‹ L'évolution de commerce, du crédit, et des transports depuis cent cinquante ans;Chapitre 5 sur 109 · LE COMMERCE ET LES COMMERÇANTS · texte numérisé non relu

LE COMMERCE ET LES COMMERÇANTS

sur les navires de la Compagnie des Indes que l'industrie cotonnière a été importée en Angleterre où elle devait trouver son terrain d'élection. C'est à l'Italie que l'Angleterre doit l'industrie de la soie, c'est à la France qu'elle doit le concours précieux des réfugiés protestants, expulsés par Louis XIV et qui acclimatent ou développent chez elle certaines industries textiles, l'impression sur tissus, la verrerie, la papeterie et la céramique \ En rapports constants avec l'étranger, intéressés à faire fléchir en leur faveur les rigueurs d'un nationalisme excessif, les ports facilitent au commerce extérieur le rôle éducateur qui en fait le puissant agent du progrès économique.

Avec ses risques inhérents aux entreprises lointaines, aux navigations hasardeuses, exposé aux dangers du naufrage, de la course et de la piraterie, le commerce maritime est l'école à laquelle se forme le capitalisme moderne. L'entrepreneur, nouveau rouage de la vie économique, qui en transforme la nature et lui donne sa physionomie actuelle, se recrute, en effet, dans les rangs des négociants enrichis. La fm du xviii^ siècle n'assiste encore qu'aux balbutiements de l'industrie naissante. Et cependant déjà, comme l'indique le nom de fabricant qu'il a usurpé, et qui voile sa qualité véritable de commerçant uniquement préoccupé d'un bénéfice à réaliser, le marchand a effectué progressivement entre ses mains la concentration des moyens de production. Il se désintéresse encore de la technique de la fabrication et en abandonne le soin aux artisans, aux petits producteurs, autrefois autonomes et désormais soumis à sa loi. Mais, seul acheteur des matières premières dont il alimente les métiers des tisserands répandus dans la campagne, consommateur unique de leur production, ramenant ainsi à lui le prologue et la conclusion de l'acte

1. Hobson. The évolution of modem capitalism. Londres, 1906. p. 39.

producteur, il devient le maître incontesté de l'activité économique. Il la règle à son gré suivant les besoins des marchés alimentés par lui et dont il cherche constamment à étendre l'importance et le nombre. Tous les pays, surtout ceux parvenus à un degré avancé de civilisation économique, offrent, dès ce moment, le tableau dont notre époque présentera comme une réplique agrandie: l'omnipotence du commerce dictant ses volontés à l'industrie, la devançant, la dirigeant et créant par sa fonction un organe susceptible de répondre à ses exigences croissantes.

On comprend dès lors l'auréole qui entoure les représentants de cette branche d'activité. Agents de pénétration et d'expansion nationale, éducateurs des nations voisines ou de leur pays d'origine, dominateurs de la vie économique, les commerçants, et surtout les négociants, méritent bien la place qui leur est faite dans la société de leur temps. Qu'on évoque le portrait peint par Savary du parfait négociant, élevé dès l'enfance en vue de la profession commerciale et nourri à l'étude de la comptabilité et des changes, connaissance plus ardue alors que de nos jours, de la géographie, de l'hydrographie, de l'histoire, des mœurs et des coutumes, des langues, des institutions politiques, des régimes douaniers et monétaires des pays avec lesquels il entend entrer en relations, et l'admiration dont il est l'objet ne paraîtra nullement excessive. Aussi bien, si les petits boutiquiers vivent modestement au fond de leurs maisons obscures, plus propres à mettre en valeur leurs marchandises que le jour éclatant, s'ils ne participent au luxe de l'époque que par les manifestations solennelles de la vie corporative, le gros négociant, libéré des liens de la corporation, mène l'existence opulente des grands seigneurs. Appelé aux conseils du roi, il obtient les charges publiques qui confèrent la noblesse par leur exercice prolongé et marie ses filles à des nobles titrés.

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Depuis longtemps librement exercé par la noblesse en Angleterre et en Hollande, le grand commerce maritime est proclamé ouvert, sans dérogeance, à tous les gentilshommes, par le grand Roi lui-même inspiré de Colbert. Le monarque lui prodigue ses marques de faveur, et l'anoblissement, recherché plus passionnément encore que nos décorations, est la récompense des services rendus à la nation ou de l'intrigue aidée de la fortune. Si le xviii^ siècle n'est pas, comme le xv^, le siècle d'une oligarchie de princes-marchands plus puissants que les rois qu'ils tiennent en tutelle, il fait cependant des représentants du gros commerce une véritable aristocratie, sans rien de commun avec la plèbe des boutiquiers et des artisans réduits à n'être que ses auxiliaires et ses subordonnés.

