Les monnaies fiduciaires; les monnaies coloniales
Les monnaies fiduciaires apparurent vers la fin de l'Ancien Régime. On peut considérer d'abord comme rentrant dans cette catégorie certaines monnaies de cuivre. En Russie, le cuivre fut, jusqu'à la fin du xviii^ siècle, le principal métal monétaire ; lorsque le gouvernement russe assigna systématiquement aux monnaies de cuivre un cours de beaucoup supérieur à la valeur marchande du métal qu'elles contenaient, elles devinrent une sorte de monnaie fiduciaire. C'est ainsi que, à la fin du xviii^ siècle, des monnaies de cuivre russes circulaient avec un cours trois fois supérieur à la valeur commerciale du métal. Mais la parité légale entre ces monnaies de cuivre et le rouble d'argent ne put se maintenir
1. La gratuité de la frappe n'avait d'ailleurs pas été établie en vertu de conceptions théoriques, mais dans le but d'attirer les métaux précieux en Angleterre.
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d'une façon régulière. On peut signaler également une circulation analogue de pièces de cuivre en Suède, notamment entre 1716 et 1719.
Alors comme aujourd'hui, la forme la plus usuelle de la monnaie fiduciaire était la monnaie de papier, et l'origine la plus habituelle de cette monnaie de papier était également dans un billet de banque devenu inconvertible, et pourvu du cours forcé. Nous aurons l'occasion de revenir sur ce sujet au chapitre suivant, en étudiant les banques d'émission ; bornons-nous à mentionner ici les fameuses émissions faites en France par Law et les assignats impériaux créés à partir de 1768 par la banque de Russie, qui ne tardèrent pas à devenir inconvertibles et à se déprécier.
Mais il y eut aussi des billets émis directement par l'Etat ; on peut signaler ceux qui furent émis en Suède en même temps que les monnaies de cuivre de caractère fiduciaire, dont il vient d'être parlé, et aussi des billets émis en France antérieurement à la tentative de Law i.
Mais c'est surtout dans les colonies que l'absence de numéraire amena les autorités locales à créer de toutes pièces une monnaie fiduciaire non gagée. C'est ainsi no-
\. Ces billets semblent avoir été émis en remplacement des billets de monnaies émis par les directeurs des monnaies et changeurs. Abot de Bazinghen s'exprime ainsi dans l'addition à la page 113 qui se trouve en tète du tome I de son Traité des monnoies. « La réforme ordonnée par Édit du mois de septembre 1701 n'aj'ant pu se faire assez promptemcnt pour payer comptant toutes les anciennes espèces et matières d'or et d'argent qui étaient apportées à l'Hôtel des Monnaies, ou aux changes de Paris, les directeurs et changeurs donnèrent leurs billets particuliers. Ces billets devinrent ensuite dette de l'Etat dont la valeur entière montait à 173 millions (jui furent convertis, savoir :
25 Millions en billets de Fermicis Généraux des Fermes-Unies.
25 Millions en billets de Receveurs Généraux des Finances.
18 Millions en rentes sur l'Hôtel de Ville de Paris.
33 Millions en rentes sur le clergé.
Et 72 Millions en nouveaux Billets de Monnoies signés du prévôt des Marchands et d'un Syndic ou Député que Sa Majesté permit aux six Corps des Marchands de Paris dénommer, lesquels billets furent admis en tous paiements, avec un tiers en argent, suivant la déclaration du 24 mai 1707. »
tammeiit qu'apparut dans les possessions françaises d'Amérique la monnaie de carte, qi i fut inaugurée au Canada en 1685.
