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LE «CHIRURGIEN-DENTISTE»OU «TRAITÉ DES DENTS».DE FAUCHARD

Le « Chirurgien-Dentiste » ou « Traité des dents » eut trois éditions (1728, 1745, 1786).

Cet ouvrage de Faüchard nous montre exactement l’état de l’art dentaire au début du xvni® siècle et même la situation légale de la corporation. Il parut en deux volumes et fut traduit en plusieurs langues, notamment en allemand. Le premier volume est consacré à la théorie et à l’extraction, le deuxième à la technique opératoire; il est orné d’un certain nombre de gravures. Il nous donne la définition de l’art dentaire à cette époque dans un passage que nous croyons devoir placer en tête de ce chapitre ;

Il faut être adroit et posséder beaucoup de oonnaissauces pour entreprendre des opérations qui se font sur les dents. Ces opérations consistent à les nettoyer^ les séparer, les raccourcir, emporter leurs caries, les cautériser, les plomber, les redresser, les arranger, les raffermir, les trépaner, les ôter simplement de leur alvéole, les remettre dans leur alvéole, les ôter et les placer dans une autre bouche, et enfin en substituer d"artificielles à la place de celles qui manquent.

Cette définition du chirurgien-dentiste reste à peu près la même dans tous les temps ; avec quelques modifications elle conviendrait encore de nos jours.

Les deux volumes de l’ouvrage de Faüchard contiennent, le premier 38 chapitres avec 465 pages, le deuxième 26 chapitres avec 354 pages, soit un ouvrage de 64 chapitres et de 900 pages environ.

On retrouve déjà dans cette première encyclopédie de l’art dentaire, à un certain état de développement, toutes les prin-

cipales divisions qui forment actuellement l’art et la science odontologiques, tels qu’ils sont représentés dans les encyclopédies modernes, dans les Écoles Dentaires et surtout dans les congrès : ♦

L’anatomie et la physiologie dentaires, la pathologie dentaire, la thérapeutique spéciale et l’hygiène, la dentisterie opératoire, la prothèse avec ses divisions : prothèse proprement dite, prothèse des redressements, prothèse des restaurations buccales.

Et même l’enseignement, la déontologie, la jurisprudence y figurent à titre de desiderata, il est vrai, mais ils y figurent danslapréface que nousreproduisons plus loin.

On retrouve aussi la description de toutes les affections dentaires que nous connaissons aujourd’hui et, si un certain nombre d’erreurs et de préjugés des temps passés subsistent encore, on est étonné d’y trouver des aperçus élevés sur des théories que l’on croyait appartenir au xix® siècle.

Au point de vue technique aussi, les connaissances que nous trouvons dans l’ouvrage de Fauchard montrent qu’à son époque l’art dentaire avait atteint un certain degré de développement. La plupart des procédés employés de nos jours sont connus déjà, en germe du moins.

On se rendra du reste mieux compte de l’étendue de la science et de l’art dentaires contenus dans le livre de Fauchard, en embrassant d’un coup d’œil rapide la table des matières de ses deux volumes de l’édition de 1746, qui comprennent tout le domaine du chirurgien-dentiste à cette époque.

On comprend pourquoi on a appelé ÏAuchard le père delà dentisterie moderne. Cet ouvrage est bien une encyclopédie de l’art et de la science odontologiques.il est intéressant,pour voir le chemin parcouru depuis le commencement du xviii® siècle jusqu’à nos jours, de le comparer à une encyclopédie dentaire de notre époque, ou mieux encore à la liste des corn-

munications scientifiques et des démonstrations pratiques du 3® Congrès dentaire international de 1900, que nous reproduisons plus loin.

Nous allons passer en revue les principaux chapitres, en signalant les passages les plus dignes d’intérêt, d’après M. Lemerle.

Le premier chapitre traite de la structure, de la position,des rapports et de l’éruption des dents. L’anatomie dentaire y est ce qu’on a vu dans les auteurs précédents, peut-être mieux décrite et plus détaillée, mais sans présenter rien de très nouveau. « Les dents, dit-il, sont enchâssées dans leurs alvéoles par leurs racines et enfermées parles gencives. Les gencives ont un ressort particulier, de même que l’alvéole. C’est à ce ressort que nous devons attribuer trois choses, qu’il faut examiner :

« 1® D’où vient que la mâchoire inférieure qui, à l’âge de 30 ou 40 ans, présente une certaine hauteur, devient, chez le vieillard, très étroite, et que les alvéoles s’effacent entièrement (1) ?

«2® Pourquoi une dent qu’on a remise dans son alvéole s’y raffermit et souvent y reste toute la vie ?

« 3® Pourquoi les dents qui n’ont pas leur antagoniste s’allongent-elles et dépassent de beaucoup les autres? »

Ces trois choses, quoique dissemblables entre elles, expliquent la flexibilité et le ressort des alvéoles et de la gencive. Fauchard reconnaît le périoste alvéolo-dentaire. Il emprunte à La Hire (1699) la description microscopique de l’émail.Les dents de lait et les dents permanentes ont des germes tout â fait différents ; il place ceux des dents permanentes à la pointe des racines des dents de lait.

Quelques anatomistes de son temps soutenaient que les dents de lait n’ont pas de racine; il s’élève hautement con-

(1) Lemerle, loc. cit.

tre cette théorie et prouve Texistence des racines des dents temporaires.

Dans son deuxième chapitre, il traite, avec une grande connaissance du sujet, de l’évolution des dents temporaires avec tout le cortège des accidents qui s’y rattachent ; mais dans sa thérapeutique des accidents de la première dentition, comme d’ailleurs dans sa thérapeutique générale, on trouve encore de ces remèdes étranges, si prisés par les anciens.

