‹ L'évolution de commerce, du crédit, et des transports depuis cent cinquante ans;Chapitre 72 sur 109 · Les facteurs politiques internes · texte numérisé non relu

Les facteurs politiques internes

Epuisée }>ar l'eiïort des guerres do l'Empire, aspirant à panser les blessures faites à ses finances et à sa population par les hétacombes des gigantesques batailles de nations, l'Europe, de 1815 à 1860, s'endort dans une paix que troublent à peine quelques insurrections contre un joug détesté ou les nouvelles des campagnes coloniales. Mais cet âge de paix au dehors est, en même temps, l'ère de l'émancipation politique des peuples. Au despotisme impérial, réaction contre la liberté prématurée de la Révolution, dont tous les vestiges n'ont pas disparu, au

régime censitaire faisant partout de la classe moyenne, de la bourgeoisie aisée, l'arbitre des destinées politiques, succède l'avènement des masses démocratiques au gouvernement. D'un bout à l'autre de l'Europe, se propage le mouvement préparé par la réforme anglaise de 1832 et les revendications chartistes, mais auquel la France de 1848 donne toute son ampleur et qui balaye, dans sa marche victorieuse, les privilèges subsistants, appelés à bientôt reparaître, mais amoindris. Portées sur les fils du télégraphe ou les rails du chemin de fer, les idées se répandent avec rapidité, transforment la vie sociale, font de chacun des citoyens passifs d'autrefois un citoyen actif participant à la vie nationale et exigeant de ses représentants la reconnaissance de ses intérêts propres, trop négligés jusqu'alors. En même temps, évolue l'organisation économique, figée depuis des siècles en une stagnation presque hiératique, due à la lenteur des progrès techniques. La dispersion industrielle fait place à la localisation et à la centralisation. Les villes se peuplent, tandis que s'accentuent les symptômes d'un délaissement des campagnes. La vie urbaine, la facilité des relations, l'esprit d'imitation, la capillarité sociale, favorisée par l'égalité politique, augmentent la masse des consommateurs et en modifient la composition. Les anciens usages, presque invariablement fixés autrefois, font partout place au goût du changement, à l'assujettissement général à la mode. La production industrielle accrue, à l'outillage puissant, trouve dans ces foules un débouché à son activité décuplée. De sorte qu'à mesure que les progrès des moyens de communication rapetissent la surface des pays, des continents et du monde, s'élargit corrélativement le cercle des consommateurs plus soucieux du bon marché que de la qualité. Enfin, encouragée par la paix et par la prospérité industrielle et commerciale qu'elle conditionne, la population en subit aussi l'heureuse influence : elle s'accroît, augmentant

tout à la fois le nombre des consommateurs et des producteurs chargés de les alimenter.

Si certaines puissances, depuis longtemps politiquement et économiquement unifiées, parvenues à l'apogée de leur expansion continentale, limitées parles frontières politiques ou les barrières naturelles de leur configuration géographique, doivent se contenter de ces causes d'accélération de leur activité commerciale, c'est l'heure où d'autres nations réalisent une œuvre d'unité ou d'expansion.

Le xix*^ siècle a été justement appelé le siècle des nationalités. Ses débuts sont marqués par les premiers soubresauts d'un réveil des aspirations autonomistes endormies ou comprimées ; il se termine dans un dernier spasme de leur vigueur et le xx^ siècle s'ouvre à son tour sur les revendications nationalistes de peuples péniblement soumis à une souveraineté étrangère. A chaque proclamation d'indépendance nationale, à chaque naissance d'un Etat, correspond la formation d'un marché nouveau, en même temps que l'apparition d'un nouveau concurrent sur le marché du monde. Dès 1820, c'est la Grèce asservie à la Turquie détestée qui, aidée de l'Europe, s'affranchit et donne le signal d'un démembrement graduel de l'Empire ottoman d'Europe. Aussitôt émancipés, les marins grecs courent la Méditerranée, en y créant ou en y développant, comme leurs ancêtres, de vraies colonies maritimes. Sur leurs navires légers, insouciants des dangers d'une navigation périlleuse, ils chargent à bon compte toutes les marchandises et deviennent les rouliers de la mer intérieure. Dix ans après, la Belgique se sépare violemment de la Hollande, à laquelle l'avait unie le Congrès de Vienne, renouvelant l'erreur napoléonienne, et de cette révolution date un essor industriel et commercial sans rival. Libre de se donner la constitution qui lui convient, de mettre en valeur au mieux de ses

