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II. — Les facteurs politiques externes

Sans limites naturelles formant obstacle à leur expansion territoriale, ou ne rencontrant devant la force de leurs armes ou de leurs prétentions que la résistance d'adversaires trop faibles, deux grandes puissances continentales, les Etats-Unis et la Russie, s'agrandissent immensément, au milieu du xix^ siècle, par le simple recul de leurs frontières terrestres.

Au lendemain de leur indépendance, les Etats-Unis sont cantonnés entre le Mississipi et l'Atlantique, tandis que la ligne des grands lacs au Nord, la frontière séparative de la Floride au Midi circonscrivent leur domaine. Tous les moyens leur sont bons pour en élargir le champ jusqu'à chevaucher sur les deux océans et affirmer leur domination sur le continent nord-américain. Le loyalisme canadien leur oppose bien une barrière septentrionale. Mais ils obtiennent de la France, pour 75 millions de francs, la vente de la Louisiane (1803) et de l'Espagne la cession de la Floride (1819), puis, poursuivant leur marche vers l'Ouest, ils profitent de la révolte du Texas soulevé contre le Mexique pour l'incorporer à l'Union (1845). La guerre victorieuse qui s'ensuit avec le Mexique leur vaut la conquête de la Californie, « merveilleux jardin, au perpétuel été, où fleurissent toutes les fleurs, où mûrissent les fruits d'or » que viennent encore dorer les placers peu après découverts. A la même époque prend fm l'occupation conjointe de l'Oregon avec l'Angleterre et une transaction habile avec la Russie

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leur fait acquérir l'Alaska, pour une somme de 36 millions (le francs, largement récupérée à la fin du siècle par l'exploitation des gisements aurifères de ces régions désertiques et montagneuses aux longs et tristes hivers.

Progressivement l'Union étend sa main puissante sur un domaine a>grandi où elle introduit les éléments de sa civilisation pénétrante. Ses fermiers peuplent les pays autrefois inhabités. Elle assimile et absorbe les populations autochtones ou de race espagnole établies le long du Pacifique. Elle dirige vers ces territoires le trop-plein de son exubérante immigration, facilitée par l'amélioration des moyens de transport et attirée vers les champs d'or par la perspective d'une rapide fortune.

Sur les 830.000 milles carrés des Etats-Unis vivait en 1800 une population de 5.300.000 habitants. En 1850, sur un domaine quadruplé et qui ne devait plus subir que des additions extérieures ou coloniales habitaient 23 millions d'Américains, qui passaient à 38 millions en 1870 et à 50 millions en 1880. Nulle autre nation ne donnait le spectacle d'un développement aussi rapide et, en moins d'un siècle, tant par l'annexion que par l'immigration et l'essor naturel, la population avait décuplé, offrant ainsi à la production nationale ou étrangère un nombre immense de consommateurs dont l'enrichissement accroissait et affinait les besoins. Signe assez exact de l'activité économique, le chiffre des compensations opérées à la Chambre de New- York seule septuplait en vingt ans : 35 milliards et demi de dollars en 1870 contre 5 milliards trois quarts en 1850.

Plus près de nous, à l'extrémité orientale de l'Europe, le colosse russe à peine entamé par la pénétration commerciale anglaise, et qui avait arrêté et vaincu la marche victorieuse de Napoléon, se réveillait de sa torpeur en s'ouvrant peu à peu à une civilisation moins

asiatique. Une fois les derniers soubresauts d'indépendance de la Pologne noyés dans une répression sanglante; une fois la Finlande annexée et peu à- peu privée de ces libertés dont elle revendique encore le respect, les conquêtes du Caucase, la lente emprise sur le continent d'Asie, la pénétration vers le Sud,' permettaient au tsar de proclamer sa souveraineté sur un empire de plus en plus vaste et peuplé. Politiquement et économiquement, l'entrée de la Russie dans le mouvement occidental date surtout de son conflit victorieux avec la Turquie (1878); déjà pourtant à cette époque, en soixante ans, de 1808 à 1878, elle a ajouté 2 millions et demi de kilomètres carrés à son territoire européen, et plus que doublé sa population : 36 millions d'habitants à la première et 78 à la deuxième de ces dates.

