Les crises
Le début du xix^ siècle fut marqué par des crises économiques fréquentes, et qui, à partir de 1825, prirent une allure de périodicité presque régulière. La nature de cet ouvrage ne nous permet pas de nous prononcer sur la nature de ce phénomène, et nous ne rechercherons pas ici s'il convient de le rattacher au seul mécanisme du crédit ou à l'organisation même de la production. Toujours est-il que le marché financier en a été le théâtre le plus apparent, et que la description de ces crises vient tout naturellement à la suite de l'exposé que nous avons fait de l'évolution des banques et du marché des valeurs mobilières.
L'Angleterre a été, dans la période que nous envisageons, le point 'de départ de ces convulsions qui ont secoué le monde économique, comme les tempêtes, suivant l'image de M. de Laveleye, agitent l'océan. Les premières crises, celles de 1810, 1815 et 1818 avaient été particulièrement rapprochées, et les circonstances anormales de l'époque révolutionnaire n'ont sans doute pas été étrangères à leur éclosion. Celles de 1825, 1836- 1839, 1847 ont été dégagées de toute influence politique, et la régularité même de leur succession invite à les attribuer aux seules conditions de la vie économique.
La crise anglaise de 1825 fut non seulement l'une des mieux caractérisées, mais une des plus violentes du xix® siècle ; et M. de Laveleye compare le souvenir qu'elle a laissé en Angleterre à celui que laissa en Portugal le tremblement de terre de Lisbonne. Gomme toutes les crises de l'époque contemporaine, celle de 1825 fut l'aboutissement malheureux d'une période d'essor économique. Grâce au retour de la paix
et au développement de l'industrie, les capitaux s'étaient accumulés si rapidement que, aux alentours de 1820, ils ne trouvaient plus que difficilement un emploi. La dette publique, pourtant énorme, ne pouvait les absorber ; le taux de l'intérêt diminuait en conséquence ; et le gouvernement anglais, suivant une tradition déjà bien établie, en profita pour convertir les anciens emprunts à 5 p. 100 et à 4 p. 100. Mais les consolidés à 3 p. 100 eux-mêmes suivaient une marche ascendante continue. En avril 1823, ils étaient à 73, en octobre à 83, en janvier 1824 à 86 et en novembre ils avaient atteint le cours inouï de 96. Cela mettait donc le loyer de l'argent en Angleterre à 3 p. 100, taux anormalement bas pour l'époque.
L'épargne commença alors à se diriger vers les emprunts étrangers, puis vers les entreprises industrielles. Les anciennes colonies espagnoles d'Amérique, désormais reconnues comme nations indépendantes, usèrent largement de ces dispositions et attirèrent aisément les capitaux anglais en offrant un intérêt plus rénumérateur. « De 1821 à 1824, l'Angleterre souscrivit à des emprunts étrangers pour un capital de 48.480.000 livres sterling, soit 1 milliard 200 millions de francs. Sur la liste, nous voyons figurer le Mexique pour 6.400.000 livres sterling, la Colombie pour 6.700.000, le Chili pour 1.000.000, Buenos-Ayres pour 1.000.000, Guatemala pour 1.400.000, le Pérou pour 1.300.000... Nul Etat si inconnu, si dépourvu fût-il, ne frappait en vain à la porte du grand banquier de l'Univers.
« Ces larges écoulements ne semblaient toutefois pas suffire à absorber le flot montant de la richesse nationale. De toutes parts surgirent des sociétés par actions. Vinrent d'abord les compagnies pour l'exploitation des cuivres, de métaux précieux en Amérique. Le récit des voyageurs les plus compétents, ceux de Humbolat entre autres, touchant la merveilleuse richesse du gite argen-
tifère du Mexique et du Pérou, enflammèrent les imaginations. Par suite des luttes de l'indépendance, les mines avaient été délaissées; mais, si les filons fameux de la Valenciana et de la Veta Grande avaient donné de si fabuleux produits avec Je travail primitif des Indiens, que de trésors ne livreraient-ils pas à l'industrie britannique, munie de ses machines perfectionnées et des forces illimitées de la vapeur ? Les noms sonores de ces districts lointains exercèrent une fascination irrésistible ^. » •
En même temps se fondaient un peu partout des sociétés industrielles de toute sorte : 9 compagnies de canaux et déjà 20 sociétés de chemins de fer, 22 sociétés de banques et d'assurances, 11 compagnies d'éclairage au gaz, et une foule de sociétés diverses (manufactures, brasseries, constructions maritimes, docks, etc.), dont quelques-unes poursuivaient des buts manifestement fantaisistes. Les souscriptions connues dépassèrent 100 millions de livres, ou 2 milliards et demi de francs. Il faut noter qu'il suffisait de verser d'abord une fraction très minime des sommes souscrites {20 ou 10 p. 100 par exemple), ce qui favorisait à l'excès l'engouement des souscripteurs.
