III. La concentration. — Cartells. — Trusts. — Valorisation
Déjà au temps de Voltaire et de Sedaine. voire même de Savary, le négociant, trafiquant de gros, aux intérêts dispersés dans les deux mondes, jouissait auprès de ses contemporains d'une légitime considération. Qu'eût-ce été, s'il leur avait été donné de contempler l'activité déployée par un gros exportateur de nos jours, placé dans un grand centre, dictant ses ordres et expédiant ses marchandises à des agents disséminés aux quatre coins du globe ? Dans une certaine m.esure, toutefois, la tâche du commerçant moderne est moindre que celle du négociant de jadis. Si son domaine s'est agrandi, à mesure que s'accroissaient les débouchés, si donc son champ d'action a crû dans l'espace, si même le chiffre de ses opérations dépasse de beaucoup celui du plus opulent des princes-marchands, qualitativement il leur est souvent inférieur. Leur activité se bornait à un marché moins vaste. Mais ils l'approvisionnaient en biens de toutes espèces, chargés sur leurs propres navires, payés de leurs capitaux personnels. Leur compétence était quasi-universelle et leurs risques immenses. Sur mer, l'assurance était loin d'être d'un emploi courant. Sur le marché
de l'argent, les opérations rares et incertaines n'offraient pas les ressources de l'heure présente contre les dangers de perte.
Aujourd'hui, le tableau a changé. Suivant la marche générale, le commerce s'est spécialisé, soit quant aux produits sur lesquels il porte, soit quant aux fonctions qu'exercent ceux qui s'y livrent. La spéculation, impliquant tout à la fois un accroissement des risques et la possibilité de s'y soustraire, domine le grand commerce et le frappe de son empreinte. Enfin, la concentration s'y manifeste : indirectement, comme conséquence de la concentration industrielle, — ce qui est le cas des trusts, — ou directement, comme résultante de la formation de cartells à fonctions essentiellement commerciales. Le summum de la concentration et du monopole est atteint dans le cas où un Etat réunit entre ses mains la totalité ou la majeure partie d'un produit et en fixe les conditions de vente, résultat cherché, sinon obtenu par les valorisations récentes. Spécialisation, spéculation, concentration, tels sont les trois grands traits du commerce de gros moderne qu'il nous faut analyser maintenant.