Mais c'est vers les contrées immenses de l'Asie qu'elle porte ses principaux efforts et, de toute sa frontière commune avec le vieux continent endormi, elle le pénètre. Maîtresse de la Sibérie, elle s'avance vers la Chine. De 1854 à 1858, elle lui enlève la rive gauche de l'Amour et le littoral du Pacifique jusqu'à la frontière coréenne. Elle couronne son œuvre par l'occupation de Vladivostock qui lui assure pendant longtemps la prépondérance dans l'Extrême-Orient jusqu'au jour où, sortis de leur isolement séculaire, les Chinois et les Japonais lui disputent cette hégémonie. Puis, à partir de 1863, c'est le Turkestan, la Perse et l'Afghanistan qui l'attirent. Elle s'empare de la grande plaine turkestane que borde le plateau de l'Iran et, dans sa marche vers l'Inde, éveille l'inquiétude de l'Angleterre, signe précurseur des chocs ou des conflits que le xx^ siècle allait seul apaiser par un partage d'influence.

Plus limitées dans leur développement continental par des considérations géographiques ou la résistance de

puissants voisins, les antres nations européennes n'abandonnent cependant pas leur désir de conserver leur rang dans le monde et de créer à leur industrie des débouchés dignes d'elle. C'est au delà des mers que s'exerce ce besoin d'expansion. Un moment apaisé, l'appétit colonial reprend le dessus et l'acquisition de colonies marque pour chaque Etat sa pleine croissance, comme la chute ou l'effritement d'un empire colonial est un signe de ruine et de décadence.

Dans l'histoire de la colonisation, trois faits essentiels caractérisent le milieu du xix^ siècle : 1^ le remaniement complet de la carte coloniale du monde par l'annexion de nouveaux territoires à des empires déjà constitués ; la disparition ou l'affaiblissement de certaines puissances coloniales, et la réapparition sur la scène coloniale de nations qui en avaient momentanément disparu ; 2" l'épanouissement des colonies de l'Amérique espagnole et portugaise, libérées dès 1820 du joug de leur métropole, mais que les tâtonnements du début empêchent, avant cette époque, de mettre pleinement à profit leurs richesses ; 3^ la libération économique de colonies, jusque-là complètement inféodées à la métropole, par l'octroi de certaines libertés politiques, administratives ou financières et en particulier de l'autonomie douanière. A chacun de ces événements correspond une série de conséquences considérables pour le commerce, soit qu'il détourne le trafic de ses voies traditionnelles et ouvre aux puissances un marché auparavant prohibé, soit qu'il élargisse le champ d'action d'une puissance déterminée.

Trente ans à peine séparent le milieu du xix^ siècle des traités de Vienne qui ont prétendu fixer à jamais la face du monde, et déjà le globe terrestre a subi des changements remarquables. Vieux conquérants du Nouveau Monde, le Portugal et l'Espagne ont été complètement chassés du continent américain, l'Espagne con-

servant à grand'peine Cuba et ses dépendances et l'archipel Philippin, qu'elle perdra avant que le siècle n'ait touché à son terme. En revanche, l'Angleterre a magnifiquement accru son empire d'outre-mer, aux éléments formés des dépouilles de la France et de la Hollande coloniales du xviii^ siècle. Maîtresse, en 1815, du Canada, des Indes et de Terre-Neuve, installée sur la côte australienne oîi elle envoie ses convicts, à Ceylan et au Cap, ravi aux Pays-Bas, elle continue son œuvre de conquête et de colonisation. A son domaine déjà immense et qui lui donne des escales partout dans l'univers, elle ajoute constamment de nouvelles possessions. Quant aux anciennes, vastes espaces inconnus, à peine explorés et encore moins exploités, elle apprend à les mieux connaître et à mieux en profiter.