Ainsi se produisit peu à peu une fièvre de spéculation, qui gagna toutes les classes de la société, et le tableau magistral qu'en trace M. de Laveleye, d'après des documents contemporains, évoque à l'esprit l'histoire, classique en France, du « système » de Law. C'est, ■. un siècle de distance, et dans un autre pays, qui avait déjà connu, lui aussi, cette sorte de folie collective, la même scène, mais sur un théâtre beaucoup plus vaste : Londres était désormais un marché financier mondial.
D'ailleurs, la variété même des entreprises créait une certaine division des risques, et la hausse des prix qui suivit l'accroissement de demande résultant de toutes
1. Emile de Laveleye. Le marché monétaire et ses crises, p. l.j.
ces affaires nouvelles, donna, dans beaucoup de branches, des profits encourageants.
Cependant il n'était pas douteux que, dans cette période d'engouement, les engagements avaient dépassé de beaucoup la somme des capitaux disponibles. Beaucoup d'affaires se faisaient à crédit, sous la forme de « crédit aux livres », l'usage de la traite n'étant pas courant dans les pays anglo-saxons pour les transactions intérieures. Les banques locales émirent aussi beaucoup de billets : on assure qu'elles portèrent en peu de temps leurs émissions de 4 à 11 millions de livres sterling. Ainsi fut facilitée la spéculation non seulement sur les valeurs mobilières, mais sur toutes choses : on achetait cher, dans l'espoir de revendre encore plus cher.
Cette période de suractivité et d'optimisme dura jusque vers les premiers mois de 1825.
Cependant, la banque d'Angleterre, qui avait conservé une situation normale jusqu'au début de 1824, avait déjà commencé à se trouver embarrassée à partir de cette époque. Les souscriptions d'emprunts étrangers obligeaient les financiers anglais à faire passer au dehors des sommes très importantes ; à ce même moment, les achats de produits de toute sorte, faits non seulement en Angleterre mais à l'extérieur pour satisfaire à l'accroissement de la demande et à la spéculation, augmentaient les importations britanniques de telle sorte qu'elles excédaient de beaucoup les exportations. Ainsi, les traites sur l'étranger se trouvaient insuffisantes pour faire face à tous les engagements. Le change devint défavorable et il fallut expédier de l'or en abondance. Dès le 31 août 1824, l'encaisse de la Banque d'Angleterre descendait à 11.700.000 livres sterling ; en avril, elle tombait à 6 millions et demi, en juillet à 4, en octobre à 3, en décembre à un seul million.
Cependant, pour tenter de sauver les affaires engagées, la banque d'Angleterre n'avait cessé de multiplier
ses escomptes, portant l'émission de ses billets jusqu'à 26 millions sterling, et c'est seulement le 17 décembre 1825 qu'elle se décida à relever de 4 à 5 p. 100 le taux de son escompte.
Mais la défiance avait succédé à la confiance dans le monde des affaires. Ceux qui avaient acheté à terme s'empressaient de revendre, fût-ce à vil prix. A la bourse, les cours des valeurs s'effrondrèrent. Les gens qui possédaient de l'argent ne voulaient plus ni acheter ni prêter. Puis, ce fut une panique, ce fut un assaut général, une ruée, sur les banques, auxquelles le public affolé demandait à la fois la restitution des dépôts et le remboursement des billets : deux opérations à laquelle aucune banque ne peut faire face simultanément. Dans le seul mois de décembre 1825, soixante-dix banques cessèrent leurs paiements. La ruine des unes entraîna celle des autres, et d'une grande partie de leur clientèle. Les billets des banques privées ayant perdu toute valeur, la grande masse de la population elle-même fut atteinte, et le désastre se fit sentir jusque dans les campagnes. « Sur la place publique, dit une contemporaine, miss Martineau, dans les villages, la foule se rassemblait atterrée, et l'on entendait ce cri sinistre : la banque du district a suspendu ses paiements. Ici, on voyait les hommes roulant dans leurs mains crispées un billet de banque désormais inutile, là des femmes pleurant et gémissant. » Mais le plus grave fut encore la terrible période de chômage qui se prolongea au delà de la période la plus aiguë de la crise : beaucoup de manufacturiers ruinés ou arrêtés dans leurs affaires avaient fermé les portes de leurs usines; beaucoup d'ouvriers en étaient réduits à mendier. Il y en eut qui envahirent les usines et brisèrent les machines, qu'ils accusaient d'avoir causé la surproduction, et cet événement contribua au développement du mouvement d'agitation connu sous le nom de chartisme.
