TROISIÈME PARTIE
Par W. OUALID
Le rapide et sommaire tableau sur lequel s'est terminé Tavant-dernier chapitre suffit à démontrer ce qu'avait produit un simple changement de régime juridique. Abandonnée à elle-même et non plus enserrée dans les liens d'une protection tracassière, l'initiative privée avait fait des prodiges. En quelques années, sans presqu'aucune modification dans la technique du commerce, par le simple jeu d'une évolution normale, par la seule ouverture de marchés jusque-là fermés ou entr'ouverts, le trop-plein d'une production industrielle pléthorique, ou d'une agriculture exubérante de pays trop déserts pour en absorber les fruits, avait trouvé des consommateurs. En même temps, les prix se nivelaient déjà ; le spectre de la disette, autrefois tant redouté, disparaissait graduellement, ne laissant plus place qu'à la crainte inverse d'une surproduction générale. L'ingéniosité humaine toujours en éveil avait su tirer un merveilleux parti des instruments dont elle disposait alors. Mettant à contribution les contrées nouvellement parvenues à l'autonomie nationale et leurs richesses 'naturelles immenses, elle était allée puiser chez elles des approvisionnements alimentaires en perfectionnant les navires chargés de leurs transports. Sur terre, l'organisation des communications intérieures avait suivi une voie
parallèle, et 1830 marque l'époque où le moteur animal, utilisé dès la plus haute antiquité, arrive à donner son maximum de rendement, grâce aux progrès simultanés de la route sur laquelle s'exerce son effort, du véhicule auquel il s'applique et de l'organisation des entreprises qui l'emploient. Enfin, la navigation intérieure brille d'un éclat qu'elle ne retrouvera plus, par la suite, que dans les pays où la concurrence des chemins de fer ne l'a pas réduite au rôle de comparse.
A ces différents titres, les deux derniers lustres du xviii^ siècle et les trois premières décades du xix^ tiennent dignement leur place dans l'histoire des transports. Mais, à ce moment, se produit, dans cette histoire, la révolution qui imprime au siècle dernier sa physionomie propre, comme la révolution industrielle frappe de son empreinte les années qui chevauchent sur le xviii^ et le xix^. Elle va modifier complètement le cours du développement économique, issu de la combinaison des facteurs alors existants. Si les premiers signes de la transformation lui sont légèrement antérieurs, les premières conséquences économiques sont contemporaines du deuxième tiers du xix^ siècle. L'allure en est rapide. Elle se continue jusqu'à nous et nous émerveille encore par ses progrès quotidiens, mais les grandes étapes en sont parcourues au cours de cette période trentenaire, et, vers 1870 déjà, on en ressent tous les grands effets. La carte du monde en a été modifiée, la vie sociale bouleversée. Tout comme la fin du xviii^ siècle a bénéficié de l'application à l'industrie de la puissance motrice de la vapeur d'eau, le xix® assiste à son emploi à la propulsion des navires et à la mise en marche des véhicules terrestres de toute espèce. L'électricité, appelée à son tour au service de l'humanité, va, en un éclair, transporter d'un bout du monde à l'autre l'expression écrite ou verbale de la pensée.
Les routes se multiplient, tant sur la terre que sur l'eau ;
les courants commerciaux sont détournés de leur sens millénaire par la connaissance plus approfondie des itinéraires maritimes et la modification des continents. Un réseau de voies ferrées, de lignes de navigation, de câbles et de fils électriques entoure le globe et en met tous les points en communication. Le grand obstacle naturel aux relations humaines : la distance, est surmonté et vaincu. Les éléments eux-mêmes qui dictaient à l'homme leurs lois inéluctables, mais souvent capricieuses, deviennent des forces docilement asservies à son usage, malgré les sursauts de révolte aveugle par lesquels ils lui rappellent parfois leur puissance. Sans disparaître à jamais, les anciens modes de transports se transforment au point de perdre presque tout ce qui constituait leur individualité.
L'internationalisation du commerce s'accentue. Encouragées par une longue paix, unique dans l'histoire, les relations se nouent ou s'affermissent. Les domaines coloniaux se forment ou s'agrandissent, créant au commerce de nouveaux débouchés, tout comme l'accession de colonies à l'autonomie douanière, sinon politique, ouvre un champ plus étendu à la concurrence des peuples. En moins de vingt ans, les chiffres du commerce atteignent des proportions dont les siècles précédents ne se seraient pas fait une idée.
Devant cette pénétration réciproque des nations se jouant des barrières qui s'y opposent, la conscience d'une solidarité véritable s'établit, et l'Angleterre progressiste, assez puissante pour tenter l'expérience, entre délibérément dans la voie du régime de la porte ouverte et de conventions animées du plus grand libéralisme économique. Imitée par le reste de l'Europe, elle réalise ainsi la politique chère à A. Smith, dont elle ne s'est plus départie depuis, si ses anciennes imitatrices sont revenues à un système plus restrictif et plus conforme à ce qu'elles considèrent comme leur intérêt.
Le puissant mouvement d'expansion économique dont le xixe siècle donne, à ce moment, le spectacle ne va pas sans la constitution de capitaux énormes. Entreprises de transports, consacrant aux frais d'installation des sommes dépassant la capacité des fortunes individuelles les plus immenses ; entreprises industrielles, mettant en œuvre des richesses considérables à l'aide d'armées de travailleurs ; entreprises commerciales même, dont le champ d'approvisionnement s'est démesurément étendu, comme s'agrandit leur marché d'écoulement, toutes font appel à l'association de capitaux et les sociétés par actions, assez rares, sinon inconnues jusque-là, prennent un développement immense, comme le commerce de banque, chargé tout à la fois de rassembler ces capitaux et d'ouvrir aux industriels et aux négociants un crédit fécond. L'évolution no se produit pas sans heurt. Elle ne poursuit pas une marche uniformément douce. Elle procède par bonds, par saccades. Elle est faite d'expansions auxquelles succèdent de brusques dépressions qu'amplifie la solidarité croissante des marchés. Les crises commerciales, déjà apparues en Angleterre au commencement du siècle, s'universalisent et s'intensifient, mais elles sont, sinon la rançon inéluctable du progrès, et le rappel à la réalité d'un essor trop rapide vers l'idéal, tout au moins le signe d'une organisation économique nouvelle qui s'ébauche.