Le xix6 siècle assiste à des acquisitions étendues. Sur le continent noir, par l'occupation de la Nigeria, de l'Afrique orientale et surtout de l'Afrique australe, où elle refoule les Boers vers l'intérieur en attendant de les subjuguer, la Grande-Bretagne s'est taillé une part importante. Plus tard, son intervention en Egypte lui permet d'affirmer sa maîtrise sur tout l'orient africain et de s'acheminer vers la réalisation de son rêve : le chemin de fer du Cap au Caire. En Asie, tandis que le colosse russe étend son emprise vers l'Inde, l'Angleterre, substituée, en 1857, à la compagnie des Indes dont les derniers jours sont attristés par la révolte des Cipayes, rayonne autour de la presqu'île pour en acquérir toutes les avenues : Béloutchistam, Cachmir, Birmanie et Indo-Chine occidentale, jusqu'au moment où ses prétentions territoriales se rencontrent et se heurtent à celles du tsar. En Océanie, l'Australie quasi-désertique, pénitentier au début du siècle, la Nouvelle-Zélande, presque ignorée, deviennent des colonies florissantes, peuplées, commerçantes, entourées ou traversées de voies ferrées, véritable monde nouveau où les vieux peuples vont

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chercher des modèles d'expériences sociales pkis ou iiioiiis heureuses, mais que n'entravent pas les traditions du passé. Révélée au commerce par les essais d'élevage du mouton et par la production lainière, l'Australie possède dès 1870 un troupeau de 50 millions de têtes. La découverte de gisements aurifères, qui dirige vers elle un puissant courant d'immigration européenne, en active le développement. De 1851 à 1860, les champs de Victoria sont fouillés par unt^ population, portée en dix ans de 400.000 à 1.22O.000 d'habitants, c'est-à-dire plus que triplée. Puis, la fièvre de l'or calmée, l'agriculture reprend le dessus et forme les éléments d'une richesse plus durable.

Une telle expansion, un accroissement aussi prompt de la population devaient amener une augmentation de la puissance consommatrice de ces colonies. Sans s'en réserver le monopole exclusif, la métropole n'en retirait pas moins l'avantage que le pavillon crée toujours au commerce. En dehors de l'Inde, digne d'une mention spéciale, de Chypre et de Hong-Kong, acquisitions trop récentes pour entrer en ligne de comparaison, de Gibraltar et de Malte, possessions surtout stratégiques, la population des colonies anglaises qui comptaità peine 5 millions d'habitants en 1840, s'élevait déjà à près de 15 millions en 1880. Leurs transactions suivaient une marche plus rapide encore. De 27 millions de livres en 1840 elles montaient à 215 millions en 1880, ayant donc presque décuplé en une quarantaine d'années. Quant à l'Inde, tout à la fois aussi sa population et son trafic, facilité par la création d'un réseau ferré, marquaient une progression constante. Elle avait 83 millions d'habitants en 1829 ; elle en possédait 200 millions en 1880. Son commerce extérieur, qui se chiffrait par 250 millions de francs seulement en 1820, était de plus de 3 milliards en 1880, Soixante ans avaient suffi pour le grossir de plus de treize fois.

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Plus heureuse que l'Espagne et le Portugal, la Hollande avait perdu le Cap, mais elle conservait son riche et vaste empire des Indes néerlandaises. De 1839 à 1875, la Compagnie de Commerce Handels Maatschappij y pratiqua le monopole commercial, au grand profit du gouvernement, auquel il rapporta 2 milliards de bénéfices pour la période, mais au grand dommage des indigènes, qu'une réforme libérale vint délivrer, en 1874, des rigueurs du système Van der Bosch. Rapproché par la route de Suez, peuplé de 25 millions d'indigènes, l'archipel demeurait pour la mère-patrie un débouché précieux pour ses produits et surtout un merveilleux champ d'approvisionnement.

Enfin, si le xviii^ siècle avait dépouillé la France de ses possessions d'outre-mer, si le traité de Vienne avait consacré cette déchéance, acceptée assez philosophiquement parla nation, le xix^ allait assister à un renouveau de l'esprit colonisateur et à la formation d'un empire dont l'étendue et la population ne le céderaient qu'à celui de l'Angleterre. Aux débris des vieilles colonies des Antilles et du Pacifique venaient s'ajouter, un peu partout dans le monde, des stations stratégiques ou des dépendances d'une haute valeur économique.