Tout comme l'aristocratie de naissance, cette aristocratie commerciale présente néanmoins les traces d'un arrêt dans sa croissance, sinon d'un déclin. La prépondérance économique du commerce, trait dominant de la phase économique qui s'étend du commencement du xvi^ siècle à la fin du xviii®, va décroître relativement à l'industrie naissante. Au lieu de commander à cette dernière comme il l'avait fait jusqu'alors à l'industrie dispersée, le commerce ne sera même plus capable d'écouler la production immensément accrue des fabriques et des usines passées sous une direction autre que la sienne. Au spectre de la famine et de la disette, terreurs des âges écoulés et dont se ressentent encore les économistes anglais du début du xix^ siècle, hantés par l'appréhension d'un rendement décroissant d'une terre trop petite pour ses habitants, va succéder, chez Sismondi, la crainte d'une surproduction générale, d'un déversement torrentiel des produits d'un machinisme inépuisable. C'est qu'en dépit de son initiative toujours en éveil, malgré son esprit d'entreprise et son désir de gain qui ne s'est point affaibli, le commerce ne peut

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guère, avec les moyens dont il dispose alors, s'adapter immédiatement au besoin grandissant de débouchés que ressent l'industrie nouvelle. Endormie dans sa prospérité purement commerciale, la Hollande symbolise alors, par sa décadence, le recul du commerce devant l'industrie triomphante.

Il semble qu'à ce moment le commerce ait accompli la tâche qui lui incombait ou qu'il s'était assignée et que soit épuisé son souffle d'expansion. Le marché extérieur, devenu grâce à lui mondial — puisqu'à défaut d'un gros trafic international les routes des métropoles aux colonies vont souvent jusqu'aux antipodes, — a atteint ses limites extrêmes. Plus négligé par les écrivains, sacrifié par les gouvernants, malgré son importance réelle, le marché national ne se prête qu'à une lente progression. Si l'on voit, en effet, chaque Etat s'ériger en marché isolé fermé à l'invasion ou à l'infiltration étrangère, à l'intérieur du pays existent encore autant de marchés que de régions. Loin d'assurer, comme il le devrait, la fluidité parfaite des produits de la nature et de l'industrie humaine, et l'équilibre de leurs prix, au moins dans chaque collectivité nationale, le commerce traduit son impuissance par la différence parfois énorme des prix d'une même denrée dans les divers comtés, provinces ou cités. Unifiée économiquement dès la fin du xvi^ siècle, l'Angleterre du xviii^ voit cependant le blé se vendre 23 shillings le quarter à Londres en septembre 1760, tandis qu'à Gloucester, à une faible distance de la capitale, il se vend 37 shillings 4 pence. En 1755, à Manchester, à une quarantaine de milles deLiverpool, port d'approvisionnement, sévit une famine qui provoque des émeutes réprimées dans le sang ^

Après avoir, au cours du siècle qui prend fin, quintuplé le mouvement extérieur des marchandises, en Angle-

1. Paul Mantoux. La Révolution induslrielle au XVlIb siècle, 1906, pp. 107 et ss.

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terre et en France, le commerce se heurte dans l'expansion de son activité conquérante à une double série d'obstacles qui paralysent son essor. Malgré sa hardiesse qui en fait souvent le pionnier du progrès, il ne peut pas, en effet, se dégager complètement des conditions juridiques et économiques qui dominent tous les aspects de la vie sociale de ce temps. Conditions juridiques tenant aux conceptions particulières sur le rôle de l'Etat en matière commerciale et industrielle, expressions concrètes des théories économiques en faveur ; conditions techniques résultant de l'insuffisance de l'outillage nécessaire au transport des hommes et des choses et se traduisant par la lenteur et la difficulté des communications intérieures ou internationales.

.Ainsi conditionné dans son existence légale et matérielle, le commerce revêt à la fin du xviii^ siècle une physionomie particulière, qui ne disparaîtra qu'à mesure que s'atténueront ces rigueurs. L'organisation com^merciale, en ce qui concerne notamment les formes des différents commerces, présente, au point de départ de l'évolution moderne, des caractères qui demeureront à peu près intacts jusqu'aux environs de 1850. Sur le fond sombre du tableau des entraves de l'ancien régime expirant, pointe déjà une lueur. Dans la doctrine et dans les faits on peut découvrir en germe ce que sera l'économie commerciale contemporaine, avec ses principes nouveaux d'activité économique.

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