Boisguilbert, op. cit., ch. v
2. Forme primitive du mercantilisme visant à attirer ou à conserver les métaux précieux dans le pays par des moyens directs (interdiction d'exporter les monnaies, surhaussement des monnaies étrangères, balance des contrats).
de liberté, puis plus synthétique et cohérent, et auquel on donna plus tard le nom de libéralisme économique, ces tentatives éparses contre le despotisme industriel de l'Etat et son intervention dans le domaine économique, sollicitée d'ailleurs par les intéressés.
A ce moment, partis de préoccupations différentes, de postulats divergents, se rencontrent, quant aux conclusions pratiques de politique commerciale, l'école française des physiocrates et l'Ecossais Adam Smith, Premier théoricien complet du libéralisme économique, ce dernier puise souvent son inspiration chez les physiocrates eux-mêmes et dans la lignée des anti-mercantilistes anglais, en particulier chez Hume, son prédécesseur immédiat.
Pour les physiocrates, la nécessité de la liberté du commerce et de l'industrie, leur libération des entraves qui les enserrent et leur affranchissement des monopoles qui les paralysent, ne résulte pas d'une opinion très nette de l'utilité économique de ces branches d'activité. A leurs yeux, on le sait, seule l'agriculture, la terre, est productive de richesses. Le numéraire, but des aspirations mercantilistes, n'est qu'un signe et non une source de richesse. Industrie et commerce seraient donc improductifs, puisqu'ils se bornent à restituer les produits, transformés ou transportés, sans en avoir accru la valeur. Au point de vue de la collectivité leur rôle est stérile, même si des individus y trouvent un profit. Logiquement, semble-t-il, les physiocrates auraient dû, à tout le moins, se désintéresser, sinon demander la suppression, d'institutions aussi peu fécondes que le commerce extérieur ou intérieur, auxquel ils prodiguent les appellations péjoratives : « simple instrument d'échange, non créateur de richesse », « mal nécessaire », « pis-aller auquel il faut se résigner », cause de dilapidation de richesses, multiphcation artificielle et factice de richesses, comparable aux
ijïiages répétées d'un même objet, reflétées par des glaces 1.
Ils ne peuvent, cependant, s'en tenir à cette attitude méprisante. Le désir d'assurer à l'agriculture un bon prix, légitime récompense de sa productivité, leur dicte une politique plus agressive contre un Gouvernement uniquement soucieux de l'alimentation à bas prix des ouvriers de l'industrie. Le marché des céréales se heurte partout à des restrictions. Restrictions dans l'espace : douanes intérieures, péages, prohibitions de circulation ou d'exportation ; restrictions dans le temps : interdiction de conserver le blé plus de deux ans ; restrictions commerciales : obligation de ne vendre que par quantités limitées, détermination de l'ordre successif des acheteurs à servir : consommateurs, boulangers et trafiquants. Cela, au moment même où, pour s'attirer le concours politique des propriétaires fonciers, le Gouvernement britannique prend le contre-pied de ces mesures, facilite l'exportation par des primes, raréfie les produits pour en assurer le bon prix et n'autorise l'importation que dans les cas de disette.
Aussi, conséquents avec leur principe d'un ordre naturel préexistant aux institutions humaines et qui se rit de leurs frontières, les physiocrates demandent-ils l'abolition de toutes les barrières à la circulation, l'élargissement du marché, la liberté de la concurrence et le droit pour chacun d'acheter et de vendre où et à qui bon lui plaît. Si la liberté du commerce des grains leur tient fort à cœur, c'est qu'ils attachent une importance considérable à l'agriculture ; s'ils ne visent que rarement les corporations, par mépris pour la stérilité de l'industrie ^,
1. Cf. Quesnay. Dialogues. y>. 151-173. — Mercier de la Rivière. Ordre naturel, p. 538-ool. — Gide et Risl. Histoire des doctrines économiques,
2. Les attaques contre les corporations sont surtout l'reuvre d'auteurs indépendants, comrne Glicquot de Blervaclie, Mémoires sur les corps de
LES FISSURES DU SYSTÈME COMMERCIAL 8ti
ils ne dédaignent pas de se mêler aux autres questions de commerce extérieur et de manifester leur haine du monopole sous tous ses aspects. Quesnay, le médecin, chef de l'Ecole, multiplie ses attaques en faveur de la franchise commerciale, suivi de toute la secte des économistes : Dupont de Nemours, Mercier de la Rivière, Bandeau et Le Trosne. Turgot, plus voisin de Vincent de Gournay i que de l'école, professe les mêmes vues, mais avec une conception plus juste du rôle de l'industrie et du commerce et des avantages qu'ils puiseraient dans la liberté '. Condillac, enfin, dégagé des préjugés des physiocrates, mais converti à ce que comportait d'exact leur doctrine, proclame le plus éloquemment et le plus logiquement le caractère monopoHsateur du prohibitionnisme et des atteintes portées à la liberté pleine, entière et permanente du commerce : guerres,
métiers, soiïs le peudonyme de Uelisle, Amiens, 1758, Piquet de Villeneuve, v. Maîtrises (Encyclopédie). Cependant Mercier de la Rivièce, Ordre naturel des sociétés politiques (1776), en critique le monopole. Cf. Martin-Saint-Léon, op. cit., p. 520.