L'insolence d'un souverain oriental, trop confiant dans l'impunité dont avaient joui pendant des siècles les pirates barbaresques, ouvre à la France la porte du Maghreb et progressivement, au prix d'une lutte acharnée contre les tribus rebelles et les chefs arabes révoltés, elle pacifie l'Algérie, y assied sa souveraineté et pose la première pierre d'un édifice colonial qui couvrira bientôt presque toute l'Afrique septentrionale. Ainsi entamé par le Nord, le continent africain l'est par l'Ouest avec le Sénégal pénétré, puis reconquis, et la Guinée francisée, par l'Equateur avec le Gabon, par l'Est avec Obock. En Amérique, c'est la Guyane colonisée; en Océanie, la Nouvelle- Calédonie occupée; en Extrême-Orient, la Cochinchine

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conquise et le Cambodge protégé. Le second Empire, dont la politique européenne devait aboutir à la mutilation de la France métropolitaine de deux de ses plus belles provinces, a cependant accompli une œuvre que le pays peut, dès ce moment, contempler d'un œil satisfait et que la Troisième République continuera et complétera. En vingt ans, l'Empire a doublé le domaine colonial déjà fort agrandi par les additions de la Restauration et surtout de la Monarchie de Juillet. Ce domaine couvre alors une surface d'environ 700.000 kilomètres carrés qu'occupent un peu plus de 6 millions d'habitants. Il coûte par an 100 millions au Trésor métropolitain, mais son commerce s'élève à 600 millions de francs et le mouvement des navires et des marchandises entre les ports coloniaux et la métropole représente 1 /lO^ de la navigation nationale. A elle seule l'Algérie, dont le trafic, au lendemain du débarquement des Français, atteignait péniblement 8 millions de francs en 1831, le voyait passer à 61 millions en 1840, 263 en 1869 et 336 millions en 1875 ; sa population européenne, groupant à peine 8.000 personnes en 1833, en comptait 95.000 en 1845, 160.800 en 1856, 218.000 en 1866 et 311.500 en 1876.

A ces puissances coloniales, dont les conquêtes marquent le deuxième et le troisième quart du xix^ siècle, viendront, pendant 3es cinq derniers lustres, s'en joindre de nouvelles, avides de se créer dans le monde une situation conforme à leurs aspirations politiques et l'ère des rivalités pour la conquête des colonies se poursuivra jusqu'à nous.

Tandis que s'arrondit ainsi l'empire colonial des peuples du Nord et de l'Ouest de l'Europe, un courant de libération, passé sur les possessions des vieilles colonisatrices, a sonné le glas de leur souveraineté mondiale et détaché de la métropole ces vestiges d'une puissance disparue. De son côté, assagie par le souvenir de l'insur-

rection américaine, soucieuse de ne pas briser le lien qui l'attache à ses colonies d'outre-mer, quitte à en atténuer la rigueur, l'Angleterre proclame l'automonie de celles où domine l'élément européen, jugées dignes de gérer leurs destinées, cependant que la France du Second Empire rompt définitivement en visière avec les derniers restes du pacte colonial.

Nulle part le régime mercantile n'avait été appliqué avec autant d'intolérance que dans l'Amérique espagnole et portugaise. A mesure que déclinait le rang des métropoles dans la hiérarchie des nations, redoublait la tyrannie de leur politique coloniale, parfois interrompue par les réformes de quelques monarques éclairés. L'exemple des Etats-Unis de l'Amérique du Nord ne pouvait manquer de porter ses fruits. Contre l'Espagne détestée, les populations indigènes et européennes de ses colonies soulevées engageaient une lutte sans merci, sous la conduite d'hommes remarquables comme Bolivar et Miranda. Plus pacifiquement, le Brésil portugais, un moment refuge de la monarchie enfuie d'Europe, se détachait aussi de la Métropole en se proclamant empire constitutionnel. En 1826, le dernier soldat espagnol quittait le sol d'un empire jadis le plus vaste du monde et le continent américain n'avait plus, pour lui rappeler le souvenir de l'occupant abhorré, que le voisinage de Cuba et de Porto-Rico.