Cependant, la Banque d'Angleterre elle-même avait
dû recourir à la maison Rothschild, qui lui prêta 300.000 livres sterling en or, et elle se fit envoyer du numéraire de Hollande et de France. Puis, le gouvernement l'autorisa à faire à son tour des avances sur marchandises jusqu'à concurrence de 3 millions de livres sterling.
D'ailleurs, le crédit de la Banque d'Angleterre n'avait pas été ébranlé. Quoique à la fin de la crise elle n'eût plus d'encaisse, ses billets furent admis avec empressement par le public, et la dernière émission qui fut faite d'un paquet d'un million et demi sterling d'anciens billets d'une livre, retrouvé par hasard, provoqua un immense soulagement.
Peu à peu, le nombre des faillites diminua, et, vers la fin de 1826, les affaires avaient à peu près repris leur cours ordinaire.
La crise anglaise de 1825 ne parait pas avoir eu de répercussion profonde dans l'Europe continentale, mais, en cette même année, les Etats-Unis subirent également une crise, dont l'évolution semble avoir été plus rapide, mais dont les caractères furent tout à fait analogues : au début de l'année, crédit facile, nombreuses entreprises en formation, achats de spéculation, principalement sur le coton; à partir du mois d'août, contraction du crédit, hausse du taux de l'escompte, ventes à perte, faillites nombreuses.
Après cette grande secousse, dix ans s'écoulèrent sans qu'une nouvelle rupture d'équilibre s'affirmât dans le monde des affaires. Cette longue période de calme commença naturellement dans le recueillement qui suit la liquidation d'une crise. Pendant quelques années, on créa peu d'entreprises nouvelles. Les capitaux redevinrent abondants, et l'intérêt baissa. Le gouvernement anglais en profita, en 1830, pour procéder à une nouvelle conversion de son 4 p. 100 en 3 et demi. Elle réussit. Mais cette diminution de rendement des fonds publics ne pouvait que porter l'épargne vers des placements
plus rémunérateurs. Les chemins de fer, déjà sortis de leur période d'essais, attirèrent en grande quantité les capitaux britanniques ; on entreprit aussi, en Angleterre et sur le continent, la création de nombreux canaux, et l'on se mit à exploiter de nouvelles usines. Des banques aussi se créèrent en grand nombre, comme nous l'avons vu plus haut.
Peu à peu, on se retrouva dans une période d'engouement analogue à celle que nous avons décrite plus haut : on acheta des titres et des marchandises de toute sorte, et il y eut une hausse des prix.
Dès .1835, il se produisit un krach à la bourse de Londres, résultant notamment de la baisse de fonds espagnols et portugais émis quelques années auparavant ; mais, cette année-là, la crise resta localisée à la bourse des valeurs.
En 1836, l'or anglais fut attiré aux Etats-Unis, où sévissait une crise monétaire. Puis, les exportations britanniques diminuèrent, les prix de beaucoup de produits du commerce mondial (coton, sucre, tabac, cuivre, fonte, plomb) baissèrent dans des proportions énormes. La panique réapparut. De nouveau, beaucoup de banques se virent contraintes à la fois de rembourser leurs billets et de restituer les dépôts. La dépression se fit sentir un peu partout : la production se ralentit, et un grand nombre d'ouvriers furent contraints au chômage. Cette crise laissa encore derrière elle la misère et l'esprit de révolte.
Cependant la Banque d'Angleterre eut, cette fois, une attitude plus prudente : elle attendit moins pour relever le taux de son escompte, tout en portant secourt, à certaines banques. La crise allait, d'ailleurs, entrer dans sa phase de liquidation, lorsque des spéculations sur le coton amenèrent la chute de plusieurs grosses maisons américaines et anglaises, puis, en 1839, celle de la Banque des Etats-Unis.
NOGARO et OuALID. 1 i
La Banque d'Angleterre se retrouva ainsi dans une situation difTicile : son encaisse était tombée à deux millions et demi sterling en 1839, et elle sollicita l'assistance de la maison Baring et de douze banquiers parisiens, qui lui ouvrirent à eux tous un crédit de deux millions sterling.
Cependant, c'est aux Etats-Unis que la crise avait eu les effets les plus désastreux. De 1837 à 1839, les statistiques officielles constatèrent 33.000 faillites et une perte de 440 millions de dollars.
