‹ L'évolution de commerce, du crédit, et des transports depuis cent cinquante ans;Chapitre 46 sur 109 · Le libéralisme économique en Angleterre · texte numérisé non relu

Le libéralisme économique en Angleterre

Au lendemain du traité de Vienne de 1815 le libreéchange de Smith parait plus que jamais un idéal lointain, une spéculation de savant, « une utopie irréalisable comme celle de l'Océana ». Autour de l'Europe se dresse la barrière douanière, reste du blocus continental promulgué par le décret de Berlin, barrière à l'abri de laquelle les puissances du continent se réveillent à la vie et au développement industriels. Dans la patrie même

du grand Ecossais, le libéralisme économique semble un mythe. Loin de diminuer, comme l'aurait souhaité Pitt, la liste des articles inscrits au tarif douanier anglais n'a cessé de s'allonger : elle ne compte pas moins de 1.250 rubriques, parmi lesquelles foisonnent les prohibitions. La politique protectrice des intérêts agricoles s'est accentuée. On distribue toujours généreusement des primes aux exportateurs de grains, tandis qu'on continue à en interdire strictement l'importation. La sortie de la laine est aussi sévèrement réprimée que l'entrée des tissus de soie. Et cependant l'Angleterre éprouve un intense besoin d'expansion. Son industrie a marché à pas de géant grâce aux inventions multipliées, sa production a fait d'immenses progrès, car son territoire a échappé au passage ou à l'invasion des armées belligérantes.

Une fois la paix signée, l'attention se porte vers les questions économiques. A l'exclusivisme national succède une plus juste appréciation de la solidarité commerciale des Etats. Peu à peu, se font jour les tendances vers un libéralisme pratique, d'abord timide, mais qui tranche sur le protectionnisme étroit du reste de l'Europe. C'est le signe avant-coureur du libre-échange à venir. Tour à tour les principales manifestations du mercantilisme sont l'objet de réformes ou d'atténuations sensibles, L'Acte de navigation voit diminuer sa rigueur. Les prohibitions douanières disparaissent. Les traités de commerce se multiplient. La guerre de tarifs fait place aux ententes. Le régime colonial s'adoucit.

Cause universellement reconnue de l'hégémonie maritime de l'Angleterre, mesure dirigée à l'origine contre la souveraineté des Hollandais sur les Océans, l'Acte de Navigation de Cromwell avait déjà subi certaines légères retouches au xviii^ siècle, à mesure que disparaissaient les raisons qui l'avaient motivé. La première de ses clauses : l'interdiction du tiers pavillon, — la fermeture des ports britanniques aux marchandises importées sur

un navire ne battant ni le pavillon anglais ni le pavillon de la nation d'origine, — avait dû céder devant les nécessités fiscales. La cochenille, l'indigo, substances tinctoriales provenant d'Asie et d'Afrique, les produits de Perse, pouvaient librement entrer en Angleterre, quelle que fût la nationalité de leur navire importateur. Deux actes de Georges II les y avait autorisés. En 1796, après la reprise de relations régulières entre l'Angleterre et son ancienne colonie transatlantique émancipée, la loi avait fait fléchir en faveur du pavillon étoile le monopole du transport des produits américains jusque-là absolument réservé aux navires britanniques. Les colonies ayant conquis leur indépendance, l'intercourse ne se justifiait plus. Successivement, les autres Etats de l'Amérique s'étaient vu concéder le même privilège : en 1811, les Portugais de l'Amérique du Sud, en 1822, l'Amérique et les Antilles espagnoles. L'ancien monopole du transport maritime se trouvait donc, du fait de ces tempéraments, fortement entamé au profit de certaines nations.

Plus générale et partant plus importante est la réforme de l'Acte de navigation accomplie par la loi de 1815. Ce ne sont plus des modifications isolées, des faveurs spéciales parcimonieusement accordées et souvent insuffisantes ou platoniques ; c'est une atteinte directe aux principes mêmes qui ont présidé à la promulgation de l'Acte originaire. Deux de ses principales dispositions disparaissent à tout jamais. Devenue la maîtresse incontestée des mers, l'Angleterre se juge assez forte pour affronter librement la concurrence des étrangers, certaine que son avance lui permettra de sortir victorieuse d'une lutte à armes égales. Au lieu d'être contraints de repartir sur l'est après avoir déchargé dans les ports du Royaume-Uni les marchandises de leur pays, les navires étrangers sont désormais autorisés à faire cargaison de produits britanniques à destination plus ou moins loin-

