CHAPITRE V
LA MONNAIE ET LE CRÉDIT Par B. NOGARO
I. La monnaie et les 'problèmes monétaires. — Le fonctionnement du bimétallisme; son rôle: sa disparition; la dépréciation de l'argent; la crise des changes.
II. La banque. — 1. Les banques d'émission : continuation du mouvement de concentration. — 2. Banques privées et banques par actions ; les grandes sociétés de crédit. La concentration en France, en Allemagne, en Angleterre. — 3. Formation des banques populaires de crédit agricole en Europe. — 4. Les banques hors d'Europe ; organisation bancaire aux États-Unis.
III. Les bourseb, les marches financiers et les crises. — 1. Les bourses de valeurs et de marchandises. — 2. Les marchés financiers et les crises.
Le milieu du xix^ siècle avait été caractérisé, au point de vue monétaire, par une augmentation considérable du stock métallique et des frappes, due à la découverte des gisements aurifères de Californie, puis d'Australie i. Mais il n'y eut pas, à cette époque, de transformation notable dans les systèmes monétaires. Le bimétallisme continuait à fonctionner dans un grand nombre de pays d'Europe et d'Amérique, et les pays bimétallistes servaient
1. La production de l'or, qui. en 1841-1830, était encore de o4.7o9 kilogrammes (188.6 millions de francs), s'élevait subitement à 199.388 kilogrammes (686.7 millions de francs) en 18o1-18o.d. En quelques années, de 1848 à 18o6, le stock monétaire mondial s'était trouvé plus que doublé, la production de l'or seul ayant dépassé de plus d'un si.xième toute la quantité d'or et d'argent existant auparavant dans le monde.
de trait d'union monétaire entre les Etats à étalon d'or et les Etats à étalon d'argent. En effet, non seulement ils pouvaient régler avec une égale facilité leurs échanges avec l'étranger en monnaie d'or ou en monnaie d'argent, mais cette facilité profitait aux pays monométallistes euxmêmes. Ainsi, à cette époque, l'Angleterre pouvait éventuellement, en envoyant de l'or en France, prendre dans la circulation française l'argent nécessaire pour ses règlements avec les pays qui ne recevaient que ce métal ; inversement, elle pouvait se procurer de l'or — seul métal pouvant être converti chez elle en monnaie nationale — en envoyant frapper en France l'argent reçu par elle des pays à étalon d'argent. Il est vrai que cette pratique aboutissait au drainage alternatif de l'or et de l'argent dans les pays bimétallistes. Dans la première moitié du xix^ siècle, ce drainage s'était arrêté, par suite de revirements opportuns, avant que le stock monétaire des pays bimétallistes ne se fiit trouvé réduit, en fait, à un seul métal.
A partir de la seconde moitié du xix^ siècle, l'inconvénient du bimétallisme pour les pays qui l'avaient adopté devint plus apparent. Ce fut d'abord la prime de l'argent, qui, de 1851 à 1856, provoqua une telle fuite des monnaies d'argent dans les pays bimétallistes d'Europe qu'elle amena les gouvernements à réagir. Plusieurs d'entre eux, afin d'enrayer tout au moins la fuite des monnaies divisionnaires indispensables pour les menus échanges, décidèrent d'abaisser leur titre. Cette mesure fut d'abord prise isolément ; puis la France, la Belgique, la Suisse, l'Italie se concertèrent pour abaisser uniformément le titre des monnaies divisionnaires d'argent à 835 millièmes (Convention du 23 décembre 1865). Telle fut l'origine de V Union latine, à laquelle la Grèce accéda en 1868. Il fut entendu que les pièces émises par chacun des Etats seraient admises dans les caisses publiques de tous les contractants.
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A partir de 1867, la situation se modifia ; et ce fut de nouveau l'or qui fit prime. Les sommes à envoyer annuellement dans l'Inde, comme solde de ses comptes avec l'Europe, avaient diminué ; et la production annuelle d'argent, qui, d'ailleurs, augmentait, était désormais plus que suffisante pour effectuer les paiements de l'Europe en Extrême-Orient. Comme, d'autre part, l'argent n'était pas admis à la frappe libre en Angleterre, il était envoyé dans les pays bimètallistes, dont l'or servait à payer l'Angleterre. Cette fois, l'afflux de l'argent dans les hôtels des monnaies des pays bimètallistes fut tel que ceux-ci s'en trouvèrent encombrés, et ne procédèrent désormais que très lentement aux frappes ; les gouvernements s'en émurent, ralentirent les frappes par mesure administrative, puis suspendirent la frappe libre de l'argent (1876). La frappe libre ne fut jamais reprise depuis lors ; et désormais il devint tout à fait impossible de convertir, comme on le faisait précédemment, grâce à la circulation monétaire des pays bimètallistes, le métal argent en or à un taux sensiblement fixe.
L'argent n'était plus qu'une marchandise, dont le cours devait fluctuer en raison des variations qui se produisaient dans ses débouchés et des conditions de sa production ; il perdit ainsi près de la moitié de sa valeur : telle a été l'origine de la dépréciation de l'argent.
A partir de cette époque le bimétallisme^ proprement dit, a disparu ; l'argent n'étant plus admis à la frappe libre dans les pays antérieurement bimètallistes, ceux-ci ne peuvent plus recevoir d'argent en paiement de l'étranger ; ils ne peuvent plus servir d'intermédiaires entre les Etats à étalon d'or et les Etats à étalon d'argent. Ces derniers n'ont plus, pour s'acquitter, que des lingots, dont le cours varie selon les fluctuations du marché. La dépréciation du métal argent eut pour effet une très grave crise des changes, qui rendit fort délicate le règlement de leurs comptes avec les pays à monnaie
d'or. Les pays à circulation d'argent s'ajoutèrent ainsi aux pays à monnaie de papier, et allongèrent considérablement la liste des nations à monnaie dépréciée et à changes irréguliers.
La fin du xix^ siècle vit se produire un grand nombre de tentatives destinées à remédier à cet état de choses et à rétablir un change régulier des pays à circulation d'argent et de papier avec les pays à circulation d'or. Un procédé simple, mais onéreux, consistait à se procurer un gros stock d'or pour le substituer à la monnaie d'argent ou de papier dans la circulation intérieure ; il fut employé dans divers Etats, notamment en Autriche- Hongrie (1892), en Russie (1897), au Japon (1897). Un autre procédé, consistant à mettre en réserve un stock simplement suffisant pour les règlements avec l'extérieur de façon à assurer la conversion de la monnaie intérieure en or, à un taux fixe, fut trouvé à la suite de tâtonnements qui devaient aboutir à une réforme monétaire décisive dans l'Inde (1893-1899), en Argentine (1898), puis dans la plupart des autres pays à monnaie dépréciée.