Le marché local et le monopole corporatif
Au centre de ces domaines de plus en plus restreints du monopole commercial, se trouve enfin la corporation dont le champ d'opération est le marché local : la ville en particulier. Entrée dès la fin du xvi® siècle en Angleterre, dès celle du xvii® en France, dans la voie de la décadence, la corporation n'en défend pas moins àprement sa dernière citadelle. Au contraire, elle exagère ses tendances au monopole et à la restriction. Les limitations au régime corporatif sont nombreuses. Certains lieux, certaines époques, certaines personnes y échappent. Géographiquement, bon nombre de régions, voire même de villes l'ignorent, telle, en France, Lyon. Le commerce des faubourgs et autres lieux privilégiés n'y est pas soumis. Dès leur origine, les foires et leurs franchises y forment, pendant toute leur durée, une sérieuse et très ancienne atteinte. Enfin, il existe de nombreux commerces et professions qui ii'ont pas de place dans ses cadres. En haut de l'échelle, ce sont les négociants de gros, dont un édit de 1765 confirme une fois de plus la liberté, les banquiers et manieurs d'argent et certains commissionnaires et courtiers ; au bas, les petits marchands de la rue.
Mais, en revanche, le petit commerce local, exercé par les artisans ou les gros marchands, comme les drapiers, merciers et apothicaires, marchant en tête des six corps, reste aux mains de la corporation. Le sort de cette dernière subit les mêmes vicissitudes que le reste de la réglementation. Comme une lampe qui jette ses derniers éclats, la vie corporative est faite au xviii® siècle de lueurs et d'éclipsés. En Toscane, les corporations sont frappées de mort dès l'année 1770. En France, battues en brèche par l'édit de 1765 qui met fin à leurs prétentions sur le commerce de gros, elles sont abolies par le
fameux édit de Turgot de février 1776, pour être rétablies presque aussitôt en août de la même année. Dans le monde commercial, leur principale conséquence est la restriction qu'elles apportent au libre accès de chaque commerce. Leurs règlements, autrefois édictés en vue de garantir la capacité professionnelle ne sont plus qu'une arme contre l'entrée de certains éléments dans le cercle privilégié des maîtres. D'énormes droits d'entrée en écartent les bons ouvriers; les conditions religieuses en éloignent les non-catholiques : protestants et juifs qui pratiquent cependant partout un commerce lucratif i. En tous pays en butte aux mêmes attaques, restreintes dans leur monopole, accusées des mêmes méfaits, elles n'en survivent pas moins dans certains Etats italiens, en Suisse, en Suède, en Danemark, en Allemagne et dans la France de l'ancien régime ; et seul le xix^ siècle en verra la complète disparition ou la profonde transformation.
Elles symbolisent bien le régime des privilèges qui s'effrite et que légitiment leurs avocats. Représentant l'égoïsme collectif d'une localité ou d'un groupement, elles ont à lutter contre l'universalisation croissante du marché qui leur échappe et contre le pouvoir grandissant du souverain qui utilise contre elles, comme contre les compagnies de commerce, les armes dont il dispose. En leur suscitant la concurrence de métiers libres de plus en plus nombreux, en forçant leurs portes par la vente de brevets de maîtrise, en leur faisant chèrement payer le renouvellement de leurs prérogatives, il leur porte autant de coups mortels. Mais il se résoud difficilement à leur destruction complète. Leur rôle dans le commerce de détail urbain demeure capital dans presque toute l'Europe continentale. Sans raison d'être dans une société qui a dépassé le stade où elles se justi-
1. Kovalewsky. La France économique et sociale à la veille Je la Révolution, t. II, pp. 48 et sq.
fiaient, leurs défauts apparaissent grossis et, déjà mises au tombeau par Turgot, puis ressuscitées, le premier soin du grand mouvement libérateur de la Révolution sera de les abolir en France et dans tous les pays soumis par la suite aux armes françaises.
A CONSULTER
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