Les colonies du Mexique, du Centre et du Sud américain n'eurent pas cependant, comme leurs aînées du Nord, leurs organisateurs comme elles avaient eu leurs guerriers. Il leur fallut attendre assez longtemps une exploitation systématique. Les débuts de leur existence indépendante furent lents et difficiles, entremêlés de guerres, de conflits intérieurs, de révoltes et de pronunciamentos militaires.

En dépit de la désorganisation et des désordres de la période de crise politique, la simple émancipation du commerce par la suppression du monopole métropoli-

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tain suffît à en assurer l'essor. En 1807, le trafic entre l'Espagne et le Portugal et leurs possessions continentales américaines, alimenté surtout en métaux précieux, représentait 700 millions. Vingt ans après, l'Amérique libérée faisait déjà avec l'Europe un commerce double, accroissement dont avait surtout profité l'Angleterre, à la faveur des services financiers rendus aux Etats naissants et de sa supériorité industrielle et maritime. En cinq ans, de 1816 à 1822, dates extrêmes entre lesquelles se place le mouvement insurrectionnel, ses exportations s'étaient accrues, suivant les destinations, dans une proportion variant du triple au décuple. Ce fut l'époque légendaire où l'engouement provoqué par l'ouverture de ces marchés jadis fermés faisait expédier au Brésil, sans souci du climat, des patins à glace ou des marchandises en quantités surabondantes qui encombraiert, faute de place, les quais des ports, exposées aux intempéries et aux déprédations.

A la première expansion succéda bien vite une ère de stagnation économique. La population manquait. Sur l'immense territoire de 21 millions de kilomètres carrés, de la Terre de feu au Mexique, vivaient, en 1824, 6 millions d'individus, dont 2 millions d'Européens concentrés dans les villes. L'état de guerre et d'anarchie éloignait ou arrêtait l'immigration, seul élément susceptible de combler les vides d'une population clairsemée. Du milieu du xix^ siècle date le point de départ d'une meilleure utilisation du sol américain, grâce à l'apport des capitaux et des hommes venus des pays de plus vieille civilisation. Grenier de l'Europe et marché disputé, l'ancienne Amérique espagnole et portugaise marchera à pas de géant.

On commence par en déterminer les ressources territoriales. Des explorateurs parcourent le pays. Puis des millions d'immigrants d'Allemagne, de Suisse, de France et surtout d'Italie et d'Espagne, affluent vers ce nouvel

Eldorado ^ On met en valeur les innombrables richesses du sol : richesses agricoles : céréales et plantes exotiques, comme le café et le caoutchouc, pâturages permettant l'élevage d'immenses troupeaux et les richesses minières. Signe de la pénétration européenne et de l'importance du marché conquis, le commerce extérieur reflète ces progrès auxquels participent différemment et les pays importateurs et les divers Etats nouveaux. L'essor en est surtout notable depuis 1860. L'Argentine, en vingt ans, quintuple ses échanges : 60 millions en 1840 ; 100 millions en 1860 et 500 millions en 1880. Au Brésil, de 250 millions en 1840, le commerce général passe à 600 millions en 1860 et à 925 millions en 1870. Le Chili, au commerce amoindri par ses conflits avec ses voisins, suit cependant, grâce à ses gisements de nitrate, une progression analogue : de 24 millions de piastres en 1850, son commerce spécial monte à 48 millions en 1860 et se fixe à 74 millions en 1875. Assimilable aux républiques sud-américaines par le passé commun, l'origine et la langue, le Mexique démembré par les Etats-Unis, ravagé par les guerres intestines, assailli par l'Europe coalisée, puis par la France seule, met plus de temps à suivre leur exemple. En 1863, sur un territoire quatre fois grand comme la France, il ne compte que 8 millions d'habitants. Ses vastes solitudes ne sont troublées que par le passage des diligences, le long des rares voies carrossables, des mulets de bât ou des mauvaises charrettes embourbées dans les chemins défoncés. Aussi son commerce extérieur, stationnaire aux environs de 100 millions, double-t-il à peine en 1870 : 246 millions ; mais dès 1887, il s'élève à 450 millions. Longtemps entravé par les dissensions intérieures,

1. De 1860 à 1869, la République argentine reçut environ 130.000 émigrants; de 1870 à 1879, 260.000; de 1880 à 1889 elle devait en recevoir 1 million. Dans la première moitié du xix° siècle, le Brésil ne recevait en moyenne que 1.000 immigrants par an. De 185a à 1885, il en a reçu en moyenne 10.000 par an, soit en tout 480.000, surtout Allemands; de 1885 à 1892 : 100.000 par an.