taine. L'interdiction d'exporter sous pavillon non britannique est levée. Le commerce anglais trouve dans les flottes marchandes des autres peuples un nouvel instrument d'expansion, un véhicule pour le transport des produits du sol et des manufactures de la Grande- Bretagne. En outre, à l'avenir, quel que soit le pavillon flottant à la poupe du navire qui les apporte en Angleterre, toutes les marchandises sont soumises à un même tarif de droits, sans supplément ni déduction. C'est la marque la plus caractéristique de la confiance de l'Angleterre dans sa puissance navale définitivement établie. Certes, l'Acte de navigation n'a pas disparu. Ses clauses essentielles demeurent en vigueur. Mais il n'a plus son unité et sa rigueur premières. On a porté une main profane sur cet édifice à l'abri duquel a grandi la suprématie navale et commerciale de l'Angleterre et qui a fait d'elle la rivale heureuse, puis la reine des autres nations maritimes. Cela, presque à l'époque où la France de la Révolution, instruite par l'expérience de sa voisine d'outre- Manche, imite sa politique restrictive et promulgue à son tour un Acte de Navigation, calqué sur celui de Cromwell, dont il reproduit les principaux traits : monopole du pavillon national pour le cabotage et l'intercourse coloniale, exclusion du tiers pavillon et surtaxes sur les navires et les marchandises. Les Etats-Unis s'inspirent de l'exemple de la France et, la guerre aidant, grâce à leurs merveilleuses ressources forestières, ils construisent en quelques années une flotte immense, qui, à la faveur de sa neutralité, ravit pour un temps aux navires britanniques leur rôle de rouliers de l'Océan.

En 1820 se produit, en Grande-Bretagne, un événement curieux et symptomatique, dont il a été déjà parlé. Les marchands de Londres, suivis bientôt par ceux d'Edimbourg, sollicitent eux-mêmes la suppression de la protection douanière, l'ouverture du marché anglais

à la libre concurrence de tous. Cette double démarcbe presque simultanée manifeste l'intensité du besoin de liberté commerciale et la conscience de son impérieuse nécessité. Saisi de la question, le Parlement s'y montre favorable et les effets de cet état d'esprit ne tardent pas à se produire. L'arrivée au pouvoir d'un homme animé d'un libéralisme éclairé, Huskisson — appelé à mourir victime d'un accident stupide du progrès en inaugurant le chemin de fer de Liverpool à Manchester — en hâte la réalisation. Appuyé sur les industriels progressistes et épris de liberté, il parvient, malgré la résistance égoïste des landlords, à accomplir trois réformes destinées à un immense retentissement, premiers pas d'un mouvement dont le résultat sera le démantèlement complet du système protectionniste. Il supprime les prohibitions et abaisse les barrières à l'entrée, abolit les interdictions de sortie, et atténue le régime des lois-céréales favorables aux landlords, mais néfastes au reste du pays.

Dans le désir d'encourager l'industrie de la soie cantonnée dans le district de Spitalfield et dont les éléments turbulents ne craignaient pas l'émeute pour faire entendre leurs revendications, le territoire anglais était depuis longtemps fermé aux tissus étrangers. La principale victime de cette prohibition était la France. Mais elle en souffrait moins qu'on n'aurait pu l'imaginer, la contrebande s'étant partout frayé un accès. Le jour même où se discutait à la Chambre des Communes la question du maintien ou de l'abolition de cette prohibition, le député Hume sortait de sa poche un foulard de contrebande en s'écriant : « Lequel de vous. Messieurs, n'a pas sur lui un article de même provenance ? Une interdiction aboutissant à de tels résultats n'est-elle pas une véritable comédie et ne vaut-il pas mieux la remplacer par une protection modérée ? » Présenté en mars 1824 par Huskisson, un bill fut, en effet, voté supprimant l'interdiction, à dater de juillet 1826, pour y

substituer un droit assez fort, mais non plus prohibitif, de 30 p. 100 ad valorem.

