance vers le ciel avec des pointes (des flèches) ; ce passage n’est guère explicable, si l’on s’en tient à la lettre de la légende. Ailleurs, les Açvins donnent à Pedu un cheval brillant avec 99 autres chevaux ; mais ici le nombre 100 exprime simplement la multiplicité des flammes d’Agni (2).

Le crépitement du feu est le hennissement de ce cheval (3).

(1 Au vers 4, se trouve le mot dàçatayas, qui a pu s'interpréter par « centenaire, » car ddçati signifie quelquefois uue centaine (lü décades). Le véritable sens est : « qui a dix offrandes »; ou bieu « qui a 10 parties, décuple ». — Le vers 5 contient tous les éléments d’une légende, d’après laquelle Dîrghatamas aurait été sauvé des eaux.

2) Il y a de plus un jeu de mots; car on peut comprendre : « un cheval blanc avec 99 chevaux », ou bien «un cheval blanc parle moyen de 99 nourritures » (offrandes); vàja signifiant à la fois « cheval » et « nourriture » (805. 10).

LA NATURE ET LE ROLE DES AÇVINS

Enfin, il est appelé à deux reprises le tueur de serpents (1), ce que nous interpréterons : celui qui frappe les libations serpentantes, pour en faire sortir le deva. C’est à peu près de la même façon qu’en Grèce, lorsque Pégase, le cheval ailé, s’élève dans les airs, il fait ruisseler la source Hippocrène, en frappant la terre de son sabot.

A O H R I G li

Nouveau nom du feu : probablement celui qui va sans pouvoir être arrêté, l’irrésistible, l’invincible. Toutes les traductions sont d’accord pour en faire da is beaucoup de passages une simple épithète de Soma, d’Indra, et surtout d’Agni (2). La légende naturellement l’a transformé en un Risi (3), cité une fois à côté dePaktha et de Babhru (4).

Çayû, ou celui qui repose (de çî, être couché) est une des formes d’Agni ajâ ; il est employé plusieurs fois comms épithète d’Agni ou d’Indra (5). « Pour l’antique Çayu épuisé et qui a besoin de secours, » les Açvins font couler le lait de la vache, c’està-dire la libation ; ce sont eux aussi qui la font s’enflammer, ou, comme dit le poète védique, qui empêchent la vache de rester stérile; car Agni qui jaillit de l’offrande est souvent comparé à un veau mis au jour par sa mère.

ÇYÀVA ET ÇYAVAÇV

Cyâva est à peu près le même personnage ; c’est le brun ou

(4) Voir encore 112.20 bhujyàm yâbhis dvathas, ydbhis adhrigüm. « Avec les mêmes réconforls avec lesquels vous avez aidé (ou mis en mouvement) celui qui ondule celui qui va sans pouvoir être arrêté...

Univ. de Lyon. — Renel.

le sombre, Agni privé d’éclat ; aussi les Açvins sont-ils chargés de lui donner la flamme brillante (117-8). L’identification d’Agni et de Cyâva est évidente d’après le vers 1 17-24: « Pour qu’il vive, (Açvins), vous avez fait s’élever en l’air le sombre, qui a éclaté en trois parties, vous qui versez bien. »

A côté de Cyâva, nous trouvons Çâyvâçva, celui qui a un cheval brun ou sombre. Comment un cheval sombre, puisque le cheval dans ces mythes représente la flamme? C’est que çyâ vâçva est une simple antithèse ; de même qu’on a opposé Agni sombre à Agni brillant, on a mis en face du cheval lumineux le cheval obscur; dans le langage des hymnes védiques, Çyâvâçva a été amené par lljrâçva, ou tout autre terme analogue. La légende de Rjrâçva est elle-même assez obscure, comme nous l’avons vu à propos de vrki. Retenons le sens étymologique : celui qui a un cheval d'un rouge brillant, c’est-à dire Agni enflammé. A Rijrâçva s’oppose Vyaçva, celui qui n’a pas de cheval, ou Agni sans flamme ; on peut le rapprocher de Pedu, le piéton. Vyaçva a pour fils (1 ) Viçvamanas, dont il est question dans plusieurs hymnes et qui est aussi employé comme épithète d’Indra (801-8).