1. Vincent de Gournay, intendant général du commerce, partisan de la liberté, du « laisser-fairc et laisser-passer », l'ut un des premiers à attaquer le monopole de la Compagnie des Indes. Observations sur l'Etat de la compagnie des Indes {1735).
2. Dans une lettre à l'abbé Terray, écrite en 1770, Turgot disait : « Ce que doit l'aire la politique est donc de s'abandonner au cours de la nature el au cours du commerce, non moins nécessaire, non moins irrésistible que le cours de la nature, sans prétendre la diriger, parce que, pour la diriger sans la déranger, et sans se nuire à soi-même, il faudrait pouvoir suivre toutes les variations des besoins, des intérêts, de l'industrie des borames.... dans un détail qu'il est impossible de se procurer. J'ajoute que. si l'on avait sur tous ces détails cette multitude de connaissances qu'il est impossible de rassembler, le résultat en serait de laisser aller les choses précisément comme elles vont, toutes seules, par la seule action des intérêts des hommes qu'anime la balance d'un commerce libre », et en 1773, il écrivait encore à Terray : « Je ne connais de moyen d'animer un commerce quelconque que la plus grande liberté et 1 afiranchissement de tous les droits que l'intérêt mal entendu du fisc a multipliés sur toute espèce de marchandise... La vérité est que... toutes les industries doivent être libres, également libres, entièrement libres... que le système de quelques politiques modernes qui s'imaginent favoriser le commerce national en prohibant les marchandises étrangères est une illusion. »
douanes, compagnies privilégiées, impôts sur la consommation, variations des monnaies, etc. i.
Presque au même moment, de l'autre coté delà Manche, frappé par le spectacle de restrictions analogues, Adam Smith condense en un système unique les notions dispersées dans les écrits de publicistes antérieurs, mêlées à des considérations morales ou politiques, bat en brèche les contreforts déjà fortement ébranlés du mercantilisme, et lui porte des coups dont il ne se relèvera plus. Son œuvre est beaucoup plus complète que celle des physiocrates, plus véritablement économique et psychologique. Jointe à une érudition profonde, servie par une prodigieuse mémoire, à l'expérience d'un long séjour à l'étranger, à sa conviction qu'une Providence secourable préside aux destinées de l'Univers et au progrès du genre humain, la vue de l'Angleterre de son temps, partagée entre les monopoles et les aspirations libérales d'un industrialisme naissant, suscite chez lui l'impression d'un besoin intense de liberté. De fait, comme l'a dit Toynbee, ce fut « le premier et le dernier mot de sa
philosophie politique et économique chaque page
de son ouvrage en est illuminée ». « Que l'on rende à tous les autres sujets de Sa Majesté, s'écrie-t-il, comme on l'a fait aux marins et soldats, cette même liberté naturelle d'exercer telle espèce d'industrie qu'ils jugent à propos, c'est-à-dire qu'on détruise les privilèges exclusifs des corporations et qu'on révoque le statut d'apprentissage, qui sont autant d'usurpations faites sur la liberté naturelle" !... »
Eblouis par l'attrait de l'or, hantés par le désir d'assurer l'afflux de métaux grâce à une « balance favorable du com-
1. « ... Les richesses, quand le commerce jouit d'une liberté entière et permanente, se répandent partout... Tout change à mesure que différentes causes portent atteinte à la liberté du commerce. » Le Commerce et le Gouvernement, 2" partie.
2. Adam Smith. Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (trad. Garnier). Paris, 1881, t. II, p. 58.
meree », les Etats ont interdit ou frappé de droits prohibitifs l'entrée des marchandises étrangères, portant ainsi atteinte aux sages principes de la division du travail, aussi utile entre nations qu'entre individus \ Pourquoi se condamner de la sorte à la production d'objets que des avantages naturels permettent à d'autres peuples de fournir à meilleur marché ? N'est-ce pas diriger artificiellement l'industrie vers un emploi différent de celui que commanderait l'intérêt bien compris ? Faut-il donc appeler sagesse et prudence chez un gouvernement ce que l'on ne manquerait pas de taxer de folie chez un particulier ? Qui ne traiterait de dément un chef de famille, s'il allait s'approvisionner au marché le plus coiiteux, quand, à côté, on lui offrirait les mêmes produits à des conditions plus avantageuses " ? Et pourtant les dirigeants font-ils autre chose quand, par leurs barrières et leurs encouragements, ils favorisent l'essor d'industries qui péricliteraient sans eux et obligent le consommateur à supporter les frais de ce développement artificiel ? En assimilant les nations aux provinces d'un même Empire, la liberté commerciale serait le meilleur remède contre les dangers d'une hausse immodérée des prix et le plus efficace préservatif contre les dangers d'une famine. Grâce à elle, dans chaque pays, les capitaux se dirigeraient vers l'emploi le plus avantageux au bénéfice de tous.
Telles sont les idées maîtresses d'A. Smith. Il doit certainement beaucoup à ses prédécesseurs ou à ses contemporains. Mais, outre son immortel apport à la science économique, sa gloire sera d'avoir merveilleusement exprimé le courant libéral qui passe sur l'Europe civilisée de son temps. De plus, à l'encontre des physiocrates, dont il admire sans réserve l'apologie de la liberté naturelle,