Voici en quels termes mémorables l'intendant Jacques de Meulles faisait connaître cette innovation et sa raison d'être, dans un rapport au secrétaire d'Etat de la Marine :
« Je me suis trouvé cette année dans une très grande nécessité touchant la subsistance des soldats : vous ne m'aviez (ordonné des fonds, Monseigneur, que jusques en janvier dernier ; je n'ai pas laissé de les faire vivre jusques en septembre, qui font huit mois entiers. J'ai tiré de mon coffre et de mes amis tout ce que j'ai pu, mais enfin, les voyant hors d'estat de me pouvoir rendre service davantage et ne sçachant plus à quel saint me vouer, l'argent étant dans une extrême rareté, ayant distribué des sommes considérables de tous costez pour la solde des soldats, je me suis imaginé de donner cours, au lieu d'argent, à des billets de cartes que j'avais fait couper en quatre ; je vous envoyé, Monseigneur, des trois espèces : l'une estant de 4 francs, l'autre de 40 sols et la troisième de 15 sols, parce qu'avec ces trois espèces je pouvais faire leur solde juste d'un mois. J'ay rendu une ordonnance par laquelle j'ay obligé tous les habitants de recevoir cette monnoie en payement, et luy donner cours ; en m'obligeant en mon nom de rembourser lesdits billets ; personne ne les a refusés, et cela a fait si bon effet que, par ce moyen, les troupes ont vécu à l'ordinaire. »
Cet expédient constitua un précédent. En 1688, le nombre des coupures fut augmenté, on fit des cartes de 32 livres, 16 hvres, 4 livres, 40 sous, 20 sous. Chaque carte portait, avec l'indication de la valeur, la date de l'émission et les signatures de l'intendant et du trésorier. Plus tard, on y ajouta celle du gouverneur lui-même. On en vint à faire des coupures très petites, les pièces
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de menue monnaie (comme celles de 4 sols et les sols marqués) étant rentrées en France, avec tout le numéraire.
Ces émissions continuèrent assez régulièrement jusque vers 1714.
Au début, les cartes furent acceptées très volontiers dans le commerce, car le trésorier les payait très strictement en lettres de change sur la France, et il réservait ces lettres de change aux porteurs de cartes.
Pendant plusieurs années, les porteurs furent ainsi intégralement remboursés, au moyen des lettres de change et des espèces qu'apportait le vaisseau du roi ; et les cartes remises étaient aussitôt brûlées.
Mais, à partir de 1709, le gouvernement métropolitain cessa d'envoyer régulièrement ses subsides ; les émissions augmentèrent, tandis qu'il devenait de plus en plus difficile d'obtenir des lettres de change sur la France. Ainsi la monnaie de carte se déprécia. Elle n'en continua pas moins à circuler jusqu'à la fm de l'occupation française.
La Louisiane posséda, entre 1735 et 1744, une monnaie de carte toute semblable à celle du Canada, mais qui se déprécia beaucoup plus vite. La Guyane connut aussi la monnaie de carte entre 1779 et 1781, pendant la guerre anglo-américaine ; c'est le gouvernement royal lui-même qui en décida l'introduction, veillant à assurer le fonctionnement normal du système.
Le papier-monnaie joua également un grand rôle à l'Ile de France et à Bourbon. C'est, semble-t-il, La Bourdonnais qui, en qualité de directeur de la compagnie des Indes, eut le premier recours à cet expédient. Ayant entrepris de grands travaux, et ne recevant plus une quantité de piastres suffisante, il songea à les remplacer par des billets de boutique ; le premier essai fut fait en 1736. Dans la suite, la compagnie des Indes continua à émettre du papier-monnaie, sous le nom de billets de caisse. Elle fournissait, en principe, des lettres de change
sur la France en échange de ces billets ; mais elle ne le faisait qu'assez irrégulièrement, et les billets se déprécièrent. Cette dépréciation ne semble cependant pas avoir été très considérable.
Lorsqu'en 1764 le roi retira à la compagnie des Indes ses droits régaliens et qu'il établit son autorité directe sur les îles de l'Océan indien, il décida le retrait du papier émis par la compagnie, mais il le remplaça par un autre papier-monnaie. Il y eut ainsi des émissions de bons de caisse ; ceux-ci se déprécièrent. Les experts furent d'avis que, pour stabiliser leurs cours, il suffirait d'assurer aux bons de caisse une conversion régulière en lettres de change sur la France ; ces vues très justes furent consacrées par un édit du 10 juin 1788, mais l'exécution de cet édit dut être différée par suite des réclamations des fonctionnaires et soldats, habitués jusque-là à être payés en piastres métalliques qu'ils échangeaient très audessus de leur valeur légale.
Le papier-monnaie joua également un grand rôle dans la circulation monétaire des colonies anglaises ; et notamment des colonies anglaises d'Amérique. Dès 1690, il apparut en Massachusetts ; il se répandit aussi dans les autres colonies de la Nouvelle-Angleterre, où il paraît avoir été, pendant tout le cours du xviii^ siècle, l'instrument d'échange usuel, malgré la dépréciation considérable qu'il subissait par rapport à l'or. La guerre de l'Indépendance, en faisant naître de nouveaux besoins d'argent, donna lieu à de nouvelles émissions : en 1777 fut émise la monnaie continentale qui se déprécia, elle aussi, rapidement.