II. — La spéculation et la bourse
Cette spécialisation fonctionnelle semble pourtant toucher à son terme, dans le domaine commercial, sous l'influence de causes que nous verrons plus tard à l'œuvre, et notamment par suite du caractère de plus en plus spéculatif que prend le grand commerce contemporain. A vrai dire, comprise au sens large d'opérations aléatoires, fondées sur l'espérance de bénéfices à réaliser, la spéculation est l'âme du commerce et presque aussi vieille que le monde. L'acheteur antique qui accaparait une récolte d'huile, de miel ou de grains, la duchesse du temps de Louis XIV qui commanditait un marchand ou prenait des actions d'une compagnie privilégiée, étaient des spéculateurs. Le xviii^ siècle est rempli d'attaques contre les accapareurs de blé, afîameurs du peuple. Rappellerons-nous les spéculations de la Bourse d'Amsterdam, le jeu auquel se livra Londres sur les titres de la Compagnie du Sud, ou l'agiotage de la rue Quincampoix, durant la vogue du système ? Ce n'étaient pourtant là que les balbutiements de la spéculation, comparés à son rôle actuel.
Favorisée par les conditions indispensables à son plein
298 LA FliN DU XIX" SIÈCLE
épanouissement : moyens d'informations qui permettent la prompte diffusion des nouvelles, extension du crédit et de ses méthodes, accroissement des capitaux et surtout des capitaux disponibles, la spéculation a été tour à tour exaltée et vilipendée. Mais si elle fournit à d'aucuns l'occasion de fortunes exorbitantes et scandaleuses, édifiées sur la ruine d'autrui, comment s'en passer aujourd'hui dans notre société individualiste, fondée sur l'intérêt personnel, où l'on ne vit plus au jour le jour, from hand to mouth, mais où la consommation doit être pourvue des mois et des années à l'avance ? Les mesures dirigées contre son usage, justifiées dans une économie fermée, légitimes contre ses abus, n'auraient guère pour eiïet que d'entraver l'adaptation de l'offre à la demande réalisée, tant bien que mal, par le spéculateur, les yeux fixés sur le baromètre des prix dont il suit et influence les oscillations. Tel est surtout l'effet de ces mesures restrictives, lorsqu'elles prétendent mettre un frein aux affaires à terme qui, tout en fixant immédiatement les conditions de la vente ou de l'achat : désignation de son objet, quantité, prix et date de livraison, en diffèrent l'exécution, c'est-à-dire à la fois le paiement et la livraison. On en connaît les dangers, et l'on ne saurait trop en réprimer les manœuvres, notamment la propagation de nouvelles fallacieuses faussant les cours. Mais l'extension du marché dans le temps et l'espace en fait une nécessité. Seules ces opérations à terme permettent actuellement d'approcher de cet équilibre toujours instable entre la demande et l'offre. Grâce à elles, la production et les transports peuvent s'organiser sur une vaste échelle, assurés longtemps à l'avance des approvisionnements, des débouchés et des aliments à leur activité. Elles insufflent au marché une vie qu'il n'a pas, quand il se borne à l'échange au comptant des marchandises contre espèces ou des marchandises entre elles, comme c'était le cas jadis sur les foires ou marchés,
alors que le payement seul était l'objet d'un terme. Entre la vente et la livraison, elles font intervenir un élément de temps, au cours duquel nombre d'intermédiaires peuvent prendre place entre les parties à la transaction. Elles multiplient donc la fdière des ventes et des achats, ouvrent aux capitaux disponibles la possibilité d'une utilisation temporaire, offrent aux négociants un stock toujours immense où s'approvisionner d'une quantité quelconque, abritent contre les risques des fluctuations des cours, par l'assurance qu'elles constituent. En fin de compte, elles tendent à unifier, à la face du monde, les prix des grands produits de consommation universelle, en facilitant l'arbitrage, — d'une place à une autre, — d'oîi rétablissement constant de l'équilibre sans cesse en mouvement.
A ces opérations il faut un organisme, et la Bourse, le marché périodique, le local où se réunissent régulièrement acheteurs et vendeurs, est celui qu'elles se sont créé, en utihsant les institutions anciennes qu'elles ont rajeunies en codifiant et modifiant leurs usages. De tous temps a régné l'habitude pour les négociants et les courtiers de se rencontrer à heure ou à jour fixes pour examiner les conditions du marché et agir sur lui. Dès le xvii^ siècle, la Bourse d'Amsterdam donnait le spectacle d'une activité remarquable, bientôt imitée à l'étranger. Le mécanisme des marchés à terme lui était familier. Limité d'abord aux seuls biens fongibles alors existants : capitaux mobiliers, actions des compagnies privilégiées, fonds d'Etat et des municipalités, elle l'étendait ensuite aux cafés, aux céréales et autres marchandises susceptibles de se négocier hors la vue des parties et d'être identifiées par une simple désignation de classe ou de type. Il devait toutefois appartenir au xix^ siècle, surtout dans sa deuxième moitié, d'assister au plein épanouissement des affaires à terme, par la multiplication tant des places où elles se traitent que des variétés de
produits et de biens en faisant l'objet : céréales et textiles, métaux et caoutchouc, cafés, sucres, alcools, pétrole, huiles, cuirs, farines, etc.
Au sein de ces organismes la division du travail s'est 'introduite, la spécialisation a fait son œuvre. Bornée d'abord à distinguer d'un côté les bourses où se négocient les valeurs mobilières, les titres, et de l'autre, les marchandises ordinaires, elle différencie, en certains pays, les bourses particulières aux diverses marchandises, soit que la localisation même d'un commerce en fasse une nécessité, en limitant leur activité à un seul article ou denrée, soit que, par un vieux respect du régime corporatif aboli, chaque branche ait conservé son lieu de réunion propre.