VADHRI MATÎ

Cyâva, dont il a été question plus haut, est appelé une fois dans leRig-Veda fils de Vadhrimatî. Vadhrimatî, ou celle qui a un mari eunuque, ne peut être que la libation ; tant que les Açvins ne viennent pas à son aide, il lui est impossible de s’enflammer pour produire Agni, considéré des lors comme son fils. « C’est vous, Açvins, qui avez mis en mouvement par Vadhrimati Cyâva comme enfant » (891-12). Cette personnification

(I) Les flammes non encore manifestées peuvent s'appeler les vyaçva; aussi trouvons-nous ce mot au pluriel dans deux passages (644. 28, 29); or il n’est pas possible de le traduire, comme on le fait d’habitude, par les fils de Vyaçva; en effet le mot vëyaçvà (fils de Vyaçva) existe, cf. Grassmann.

LA NATURE ET LE ROLE DES AÇVINS

féminine de l’offrande a encore un autre fils, dont le nom est caractéristique : Hiranyahasta, le héros aux mains d’or, que les Açvins lui ont donné (116-13).

VIMADA

Ce mot est employé comme adjectif dans la langue classique. Il signifie généralement « à jeun », et désigne aussi les éléphants qui ne sont pas dans la période du rut. Ce dernier sens est ancien, sinon étymologique ; car vimada est proprement « celui qui est sans rut ». Dans le Rig-Veda il s’applique ou bien à un taureau auquel on n’a pas encore amené de vaches, ou bien à un homme privé de femmes : dans les deux cas, c’est Agni sans libations. Les Açvins le secourent en apportant ce qui lui manque. « Ce sont eux qui avec leur char rapide comme le trait, ont amené une femme à Vimada (encore) petit » (116-1). Arbhaga (cf. ârbha, arbhakâ) signifie « petit », « jeune », « faible ». La femme dont il est question, c’est l’offrande, qui doit accroître et fortifier Agni. Elle a reçu pour nom Kamadyû (1) « celle qui aime ou qui désire l’éclat » ; et une légende s’est formée avec ces éléments. Kamadyû est devenue une princesse, fille de Purumitra, recherchée en mariage par de nombreuxprétendants. Vimada triomphe de ses rivaux grâce à l’appui d'Indra ou des Açvins. Mais combien cette histoire est encore peu précise dans le Rig-Veda ! Tantôt c’est une seule femme, tantôt plusieurs (2), que les Açvins amènent à Vimada, suivant que le poète songe à

(1) « C est vous qui avez apporté Kamadyû à Vimada, et qui avez fait couler Visnapu pourViçvaka. » (891. 12). Le rapprochement des deux pâdas est suggestil. Voir encore

(2) « Avec les mêmes réconforts avec lesquels pour Vimada vous avez amené des femmes, ou bien vous avez apporté les vaches... « (112. 19). On peut considérer le datif Vimadiya comme dominant toute la phrase. Dans la première partie, il exprime celui qui est sans désirs, parce qu'aucun objet ne les excite; sous-entendu dans la seconde, il signifie le taureau sans rut, ou bien, si l’on prend le mot vache dans le sens de libation, Agni à jeun attendant sa nourriture.

la multiplicité des libations, ou se représente l’offrande tout entière s’unissant avec Agni. L’identité avec la libation de la soi -disant femme de Vimada est nettement marquée dans un passage où il est dit qu’Indra a procuré l’éclat à Vimada au moyen de l'offrande. Le couple de Vimada et Kamadyû est donc semblable à c nix que nous avons déjà rencontrés, et il symbolise les deux éléments du sacrifice.

