Les marchés financiers et les crises
Le début de la période que nous envisageons, c'est-àdire le milieu du xix^ siècle, est une époque d'activité intense. Nous avons vu plus haut que c'est le moment où le Crédit mobilier en France et des entreprises analogues à l'étranger s'occupent de créer systématiquement les grandes entreprises par actions. Peu après se constituent la plupart des grandes sociétés de crédit et banques par actions qui dominent encore le marché financier aujourd'hui.
Dans le même moment, la législation des divers pays devient plus favorable à ces sortes de sociétés et débarrasse leur fondation des entraves que leur imposait un régime tutélaire à l'excès (en France, lois de 1864 sur les sociétés à responsabilité limitée et de 1867 sur les sociétés anonymes). Les rapports entre la Banque et la Bourse deviennent ainsi de plus en plus étroits, tandis que les marchés financiers deviennent de plus en plus internationaux. Paris suit l'exemple d'Amsterdam et de Londres en accueillant avec libéralité les titres étrangers les plus variés. Les valeurs internationales, c'est-à-dire celles qui sont cotées à la fois à Paris, Londres, Berlin, Vienne, Saint-Pétersbourg, etc., deviennent de plus en plus nombreuses.
En dehors de la fondation des grandes sociétés de crédit, cette seconde moitié du xix^ siècle ne présente guère, en matière de crédit, d'élément vraiment nouveau. Mais la rapidité toute nouvelle avec laquelle les éléments existants se développent est caractéristique.
Ainsi, en ce qui concerne le marché financier de Paris, le capital nominal des valeurs françaises inscrites à la cote officielle, qui ne s'était élevé que de 4.850 millions
(le francs à 8.980 entre 1830 et 1850, s'élève à 25.612 millions en 1869 et à 42.274 en 1880. En somme, la valeur des titres mobiliers représentant des valeurs françaises à la bourse de Paris, qui n'avait fait que doubler pendant les vingt années antérieures à 1850, avait presque triplé pendant les vingt années qui suivent et le chiiïre atteint en 1869 était presque doublé dix ans plus tard.
L'augmentation des capitaux négociés en bourse résultait en partie de l'accroissement des emprunts d'Etat et aussi des emprunts émis par les villes, départements et provinces ; mais elle résultait surtout de l'accroissement du nombre des sociétés par actions. Ainsi, au 31 décembre 1850, la cote officielle à Paris ne comprenait encore que les actions de 19 compagnies de chemins de fer et 23 sociétés diverses par actions, soit au total 42 sociétés ; elle cotait en outre dix catégories d'obligations de chemins de fer ou de sociétés industrielles. Or, dès le 31 décembre 1869, nous y voyons figurer 25 compagnies de chemins de fer, 23 sociétés financières, 30 sociétés d'assurances et 104 sociétés industrielles diverses, soit au total 182 catégories d'actions, auquelles il faut joindre 94 catégories d'obligations industrielles.
Dans la période suivante, les énormes emprunts nécessités par la guerre donnent un nouvel aliment au. marché des valeurs mobilières, an jirolit, cette fois, des fonds publics. Cependant, à partir de 1873, on recommence à émettre des valeurs de sociétés privées en abondance, et ce fut jusqu'en 1882 une période d'activé spéculation 1.
Les graves difiicultés éprouvées à celle époque par les établissements de crédit les déterminèrent, comme nous l'avons vu plus haut, à changer de politique. Désormais,
1. En 1881 seulement on créait à l'aris 430 sociétés nouvelles.
le marché financier de Paris allait développer son activité surtout du côté des fonds publics ; et, comme l'Etat français cessait d'emprunter, il accueillait surtout les fonds d'Etats étrangers, les fonds russes principalement. La bourse ofTicielle et surtout la coulisse accueillirent cependant aussi les entreprises industrielles étrangères ; si bien que, vers la fm du xix^ siècle (31 décembre 1899), le portefeuille français pouvait être évalué à environ 87 milliards, dont 60 représentant les valeurs françaises et 27 des valeurs étrangères détenues en France i.