intérêts ses richesses agricoles et minières, elle couvre son territoire d'un réseau ferré et hydraulique, ouvre ses ports, canalise ses rivières et inonde le monde de ses produits. Sa croissance est immédiate et immense : en une trentaine d'années, de 1840 à 1870, tous les éléments de son activité économique augmentent dans d'énormes proportions. Le nombre des voyageurs, le tonnage des marchandises véhiculées sur ses chemins de fer, les chiffres de son commerce extérieur décuplent. Au Sud de l'Europe, l'Italie, ou plutôt les principautés et les royaumes rivaux qui constituent alors la péninsule italique, prennent ensuite conscience de leur unité. Appuyée par la France, secondée par des ministres intelligents, clairvoyants et patriotes, l'émancipation de l'Italie du Nord favorise la réunion de tous les Etats isolés sous un même gouvernement. Le jour où la prise de Rome consacre la déchéance de la souveraineté temporelle du Pape, l'unité italienne est faite, suivie d'une expansion économique et commerciale remarquable. A la rivalité des anciennes provinces, succède l'union ; la division territoriale du travail permet à chacune d'elles de se livrer à sa production la plus avantageuse, pendant que, d'une extrémité à l'autre de la presqu'île, circule un réseau d'acier, déversant d'un pays dans l'autre et des centres vers les ports les produits du sol et de l'industrie. Sans lutte politique intérieure, par la seule force de la persuasion, de la prépondérance militaire et par la conscience d'un intérêt bien compris, l'Allemagne réalise peu à peu son unité commerciale en incorporant successivement, nous l'avons vu, les différents éléments de la confédération germanique au Zollverein unitaire. Ce dernier arrive ainsi à couvrir un immense domaine, groupant au centre de l'Europe en un seul marché commercial, soumis à des lois communes, représenté à l'extérieur par les mêmes agents, près de 40 millions de consommateurs de langue allemande. La progression des transac-

l'élargissement des BKBOUCHÉS 267

tiuus de cet Etat, exclusivement commercial, doté même en 1868 d'un Parlement uniquement chargé de ses intérêts mercantiles, indique combien le besoin d'unité se faisait sentir. De 1 milliard 1/2 en 1834, le commerce extérieur du Zollverein était passé à 2 milliards 1/4 en 1857 et à 4 milliards 1/4 en 1867. L'Autriche vaincue à Sadowa en 1866 et mise hors de la Confédération Germanique, la Prusse se tourne alors contre la France. A la faveur d'une guerre victorieuse, elle transforme en union politique l'union économique par laquelle elle avait commencé la constitution du futur Empire allemand, et détruit tous les vestiges économiques d'un régime féodal dont les fondements avaient reçu le premier coup lors de la réforme douanière de 1818.

Enfin, dix ans n'ont pas suivi la consolidation de l'unité italienne et la proclamation de l'Empire allemand que les aspirations autonomistes des Etats balkaniques, appelés à un brillant avenir, obtiennent une première satisfaction. Vainqueurs des Turcs, les Russes les libèrent complètement de l'ancienne domination ottomane ou en relâchent le lien, en ne lui laissant plus que la ténuité d'une vassalité nominale, signe précurseur de l'émancipation prochaine.

Ainsi donc, le troisième quart du xix^ siècle est à peine achevé que déjà la carte de l'Europe revêt la physionomie, que, à quelques retouches près, elle conservera aujourd'hui. Les grands marchés nationaux se sont formés. Fort en avance sur le reste du continent, la France et l'Angleterre n'en subissent qu'indirectement les eiïets. La Scandinavie ne s'en trouve atteinte que par la mutilation du Danemark. La Russie demeure à peu près indiiïérente à ce mouvement, trop occupée par ses propres réformes et le problème de ses communications intérieures. Elle ne manifeste son activité que par une politique d'assimilation violente, comme celle de la Pologne, ou d'annexions plus pacifiques, comme ses con-

quêtes caucasiques et asiatiques. Mais le Centre et le Midi de l'Europe sont le théâtre de modifications profondes, qui, jointes au merveilleux essor des voies de communication qu'elles facilitent et dont elles profitent, élargissent et unifient les marchés et acheminent vers une fusion encore plus complète des intérêts économiques.

Page 1