KRIÇA, VIÇVAKA ET VISNAPU

Les personnifications d’Agni ajâ sont nombreuses. Nous en avons déjà vu quelques-unes, Çayu, Çyâva, Çyàvâçva ; il y en a bien d’autres. C’est d’abord Kriça, le faible, le maigre, le malade, considéré par Grassmann, tantôt comme nom commun, tantôt comme nom propre, cité au vers S de l’hymne 806 à côté de Çayu et de Vadhrimatî, et représentant Agni en germe dans la libation. C’est Viçvaka, toujours placé à côté de Visnàpù (1) il ex:ste entre eux un rapport de parenté, c’est-à-dire de succession : Visnàpù est le fils de Viçvaka, ou en d’autres termes vient après lui. « Pour qu’il voie, dit le poète védique, vous avez placé, comme une bète égarée, Visnàpù devant Viçvaka. » Ce qui s’interprète ainA: pour qu'il devienne brillant, vous avez continué celui qui s’étend de tous côtés par celui qui possède la libation (mot à mot « qui a les eaux offertes»). L’hvmne 695.3 est plus clair encore, il y est dit que les Açvins accroissent Visnàpù, lorsque Viçvaka les appelle pour se perpétuer. Enfin Viçvaka est donné deux fois (1 16. 23-1 17. 7) comme l'équivalent de Ivrsniyâ.

(!) Citons en passant Viçvâc. La légende en a fait un démon dont le fils est empoisonné par les Açvins. Mais le mot qui signifie » poison », ci. su, peut aussi se traduire par « eau » ou liquide, i.,es Açvins tuent avec l’eau celui qui est issu de Viçvàc, eu d’autres termes étouffent Agni dans la libation, avant de l’eu tirer (117. 16). Ce sont toujours les mêmes formules.

t.A NATURE ET LE ROLE DES AÇVINS

KRISNI Y A, KRISNÎ, K R I S N A

Or Krisniyâ, c’est le noir, le sombre, c’est Agni plongé dans les ténèbres, enfermé dans la libation, et appelant les Acvinscn piuféiant 1 hymne, c est -à-dire en crépitant. 11 est le même que Krisna (694.4), le masculin, c’est-à-dire le mâle de Krisnî, la noire ou l’offrande, plus tard la nuit, avec laquelle il s’accouple.

VIÇPALA ET KHELA

Le sens étymologique de \ içpalâ est assez obscur. Grassmann voit dans pal a ( =pâla) un développement sur pâ ; Viçpâlà serait alors la maîtresse de la maison ou de la race : c’est contestable. De même il parait peu probable que ce mot se rattache à la racine pliai , et qu’on puisse le traduire par « fleurissant dans la maison ».

Mais la légende de Viçpâlà, sans nous donner le sens précis du mot, nous indique du moins dans quel ordre d’idées il faut en chercher l’explication. Viçpâlà, femme du roi Ivhela, eut le pied coupé dans une bataille, mais les Açvins lui donnèrent une jambe de fer, grâce à laquelle elle put de nouveau marcher. D'abord que représente ce Khela, mari de Viçpâlà? 11 u’apparaît qu’une fois dans le Rig-Veda (116. 15), et le contexte ne nous apprend rien sur lui. Mais Iiheld est employé comme adjectif dans la langue classique, et signifie « vacillant» (1). Ivhelâ peut donc être considéré comme une épithète d’Agni, semblable à Bhujyû(2). La femme de Khela-Agni, c’est la libation, que les Açvins font marcher, ou font couler, comme il est dit expressément dans un passage (3). Or faire aller Viçpâlà, c’est lui donner une jambe, de même que faire brûler Agni

(1) De khel « vaciller », « aller de ci de là ». Cf. Héphaestos.

(2) Voir la légende de Bhujyu.

(3) 116. 15. Srirtave infinitif de sr, « couler ».

c’est transformer le piéton en cavalier. S’il est question d’une seule jambe, c’est que les poètes védiques parlent couramment du pied et non des pieds d’Agni. Mais quand la libation se met en mouvement, elle est sur le point de devenir Agni. L’identification de la jambe de Viçpalâ avec le pied d’Agni n’a donc rien d’invraisemblable, et elle suggère une interprétation du passage assez difficile qui contient en germe la légende de Viçpalâ (1 16-15). Il y est question d’abord d’un pied coupé, celui d’Agni : en d’autres termes la libation versée étouffe le feu; mais les Açvins permettent à l’une de se remettre en mouvement pour s’unir avec l’autre. Cette explication n’est d’ailleurs qu’une hypothèse (1), et le véritable caractère de Viçpalâ resterait assez problématique, si la signification ne nous eu était donnée par le mot viçpùlâvasu. C’est un ajra£ hytuevov, employé comme épithète des Açvins au vers 1 de l’hymne 182. Le sensen est fort clair si l’ori rapproche ce composé de rmanuasw, vàjinïvasu , etc. Appeler les Açvins viçpâlâvasü, c’est dire qu’ils ont Viçpalâ pour richesse (sens traditionnel), ou qu’ils rendent Viçpalâ brillante (sens étymologique). Ainsi de toutes manières Viçpalâ ne saurait être que la libation, donnée ou enflammée par les Açvins.