Aujourd'hui, toutes les grandes cités marchandes possèdent leurs Bourses, point de rencontre habituel, souvent journalier, où se retrouvent les négociants de gros qu'intéressent les affaires qui s'y traitent, mais où se glissent aussi de purs spéculateurs qu'aucune éducation ne prépare à y jouer un rôle utile. C'est à elles qu'est dû l'immense accroissement de la circulation actuelle ; grâce à elles se concluent des affaires colossales sans déplacement immédiat de marchandises, par la simple remise d'un titre représentatif : bordereau ou warrant, transmissible par endossement, voire même par le simple accord sur un prix. Reliées les unes aux autres par le télégraphe ou le téléphone, elles constituent comme un marché unique, le marché des marchés, dans lequel les nouvelles se répandent avec une rapidité inconcevable, marché soumis à ses soubresauts, à ses affolements, à ses enthousiasmes et à ses dépressions, mais qui domine la vie économique, en règle les mouvements, en forme le cerveau. Elles représentent dans la pratique l'approximation la plus complète du marché idéal, cher aux économistes, au sein duquel régnerait la fluidité parfaite des choses et des nouvelles et où l'équilibre,
essentiellement instable, ne décrirait que des oscillations de faible amplitude.
Marchés financiers de Londres, de Paris, de New- York, de Berlin, de Vienne et de Saint-Pétersbourg; marchés commerciaux de Londres, cotant les marchandises les plus diverses, véritable entrepôt du monde; marchés de Liverpool, du Havre et de Brème, où s'établissent les cours du coton et du café; marchés de Lyon et de Milan où s'apprécient les soies ; marchés de Chicago et New-York, de Paris et de Londres, d'Anvers et de Marseille, fixant les prix des blés, telles sont les plus connues des places régulatrices. Chacu.ne exerce une prédominance traditionnelle dans une ou plusieurs branches et les cours qui s'y pratiquent, recueillis par les associations ou les individualités placées à leur tête, jouissent d'une autorité morale universelle.
Tantôt ouvertes à tout venant, lieux de rendez-vous des hommes d'affaires les plus divers, où se coudoient le petit commerçant besogneux et l'opulent financier, le banquier et le commissionnaire en coton, l'armateur en quête de fret et le coulissier, où se heurtent même parfois l'honnête homme et le banqueroutier, comme c'est le cas à Hambourg, à Stettin, à Dantzig ou à Brème \ tantôt aristocratiquement fermées et ne s'ouvrant, comme en Angleterre et en Amérique, que sur le vu de puissantes recommandations et le payement d'une forte cotisation ; tantôt fondées par l'initiative privée, propriété d'une société ou d'une corporation, tantôt dues à l'initiative des communes, des Chambres de commerce ou de l'Etat; tantôt réunissant dans un même local toutes les branches d'affaires, tantôt réservées à quelques articles, les Bourses ont partout adopté un certain nombre de règles communes dont l'ensemble
1 La Bourse de Hambourg est ouverte gratuitement à tout habitant de Hambourg, non failli : 6.300 maisons de la place y sont mscrites. Elle est fréquentée journellement par 8 à 9.000 personnes.
imprime à la spéculation la physionomie qui en fait la dominante de notre époque.
Certes, les échanges au comptant y sont de pratique courante. Mais les marchés à terme y constituent de beaucoup la majorité des transactions. A côté des négociants et des producteurs qui les concluent pour s'approvisionner d'avance ou se prémunir contre les variations de cours, la Bourse pullule en spéculateurs uniquement préoccupés de gains à réaliser sur les diiïérences de cours, vrai pari sur la hausse ou la baisse des titres ou des produits et que toutes les ressources du marché moderne tendent à encourager. Prime, moyennant l'abandon de laquelle on se libère des obligations contractées. Report, permettant au joueur de conserver sa position à la hausse ou à la baisse, en prolongeant l'opération par un emprunt nanti sur un gage ne lui appartenant pas. Arbitrage, vente et achat simultanés de deux valeurs, de deux produits, ou du même produit à des époques ou sur des places différentes.
On conçoit les abus que peuvent entraîner de pareilles facilités et si, dès le xvii'^ siècle, on voyait les Hollandais spéculer avec frénésie sur les tulipes, de nos jours combien de petits rentiers, de fonctionnaires, de petits commerçants ont trouvé à la Bourse des valeurs ou des marchandises, quelquefois la fortune, mais plus souvent la déception et la ruine! Il n'en reste pas moins qu'à côté de ces dangers, rançon fatale et remédiable du progrès contemporain, les affaires à terme et la Bourse où elles se pratiquent représentent un perfectionnement remarquable : une division du travail entre le commerce proprement dit, détenteur et distributeur des approvisionnements et le commerce spéculatif. A ce dernier appartient la fonction de contribuer à la formation des prix, grâce à la connaissance qu'il possède des éléments de la valeur qu'il peut contrôler et influencer avec plus ou moins de bonheur. Par elles sont rendues plus faciles les pré-
visions d'avenir : grâce à elles peuvent en être atténuées les erreurs, La Bourse est un instrument imparfait, prêtant à la critique par les abus qui s'y commettent, mais capable d'amendement, de moralisation et de régularisation, le jour où Ton s'assurera de l'honorabilité de ceux qui la fréquentent et de la loyauté de la concurrence, en luttant contre les accaparements qui s'y produisent et où l'on garantira l'exactitude des cours par un soigneux contrôle des nouvelles qui s'y répandent.