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rinsuffisance d'une population indolente et éparse et le manque de capitaux, le réveil économique de l'ancienne Amérique espagnole n'est donc pas contemporain de son émancipation politique. Mais la première moitié du xix^ siècle s'achève à peine que partout se multiplient les signes avant-coureurs d'une expansion dont les résultats seront surprenants. Du début du siècle à la fin de son troisième quart, les progrès d'un marché désormais ouvert au commerce universel sont considérables. L'ensemble des capitaineries espagnoles faisait, vers 1800, un commerce de 625 millions de francs ; en 1830 ce commerce est de 875 millions ; en 1850, de 1.750; en 1880, il atteignait 3 milliards et demi. En quatre-vingts ans, il a presque sextuplé, et n'est pas resté l'apanage d'un pays monopoleur. Tous, dans la mesure de leur développement économique, ont eu leur part dans cet accroissement.

Le pacte colonial, ainsi brutalement déchiré par la scission politique entre les Etats de la péninsule ibérique et leurs dépendances, allait subir plus pacifiquement le même sort dans les relations commerciales entre les deux grandes puissances coloniales : la France et l'Angleterre et leurs possessions d'outre-mer.

Sous la pression des revendications énergiques et parfois violentes de ses colons, l'Angleterre leur abandonne la maîtrise de leurs destinées locales. En 1840, le Canada est doté d'institutions autonomes, sans cesse étendues, et l'abrogation de l'Acte de navigation, en 1849, rompt le dernier lien qui rappelait le mercantilisme. En 1850, commence l'émancipation politique des Etats australiens et, à peine assujettie à la souveraineté britannique, la Nouvelle-Zélande obtient, en 1853, une constitution, octroyée également au Cap à la même date.

En France, la dénonciation du pacte colonial estl'œuvre de l'Empire libéral. Par la loi du 3 juillet 1861, le com-

merce des Antilles et de la Réunion et l'intereoiirse sont librement ouverts aux navires de tous pavillons, régime bientôt étendu aux ports du Sénégal et à Cayenne \

Partout se manifestaient donc les signes d'une activité économique intense et d'un mouvement commercial reliant toutes les parties du monde habité. Jusque-là replié sur lui-même, à l'abri des plateaux élevés et de la Grande Muraille qui dressait autour de lui une barrière infranchissable, l'Extrême-Orient laissait à son tour percer ses mystères. Il se voyait contraint de sortir de son isolement et d'ouvrir aux trafiquants européens d'autres portes que la possession portugaise de Macao et les quelques entrepôts anglais oîi s'entassait l'opium indien. Jamais les mobiles économiques ne s'affichèrent avec autant de cynisme que dans la guerre qui permit au commerce du monde l'accès d'un marché auparavant rebelle à son entrée. Ce fut, en effet, pour protester contre l'interdiction de l'opium dont elle alimentait l'Empire du Milieu, que l'Angleterre prit les armes (1840), s'empara de Changhaï et força le gouvernement chinois à consentir à la pénétration européenne. Le traité de Nankin, du 29 août 1842, suivi d'une série de conventions avec les autres puissances -, ajouta au port de Canton, autrefois le seul siège du commerce extérieur, les ports d'Amoy, de Fou-Tchéou, de Ningpo et de Changhaï, appelé au plus brillant avenir, ainsi qu' Hong-Kong, cédé à la Grande- Bretagne.

Ce fut encore à coups de canon que l'Angleterre et la France, alliées contre la Chine violatrice des traités, obtinrent d'elle, après l'expédition prompte et décisive

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