Une progression analogue s'est présentée dans les autres pays, avec cette différence que les autres marchés financiers n'ont pas attribué la même prépondérance aux fonds publics, et que l'émission des actions des sociétés ne s'y est pas ralentie comme en France.
Cette rapide évolution ne s'est, d'ailleurs, pas accomplie sans secousses; la seconde moitié du xix^ siècle a été traversée, tout comme la première moitié, par des crises parfois un peu moins brutales, mais d'une répercussion plus étendue.
Dix ans exactement après la grande crise de 1847, en 1857, une nouvelle crise venait secouer les Etats- Unis, puis l'Angleterre, la France, l'Allemagne, le nord de l'Europe, et se faisait sentir jusque de l'autre côté de l'équateur, au Brésil et à Java même. La crise était, comme toujours, l'aboutissement d'une période d'engouement exagéré, où l'on s'était porté principalement, cette fois encore, sur les chemins de fer. L'essor avait été favorisé par l'accroissement du stock d'or et par la création de grandes banques par actions ; mais il y eut bientôt de gros mécomptes dans le rendement d'un certain
1. Les statistiques de cette époque indiquent une fortune mobilière un peu supérieure en Allemagne, presque double en Angleterre. Mais tandis que la France et l'Angleterre souscrivent, pour une très foite proportion, à des emprunts étrangers, le marché financier allemand alimente presque exclusivement les fonds publics nationaux et l'industrie nationale.
nombre d'entreprises nouvelles ; la construction des chemins de fer s'arrêta, ralentissant ainsi l'activité d'un grand nombre d'autres industries. Et malgré la politique prudente des banques d'émission, leur encaisse fut atteinte au moment où le crédit avait été porté à son maximum. En Angleterre, la limite trop rigide fixée par Tact de 1844 obligea la banque à arrêter ses opérations, et, lorsque le gouvernement se décida à suspendre une seconde fois l'application de cet act, la panique était déjà intense.
Ce furent, encore une fuis, une baisse des prix, une succession de faillites, une période de chômage. Aux Etats-Unis et au Canada, on comptait plus de 5.000 faillites, avec un passif de 300 millions de dollars, soit un milliard et demi de francs,
La décade suivante fut encore fort agitée. Il y eut des crises de change en 1861 et 1864, et une crise générale en 1866. Le marché de Paris, très engagé dans des chemins de fer étrangers, fut sérieusement atteint. La place de Londres le fut beaucoup plus encore. La grosse banque Overend Gurney et C^ fit faillite, causant une nouvelle panique : le lendemain de sa chute fut un vendredi resté tristement célèbre sous le nom de black Fridaij (vendredi noir). Il fallut suspendre pour la troisième fois le malencontreux act de 1844, et cette mesure rendit un peu confiance : la Banque d'Angleterre reprit ses escomptes, tout en en portant le taux à 10 p. 100.
La crise suivante, celle de 1873, eut pour théâtres, d'une part l'Allemagne et l'Autriche, et, d'autre part, les Etats- Unis. Les deux épisodes les plus saillants furent le krach de la bourse de Vienne en mai 1873, et la faillite de la maison Jay Cooke and C^ aux Etats-Unis. Mais la cause profonde de la crise était encore dans un engouement exagéré suivi de mécomptes, principalement dans le rendement des nouveaux chemins de fer.
En 1882, ce fut la France qui fut touchée par un krach
doiii les doux ])rin('ipaiix épisodes furent lu chute de la Banque de Lyon et celle de V Union Générale. C'était la conséquence d'une période d'engouement analogue à celle qui avait précédé la crise de 1857 ; mais, à partir de cette époque, les banques françaises se sont détournées des valeurs industrielles, et la France a, jusqu'à la fin du xix^ siècle, constitué fort peu de grandes entreprises nouvelles sur son propre territoire. Elle a ainsi traversé une période de développement calme, mais très lent, attesté par la stagnation de son commerce extérieur.
