‹ L'évolution de commerce, du crédit, et des transports depuis cent cinquante ans;Chapitre 80 sur 109 · III. — La concentration · texte numérisé non relu

III. — La concentration

A la faveur de cet élargissement du marché, s'était développée entre producteurs- une concurrence intense, une émulation souvent bienfaisante pour le consommateur, mais dont la conséquence allait être une réaction contre ses excès et un retour au monopole de fait, sinon de droit. On a retracé ailleurs les phases de cette évolution quant à l'industrie. Il sied ici d'en examiner les effets au point de vue purement commercial. De l'entente, de la fusion entre les anciens rivaux, de la concentration dans la production, ne tardait pas à résulter, pour le commerce de gros, la transformation, sinon le déclin de son rôle. La concentration devait s'y manifester soit indirectement, par son absorption dans l'entreprise concentrée, intégrant tous les stades du processus économique, depuis l'extraction de la matière jusqu'à sa livraison au consommateur final, soit directement, par la réunion de la partie commerciale de l'industrie : la vente, aux mains d'un organisme unique spécialement investi de cette fonction. Les trusts et les cartells répondent respectivement à ces deux formes de la concentration commerciale ^

1. Le trust le plus ancien paraît être celui du pétrole (Standard oilC", 1882). On trouve des exemples de cartells en France dès 1842 (.\ssocia-

Tout en relevant surtout de la concentration industrielle, dont ils constituent actuellement le degré le plus élevé, les trusts poursuivent essentiellement un but commercial : la conquête exclusive du marché, par l'élimination des concurrents réfractaires à la fusion, victimes de sa puissance, et la fixation des prix les plus avantageux pour eux. De là, la suppression des intermédiaires, rouages devenus inutiles, puisqu'il n'est plus besoin de solliciter la clientèle. De là, la disparition progressive des négociants de gros, autrefois maillons indispensables entre le détaillant et l'industriel. De là, le congédiement des voyageurs de commerce, placiers et courtiers, que n'entretient plus la rivalité des compétiteurs. Aux Etats-Unis, par exemple, le nombre des voyageurs de commerce a décru d'une cinquantaine de mille en quelques années, du fait seul de l'apparition et du développement des trusts gigantesques.

Mais ce sont les cartells qui représentent le mieux la concentration purement commerciale, la forme la plus simple de l'association entre producteurs pour la vente de leurs produits. Là, plus d'absorption complète de l'entreprise individuelle dans un organisme commun. La production reste autonome et libre. Mais la vente ne l'est plus, le cartell visant essentiellement, en effet, à supprimer, ou tout au moins à réglementer, la concurrence. Quant aux moyens d'y parvenir, ils sont divers et inégalement efficaces. Tantôt les associés se répartissent géographiquement le marché, chacun s'attribuant le monopole d'une de ses zones. Tantôt, ils fixent à chaque entreprise le contingent de sa production, portant alors atteinte à son indépendance interne.. Tantôt ils fixent un prix unique de vente, créant au profit des mieux outillés d'entre eux, un véritable privilège sur les autres ;

tion charbonnière de la Loire). Voir Renard et Dulac, L'évolution industrielle et agricole, p. 203.

tantôt enfin — et l'on se trouve ici en face de l'aboutissement normal du système, nécessité par les fraudes inévitables et les collusions qui résultent de la liberté laissée à chacun de vendre ses articles, — ils centralisent toute leur production dans un bureau unique, administré par le cartell. A lui appartiennent les relations avec le public ; c'est l'intermédiaire obligatoire entre ce dernier et le producteur. Sorte d'association coopérative de vente, il centralise les ordres d'achat, décide la quantité à livrer par chaque adhérent et en détermine le prix. C'est à ce dernier type que se rattachent, en Allemagne, les nombreux cartells du fer, de l'acier, du charbon, du sucre et de l'alcool et, en France, le comptoir de Longwy, fondé en 1872, qui « contrôle » l'industrie métallurgique de la région lorraine.

Le début du xx'^ siècle allait même donner le spectacle d'un phénomène nouveau de concentration, d'une sorte de cartell immense réalisé par un Etat, centralisant toute la production d'un pays, pour en relever les cours, en limiter le débit et en mieux adapter la vente à la consommation. Profitant des ressources financières énormes et du crédit qu'il puise dans sa qualité d'Etat, le Brésil a cherché, en effet, à enrayer la baisse inquiétante de ses cafés, en en achetant 7 millions de sacs, en les emmagasinant et en ne les livrant que progressivement à la circulation. C'est une des plus considérables opérations de valorisation qui aient jamais été tentées et les expériences de la Grèce, avec ses raisins secs, de l'Italie avec ses limons et son soufre, ne la suivent que de très loin, tout en s'inspirant du même principe sans recourir identiquement aux mêmes procédés.

Partagé entre des tendances diverses, le commerce de gros a subi les conséquences des excès d'une concurrence dont la conquête avait été saluée avec enthousiasme au début du siècle, en même temps qu'il participait aux

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progrès d'une évolution qui en systématisait les efforts et les méthodes. Intermédiaire progressiste, éducateur, instrument longtemps indispensable, il a vu décroître son utilité et l'économie contemporaine offre plus d'une affinité avec l'économie d'autrefois : Le fabricant traite directement avec le consommateur ou le détaillant et la politique commerciale des trusts, cartells et ententes plus ou moins vivaces, est sensiblement voisine de celle des corporations, si l'entrée dans leur cercle est plus aisée.

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