En Europe, la crise eut sa répercussion à Bruxelles, à Hambourg, et même à Paris, où, en six mois, de janvier à juillet 1839, on constate 600 faillites importantes, dont 93 de sociétés par actions, qui occasionnèrent une perte de 148 millions de francs.
Après quelques années de recueillement, on vit encore se produire le même phénomène : l'affluence des capitaux disponibles fit baisser le taux de l'intérêt. Le gouvernement anglais en profita encore pour faire une nouvelle conversion, et, peu à peu, le public revint aux placements industriels, d'abord prudemment, puis avec engouement. Les chemins de fer devaient encore attirer la majeure partie des capitaux, et, cette fois, la France ne fut guère moins intéressée que l'Angleterre à la période d'essor et à la crise qui suivit. Les résultats favorables qu'avaient donnés certaines compagnies de chemins de fer furent cause d'un optimisme qui s'exagéra progressivement, et, dès 1845, il y eut une petite crise de bourse en Angleterre.
Puis de mauvaises récoltes obligèrent la France et l'Angleterre à faire venir de grandes quantités de céréales de Russie, et le métal commença à fuir, tandis que l'encaisse des banques d'émission fléchissait. A ce moment, la défiance succéda à la confiance. Plusieurs des banques, en Angleterre et en France, firent faillite, et ce fut encore le même cortège de désastres et de misères, s'étendant
cette fois simultanément aux deux grands pays voisins. En France, un contemporain, M. Biaise (des Vosges) évaluait à 780.000 le nombre d^s ouvriers que l'arrêt dans la construction des voies ferrées laissait sans travail. Et l'on comprend aussitôt la place que devaient prendre, dans le mouvement révolutionnaire de 1848, les préoccupations économiques.
Instruites par l'expérience, la Banque de France et la Banque d'Angleterre s'eiïorcèrent de sauvegarder leur encaisse en relevant le taux de leur escompte. Cependant, elles ne purent l'empêcher de diminuer dans des proportions inquiétantes : celle de la Banque de France tomba de 252 millions, au l^^^ juillet 1846, à 78 millions au 15 janvier suivant. Pour sauver la situation, la direction de la Banque eut recours à divers expédients, notamment à une vente de 50 millions de rente française à l'Empereur de Russie,vente qui vint fort heureusement en déduction des énormes achats de blé faits par la France dans ce pays. Enfin, en 1848, le gouvernement donna le cours forcé aux billets et l'on constitua, ainsi que nous l'avons vu plus haut, des comptoirs d'escompte qui servirent d'intermédiaires entre le public et la Banque.
La situation de la Banque d'Angleterre fut encore plus délicate. Sans doute, son encaisse ne tomba pas aussi bas que dans les crises précédentes : elle n'en descendit pas moins au-dessous de 9 milHons sterling. En outre, le nouvel act de 1844, qui régissait son fonctionnement, obligeait à restreindre l'émission des billets d'une façon corrélative, ce qui fait que, pour rester dans la légalité, la banque devait couper brusquement crédit aux meilleures maisons. Enfin, le gouvernement de Robert Peel dut se résoudre, par une singulière ironie, à suspendre, en raison de la crise, l'application d'une législation savamment élaborée par lui en vue d'éviter les crises. Encore cette mesure tardive n'empêcha-t-elle pas Tact de 1844 d'avoir aggravé la situation.
En dehors de l'Angleterre et de la France qui avaient été les deux foyers de cette crise, plusieurs pays voisins, et notamment les Etats du Sud de l'Allemagne en subirent la répercussion.
La première moitié du xix^ siècle s'achève donc sur une crise, qui, comme les précédentes, donne l'impression d'une perturbation chronique due à l'organisation capitaliste, avec ses caractères modernes : outillage lent à constituer et onéreux à acquérir, organisation du crédit qui donne lieu à des appels de capitaux trop brusques et trop saccadés, et à des opérations de change trop grandes pour le stock métallique disponible.
A CONSULTER
Enquête sur les principes et les faits généraux qui régissent la circulation monétaire (1865-1868). Paris. 1867-1869.
History ofbaukiiiy in. ail modem nations. New-York, 1896.
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Jaffé (E.). — Das englische Bankicesen. 2'^ éd. Leipzig, 1910.
Malou (J.). — Notice historique sur la Société générale pour favoriser l'industrie nationale, établie à Bruxelles (1823-1862).
Laveleye (E. de). — Le marché monétaire et ses crises depuis cinquante ans. Paris. 1865.
WiHTH (Max). — Geschichte <lcr Handelskrisen, 2 vol.