En 1884, il y eut aux Etats-Unis une crise assez analogue à celle de 1882 en France. Puis l'essor reprit. Les pays neufs, Australie, Argentine, commençaient à entrer en scène, et l'Europe, engagée dans leurs entreprises, commença à subir le contrecoup de leurs alternatives d'essor et de dépression. Le marché anglais fut particulièrement touché par suite des placements effectués dans ces pays lointains ; la célèbre banque Baring lit une chute retentissante, et la banque d'Angleterre dut, pour faire face à la situation, emprunter de l'or à la Banque de France. L'Allemagne subit aussi une période de dépression. En 1893, il y eut une crise violente aux Etats-Unis et en Australie.
Le xix^' siè<de devait encore se terminer sur une grande crise qui débuta en Russie, et dont le théâtre principal fut l'Allemagne. Dès 1899, il y eut une crise dans l'industrie métallurgique russe, qui affecta plus ou moins le reste Je l'Europe. A partir de 1900, un grand malaise se numifesta en Allemagne, surtout dans l'industrie électrique qui s'était considérablement développée dans la dernière décade ; puis ce furent les industries minièri^s, métallurgiques, mécaniques qui furent atteintes, La baisse des valeurs de bourse avait exprimé ce malaise dès le début de 1900 ; et, à partir de cette époque, la production s'était ralentie, causant le chômage et la baisse des salaires. L'organisation des banques aile-
mandes, telle que nous l'avons décrite plus haut, paraît d'ailleurs avoir contribué à la généralisation de la crise. Banques « à tout faire ». immobilisant une large partie de leurs disponibilités dans l'industrie, elles supportèrent directement la chute de certains établissements et en firent subir le contre-coup au reste de l'industrie. Cette crise fut longue, et se prolongea jusqu'en 1902.
-\insi donc de quelque côté que l'on tourne les yeux, dans le domaine deFacti^àté commerciale, du crédit et des transports, on voit partout se manifester avec une intensité sensiblement comparable les phénomènes qui donnent à notre temps sa physionomie propre. Spécialisation, concentration, à elles se ramène toute l'évolution. Si la première n'a pour ainsi dire jamais subi d'arrêt, la seconde a trouvé un stimulant incomparable dans le capitalisme contemporain dont elle réalise au maxim um la puissance. Réunissant dans un petit nombre de mains la direction de l'activité économique, soumettant à la dépendance des grandes banques, des grandes sociétés industrielles, des grands magasins commerciaux, des grandes compagnies de transport, les producteurs, les commerçants, les messagers et les armateurs isolés, il a pu sembler à quelques esprits qu'elle frayait la voie à l'exploitation socialisée, nationalisée ou municipalisée, qui s'est d'ailleurs accomplie dans un certain nombre de domaines.
A CONSULTER
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Aux trois tiers du xix*^ siècle correspondent approximativement, comme on vient de le voir, les trois grandes étapes parcourues par l'économie commerciale dans son évolution. Le premier en marque la libération juridique et l'établissement du régime moderne auquel elle est depuis restée constamment soumise. Le second la dote des instruments matériels de transports qui en décuplent l'activité. Le troisième la voit perfectionner ses méthodes, rationaliser l'exploitation, progrès dont les deux précédents ont été la condition et la cause.
Il conviendrait maintenant, en un tableau d'ensemble, de dresser le bilan de Tactivité générale du monde contemporain, en reprenant tour à tour les différentes questions au point où nous les avons laissées chemin faisant. Mais, puisque l'organisation même du commerce a été conduite au seuil de notre période actuelle, que l'on a dégagé les tendances du régime juridique aujourd'hui fait au commerce extérieur, il suffira de situer, en quelques mots, notre époque dans l'histoire de la lutte séculaire entre le libre échange et la protection, de décrire les progrès récents de la technique des transports de tout ordre et ses conséquences, d'exposer les grands problèmes monétaires et bancaires qui se posent à l'heure présente, pour esquisser, en terminant, le bilan commercial du monde de nos jours.