‹ L'évolution de commerce, du crédit, et des transports depuis cent cinquante ans;Chapitre 75 sur 109 · III. — Les chififres du commerce extérieur · texte numérisé non relu

III. — Les chififres du commerce extérieur

Le demi-siècle qui sépare 1825 de 1875 est un des plus féconds en événements de nature à révolutionner la physionomie du monde économique. Les transports subissent une transformation qui les bouleverse et mettent à quelques jours de distance les pays autrefois éloignés par des mois de voyages pénibles, lents et coûteux. Le monde, rapetissé par cette cause, s'agrandit grâce à la pénétration progressive de contrées jusque-là désertes, inoccupées ou fermées. Les marchés commerciaux s'élargissent par l'accession d'Etats à l'indépendance politique ou économique, et l'unification d'Etats séparés et divisés. Les continents percés tracent aux courants commerciaux les routes nouvelles qu'emprunteront voyageurs et marchandises. Quant aux informations, leur propagation, autrefois aussi lente que celle de la matière et des personnes, acquiert une rapidité instantanée, ignorant l'espace qui ne lui fait plus obstacle. A

l'klargissement des débouchés 283

cette amélioration matérielle des relations commerciales correspond un progrès juridique. Le commerce extérieur devient alors véritablement international et, pendant quelque temps, l'idéal de l'école libre-échangiste cesse d'être un mythe pour devenir une réalité, mais de brève durée. Imitant l'Angleterre et la France entrées dans la voie de la liberté des transactions extérieures, l'Europe entière abaisse ou supprime les barrières douanières, substituant à une politique de suspicion et d'exclusivisme la politique de la porte ouverte ou des traités de commerce. L'heure du retour au protectionnisme et du nationalisme économique n'a pas encore sonné. L'Europe industrielle puise largement dans la production des pays neufs et leur développement n'est pas encore pour elle un danger. Organe d'expansion de l'industrie et de l'agriculture européennes, le commerce extérieur reçoit de la multitude de facteurs politiques, économiques, techniques et sociaux dont nous avons tracé un tableau succinct, une impulsion que reflètent les données statistiques.

Evalué à 10 milliards 200 millions aux environs de 1830, il a déjà triplé en 1850 et sextuplé en 1869, passant respectivement à 30 milliards et à 58. Le vieux continent tient largement sa place dans cette progression. Sa part, qui était de 7 milliards et demi en 1830, est de 20 milliards en 1850 et de 50 milliards 1/4 en 1869. Mais, en dehors de lui, l'Amérique, l'Asie, l'Australasie, voire même l'Afrique, commencent à jouer leur rôle dans cette expansion. Déjà, en 1850, le continent américain figure pour 5 milliards dans le total, l'Asie pour 3 millards 3/4 l'Australie pour un demi-milliard et l'Afrique pour 750 millions. Vingt ans après, l'Amérique à elle seule alimente un commerce de près de 8 milliards 1/2, cependant que l'Asie — à peine ouverte au commerce européen, en dehors de l'Inde dont les progrès ont été signalés ailleurs — manifeste les premiers signes d'un réveil qu'accentuera la fin du siècle.

C'est à des degrés divers que les divers Etats des grands continents contribuent à cette amplification des chiffres. Les puissances les plus industrielles ou les mieux outillées commercialement donnent le branle. Les autres suivent à une distance qui va diminuant, à mesure qu'elles s'unifient ou s'organisent.

Au premier rang figurent encore l'Angleterre et la France, puis la Belgique et la Hollande, que serrent de près le Zollverein allemand, — remplacé par l'Empire en 1871, — et les Etats-Unis, au lendemain de la crise intérieure qui les divise. Entre 1830 et 1870, l'Angleterre quadruple ses transactions extérieures : elles montent de 3 milliards 400 millions à 13 milliards 700 millions. La France septuple les siennes : 1 milliard 131 millions en 1831, 8 milliards en 1869. L'Allemagne quintuple presque son commerce extérieur : 1 milliard 150 millions en 1830, 5 milliards 300 en 1870, — chiffre que l'unification politique de l'Empire porte, dès 1875, à 7 milliards et demi. Les Etats-Unis augmentent le leur dans la proportion de 1 à 3, et, d'un milliard en 1830. voient leur commerce monter à 3 milliards en 1870. Les Pays-Bas, au commerce actif, doublent cependant leur trafic entre 1850 et 1870 : de 650 millions en 1850 à 1 milHard 800 millions en 1870, tandis que la Belgique libre passe de 196 millions en 1830 et 360 en 1835 à 1 milliard et demi en 1870.

Plus modestement, au nord de l'Europe, la Russie, qui faisait 600 millions d'affaires en 1830, en fait 2 milliards 1/2 en 1870 ; la Scandinavie, dont le commerce se chiffrait par 200 millions en 1830, atteint 1 milliard 200 millions en 1870. Au centre, l'Autriche-Hongrie passe de 325 millions à 2 milliards 100 millions ; la Suisse, de 200 millions à 1.100 millions. Dans la Méditerranée, l'Espagne triple son commerce de 1840 à 1870 : 921 millions contre 256 ; l'Italie bénéficie déjà de son unité politique et quadruple ses transactions, dans le court espace qui

va de 1855 à 1870. Elle les voit passer, en effet, de 439 millions à 1.650; 11 n'est pas jusqu'à la Turquie, mieux approvisionnée grâce aux lignes régulières de navigation qui l'unissent au monde méditerranéen, qui ne porte le chiffre de ses échanges de 175 millions à 1.200 millions. Quant au reste du globe : colonies européennes ou pays nouvellement libérés, leur bilan commercial a été établi chemin faisant, et il n'est point besoin d'y revenir. Le monde commence alors à présenter le spectacle d'une exploitation plus rationnelle de ses richesses, dans la plénitude de la liberté des hommes et des nations qui en occupent la surface. Les grandes conquêtes techniques sont faites. Il ne restera plus à la période de clôture du xix*' siècle qu'à en perfectionner l'emploi. C'est surtout vers l'adaptation de l'organisation commerciale aux besoins nouvellement créés, aux courants récemment établis, que vont tendre tous les efforts de la fin d'un siècle qui aura vu se réaliser, entre les hommes et les peuples, une solidarité économique qui, sans faire disparaître l'égoïsme et les rivalités, leur a, du moins, donné une autre forme.

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