GO S À , P A J R A, P A J R I Y A , KAKSÎVAT

On sait combien sont parfois singulières les généalogies mythiques, comment les pères y épousent leurs filles, et les fils leurs mères : ces incestes sont généralement le résultat d’images mal interprétées ou d'expressions à double sens. A ce point de vue, il est une légende fort intéressante dans le Rig-

(1) Cette hypothèse concorde parfaitement avec notre explication générale des substituts d'Agni : Ivhela, le vacillant, le boiteux /wàô; . ou Agni ajà, 11e marche pas; il est comme un oiseau dont l'aile a été coupée : Viçpalâ au contraire est essentiellement active : elle marche, parce que les Açvins lui ont donné une jambe de fer (probablement parce que l'offrande est puisée dans le réservoir bordé de fer qui contient les libations non versées).

LA NATURE ET LE ROLE DES AÇVINS

Veda : c est celle de Gosa. Elle s’est très peu développée, probablement à cause delà pauvreté des textes qui s’y rapportent. On peut la résumer ainsi. Gosa avait pour père le risi Kaksîvat ; elle resta longtemps dans la maison paternelle sans pouvoir trouver de mari, car elle était atteinte de la lèpre ; mais les Açvins la guérirent; elle épousa enfin un héros, dont le nom ne nous est pas connu, et qui lui donna un fils, Suhastya. En suivant cette légende à partir de son origine, nous trouvons que Kaksîvat a pour nom patronymique Pajriyâ. Or pajrâ (grec J rr/oç, lat. compactus) est un nom de la libation (1), qui a pour fils Kaksîvat, comme Tugra a pour enfant Bhujyu (2). « Kaksîvat, ou celui qui est lié, enchaîné (de Kaksya , «courroie») est un nom d'Agni, enfermé dans les libations comme un enfant dans le ventre de sa mère (3). Mais Agni se manifeste tout d’abord par le bruissement de la libation crépitante, ce qui s’exprime en disant que Kaksîvat a pour fille Gosâ (4). Le feu est donc à la fois fils et père de la libation, considérée, il est vrai, sous deux aspects différents. Gosâ, à son tour, est fille et mère d’Agni, envisagé sous deux formes successives. C’est d’abord Kaksîvat, l’Agni sombre, contenu en germe dans l’offrande, c’est ensuite l’Agni clair et brillant, aux flammes magnifiques ou aux belles mains, Suhastya. Quant au mari de Gosâ, dont le nom n’est pas cité, c’est encore Agni, dans un de ses multiples avatars, et que la libation appelle en crépitant : « Gosa, fille de roi, est allée vers vous, Açvins, et vous a dit : Je vous implore, héros!... Mettez en mouvement le rapide, qui a un char

(2) Pajriyâ et Kaksîvat , cf. Tôgryd et Bhujyu. Pajrâ est fréquemment employé au pluriel, ce qui explique que les commentateurs l'aient pris pour un nom de tribu ou de peuplade, à laquelle aurait appartenu Kaksîvat.

(3) On raconte encore que les Açvins rendirent la vue à Kaksîvat aveugle, c'està-dire transformèrent Agni obscur en Agni brillant.

(4) Gosa, nom masculin, signifie, en sansk. classique, « clameur », « cri », « bruit» >

« sifflement du vent », « hennissement du cheval », etc.

et des chevaux... La jeune femme est née, que le jeune homme se hâte ! » (1).

La comparaison s’impose entre Gosâ et Vadhrimatî ; l’une reste longtemps sans se marier, ou abandonnée par son mari, selon une variante de la légende; l’autre désespère d’avoir un enfant, parce que son mari est atteint d’impuissance ; à toutes deux les Açvins donnent un fils, qui a presque le même nom : Hiranyabasta, Suhastya.

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