En même temps, se trouvaient réduites d'autres taxes douanières jugées trop élevées : droits sur le zinc, droits sur le cuivre, droits sur la laine dont l'importation, pleinement libre jusqu'en 1802, avait été frappée d'une taxe de 5 shillings 3 pences par quintal, puis de 6 shillings 8 deniers, voire même de 56 shillings en 1818 malgré le besoin croissant de matière première. Tout dénotait un acheminement vers une politique moins restrictive. Plus que toute autre, l'abolition de la prohibition presque bicentenaire de sortie de la laine en était la preuve. Ce précieux textile sur lequel l'Angleterre avait fondé sa prospérité industrielle, dont un sac forme encore le siège du Chancelier de la Chambre des Lords pour témoigner tout ce que lui doit le pays, jalousement conservé sur le territoire national de 1660 à 1825, pouvait désormais librement sortir et aller se faire filer ou tisser à l'étranger. C'était là le digne pendant de la liberté d'entrée de la soie.

Sans souci de la concurrence étrangère, fière de sa suprématie économique, certaine de supporter sans faiblir la lutte contre l'étranger, l'Angleterre ouvrait largement ses portes au commerce du dehors, mais à charge de réciprocité. Pour écarter les inconvénients de tarifs douaniers hostiles et de règles protectrices et restrictives, Huskisson prenait en 1823 une mesure autorisant le Roi, en son Conseil, à placer le commerce des nations étrangères sur le même pied que le commerce anglais, sous réserve d'un traitement réciproque. L'Angleterre avait tout à gagner et rien à perdre à pareille politique. Les premières conséquences en furent les arrangements signés sur cette base avec la Prusse, le Danemark, Hambourg, la Suède et les villes hanséatiques. Dès 1843, ce régime était celui auquel se trouvaient soumises les relations commerciales avec l'ensemble des pays

NoGAPO et OuALlD. 9

civilisés. A l'ancienne susjDicion, à l'hostilité commerciale, survivance en temps de paix de la rivalité politique, succédait un régim e d'entente, aboutissant trop souvent d'ailleurs à la suprématie d'un des contractants, mais marquant néanmoins un progrès sensible sur les luttes perpétuelles d'autrefois.

Enfin, le pacte colonial, objet de la sollicitude de tous les gouvernements des siècles passés, cause de la révolte des Etats-Unis et de l'émancipation des colonies espagnoles, ne subsistait plus intact. Huskisson, soucieux de ménager les transitions, ne proposait pas de renverser brutalement l'édifice si laborieusement construit. Il voulait seulement en atténuer les rigueurs, modifier la conduite jusque-là suivie pour écarter les griefs qu'elle soulevait. S'il entendait maintenir au pavillon britannique le monopole de la navigation entre la Grande- Bretagne et ses possessions d'outre-mer en l'assimilant au cabotage, en revanche le commerce entre les colonies et l'étranger fut, depuis lors, indifféremment ouvert aux navires anglais ou étrangers : c De la sorte, dit Huskisson, nous conserverons le fondement de nos lois de navigation et les colonies jouiront de la liberté du commerce avec les pays étrangers sans battre en brèche le principe de ces lois relatif au commerce étranger : à savoir que la cargaison doit être composée de produits provenant du pays auquel appartient le navire ». De plus, aux prohibitions réservant le marché colonial à l'industrie de la métropole, il proposait de substituer une politique simplement protectrice, modérée, mais suffisante à assurer la protection des marchandises britanniques.

On était loin de l'ancien pacte colonial avec son exclusivisme si favorable à la contrebande. C'était un pas vers la politique plus sage, en même temps que plus fructueuse, qui allait suivre. Au lieu de subordonner

LA POLITlnUE COMMERCIALE 131

les intérêts des colonies ou ceux de l'étranger à régoïsme britannique, on était arrivé à considérer que le meilleur moyen d'en faire des clients était de leur faciliter la vente de leurs propres produits. Telle fut l'idée qui domina, dans la suite, la politique coloniale empreinte d'un libéralisme, dont le couronnement logique devait être la parfaite autonomie douanière des colonies autres que les colonies de la couronne. Pour le moment, tout comme Walpole avait réorganisé le tarif douanier au xviii^ siècle sur les principes du mercantilisme le plus intransigeant, Labouchère l'établit sur la base d'un encouragement au plein développement économique des colonies. On n'en faisait plus des débouchés fermés à tout autre qu'à la métropole ; on leur disait, comme devait le faire plus tard Guizot : « Enrichissez-vous, produisez, c'est le meilleur moyen de nous créer chez vous une clientèle ».

Page 1