Le trafic
Le courant lent et diffus de la circulation s'en trouva violemment transformé. Les données manquent pour apprécier exactement l'accroissement du torrent circulatoire par l'ouverture de ces nouveaux vaisseaux à son cours. Toutefois, nous le savons, sur nos routes nationales, au pas lent des chevaux du roulage ordinaire ou au trot des percherons du roulage accéléré, les voituriers véhiculaient bon an mal an 2 milliards de tonnes kilométriques de marchandises au milieu du xix<^ siècle et les diligences ou malles-poste transportaient environ un demi-milliard de voyageurs kilométriques. Dès 1856, à eux seuls, avec leurs 4.000 kilomètres de voies, les chemins de fer assuraient un trafic de marchandises égal, doublé moins de dix ans plus tard (1863) et triplé en 1869. Quant aux 113 millions de voyageurs transportés à un kilomètre en 1841 par les 500 kilomètres du court réseau en service, ils donnaient le branle à un mouvement dont la courbe se redressait bientôt par bonds énormes et réguliers : 797 millions en 1851, 2 milliards 700 millions en 1861 ; 4 milliards 272 en 1870. Au delà du Rhin, la Prusse voyait passer les 130 millions de voyageurskilométriques de 1844 à 420 en 1850, 870 en 1860 et 3 milliards en 1870, tandis que les 20 millions de tonnes kilométriques de marchandises de 1844 devenaient
190 millions, 296 millions et 4 milliards aux mêmes époques. Pour l'Allemagne entière, le trafic de voyageurs triplait de 1860 à 1870 : 136 millions contre 48, celui des marchandises quadruplait : 98 millions de tonnes contre 24 1. L'Autriche doublait en dix ans le nombre de ses voyageurs : 21 millions en 1870 contre 12 en 1860 et quadruplait son tonnage de marchandises : 25 millions de tonnes contre 7. La Russie même doublait ses voyageurs : 15 millions contre 7, et triplait ses marchandises : 8 millions de tonnes contre 3 à peine, tandis que l'Angleterre, déjà adulte en 1860 et sillonnée par un réseau de 17.000 kilomètres, doublait tout à la fois son trafic en hommes et en produits : 363 millions de voyageurs empruntaient ses lignes en 1870, au lieu de 180 en 1860 et 170 millions de tonnes de marchandises étaient chargées sur ses fourgons au lieu de 82. L'Europe entière marchait d'un pas égal dans cette voie et le doublement exact du réseau dans la décade 1860-1870 s'accompagnait d'une augmentation strictement proportionnelle du trafic de tout ordre, puisque les 339 millions de voyageurs de 1860 devenaient les 742 de 1870 et que les 150 millions de tonnes de marchandises de 1860 faisaient place aux 401 millions de 1870.
Hors d'Europe le mouvement était sensiblement analogue : les Etats-Unis, dont un ruban d'acier de 85.000 kilomètres couvrait déjà le sol en 1870, y faisaient courir des trains portant 110 millions de voyageurs et 150 millions de tonnes de produits, contre les chiffres correspondants dix ans plus tôt de 60 et 70 millions. Les habitants de l'Inde se pressaient au nombre de 20 millions dans les wagons de leurs 5.000 kilomètres de rails, et les railways du monde entier faisaient déjà circuler le chiffre impressionnant alors, mais que les
1. En 1868, les lignes ferrées de Tensemblo des Etats allemands transportaient à un kilomètre 3.200.000.000 de voyageurs et 5 milliards de tonnes de marchandises.
TRANSFORMATION DES CONDITIONS MATÉRIELLES 21b
années suivantes allaient multiplier, de 900 millions de personnes, au lieu de 413 en 1860 et de 562 millions de tonnes de marchandises, au lieu de 222 dix ans auparavant.
Cette amplification des statistiques, ce grossissement des chiffres trouvaient en grande partie leur explication dans la modification profonde de la nature du fret. Minerai de fer ou lourds produits métallurgiques, sortis des usines aux noires cheminées, houille en blocs énormes aux cassures brillantes ou en minuscules briquettes comprimées, pièces de bois autrefois le plus souvent flottées, céréales traversant l'Europe en masses, emplissant les fourgons et allongeant les rames de trains, tels sont les principaux produits dont s'alimentent aujourd'hui les convois courant le long des voies. En France, par exemple, en 1885, les 75 millions de tonnes transportées par rail à toute distance, se décomposaient de la façon suivante : 23 millions de houille et de combustibles divers, 10 millions 3/4 de matériaux de construction, 7 millions de matières premières (laines, coton, etc.), 5 millions 3/4 de céréales, 5 millions 1/2 de fonte, fer et métaux, 3 millions 1/2 de vins, vinaigres, esprits et boissons, 3 millions 1/3 de denrées alimentaires, le reste étant formé de marchandises sorties des fabriques.