Dans plusieurs chapitres, il est question de l’utilité des dents saines et il donne à ce sujet des conseils très judicieux sur la conduite à tenir pour les conserver. Un trop grand usage des légumes serait nuisible à la conservation des dents, de même que l’abus du sucre ou de matières sucrées : « Il y a dans le sucre, dit-il, un acide pénétrant et corrosif qui attaque les dents. »

Un long chapitre est consacré aux poudres, aux opiats et aux eaux dentifrices; toutes ces formules sont générale^ ment mauvaises; l’alun en forme le plus souvent la base. Les maladies des dents sont divisées par FAUCHARoen trois grandes classes et forment cent trois maladies différentes.

Après l’énumération des différentes causes de la carie, ce qui étonne Fauchard, c’est que la carie d’une dent obturée dans de bonnes conditions soit enrayée quelquefois pour la vie entière.

Il divise la carie en deux grandes classes accompagnées de nombreuses subdivisions :

La carie molle ou pourrissante ;

2° La carie sèche.

La douleur est également divisée en de nombreux genres.

L’érosion est mal expliquée ; elle est comparée à la rouille qui ronge le fer.

Le tartre serait produit par les différentes humeurs âcres et autres.

Faüchard nie Texistence des vers dans les caries dentaires. II ne veut pas non plus admettre, dans l’enduit déposé sur les dents mal soignées, la présence de microorganismes que N. Andry, delà Faculté de Paris,y avait découverts en 1700.

Au chapitre IX intitulé : '« De la carie des dents, ce qu’il faut observer avant de les ruguier, » Faüchard critique et s’élève avec vigueur contre les empiriques soignant et guérissant toutes lesdents.il cite aussi le procédé du médecin italien Valsava qui détermine exactementle point de l’oreille qu’il faut toucher avec le cautère pour faire disparaître les maux de dents.Il préfère l’application du cautère dans la cavité.

Les emplâtres pour les maux de dents étaient très à la mode à cette époque; il en cite plusieurs formules très compliquées.

Au chapitre X, il parle de la trépanation des dents comme moyen de guérison. Il conseille d’agrandir le canal avec un équarrissoir et d’enfoncer une aiguille dans la pulpe pour donner issue aux humeurs. Il arrive quelquefois que le canal de la dent est très étroit et qu’il est impossible d’y pénétrer. On prend alors un foret convenable, monté sur son chevalet, qu’on tient de la main gauche et avec un archet tenu de la main droite on élargit le canal.

Le chapitre XI est consacré au tartre dont il conseille l’enlèvement au moyen de cinq instruments différents qui sont le bec d’âne, le bec de perroquet, des burins à trois faces et le crochet en forme de Z.

Les chapitres suivants traitent de l’extraction des dents. Il reconnaît la difficulté de l’emploi du pélican, qu’il modifie avantageusement.

Les autres instruments sont les mêmes que ceux employés par Ambroise Paré. 11 recommande l’emploi d’une masse de plomb pour frapper sur le poussoir et faire sauter les dents. Il critique la position qu’on donne aux malades pour les opérer

en les faisant asseoir par terre. Il regrette le charlatanisme qui envahit la France et déshonore la profession. Il pense que la réglementation y portera remède et y mettra fin.

Les quelques lignes suivantes,empruntées au chapitre XIV, indiquent bien la thérapeutique de l’époque : « Les dents cariées auxquelles on ne peut remédier par les huiles de cannelle ou de girofle, le cautère actuel et le plomb, doivent être ôtées de leur alvéole pour quatre raisons considérables :

« La l’’® à cause de la douleur violente qui bien souvent ne cesserait pas si l’on ôtait la dent.

« La 2® pour empêcher que la carie ne se communique aux voisines.

« La 3' pour dissiper les mauvaises odeurs qui s’exhalent des matières arrêtées dans les cavités cariées...

« La 4® parce que la carie des dents cause souvent des maladies qui ne peuvent être guéries, à moins qu’on ne remonte jusqu’à leur source?.. »

Fauchard n’hésite pas à enlever des dents à des femmes enceintes ou à des nourrices, après certaines réserves. Il décrit aussi plusieurs dilatateurs qui ressemblent à ceux qui sont en usage de nos jours.

Il décrit la structure de la gencive, ainsi que diverses maladies citées par les auteurs précédents, telles que l’épulis, la parulie, etc., mais il n’y apporte rien de nouveau. Le premier volume se termine par un grandnombre d’observations. Après un long chapitre consacré à l’influence du scorbut sur les dents et la gencive et une énumération des maladies attaquant les parties du corps éloignées,^ à la suite de la carie des dents. Nous citerons de ce chapitre le passage suivant :

« Il est encore, dit-il, une espèce de scorbut qu’aucun auteur n’a point encore pris soin de parler, et qui, sans intéresser les autres parties du corps, attaque les gencives, les alvéoles et les dents; non seulement les gencives qui sont

molles, livides, prolongées et gonflées, y sont sujettes, mais celles qui n’ont point ces vices ne sont pas exemptes de cette affection. On la reconnaît par un pus assez blanc et un peu gluant quel’onfait sortir des gencives en appuyant le doigtun peufortementdebasen hautsurcelles delamâchoireinférieure et de haut en bas sur celles de la mâchoire supérieure (1).

« Le pus sort souvent d’entre la gencive et le corps de l’alvéole et quelquefois d’entre l’alvéole et la racine de la dent; ce qui arrive plus fréquemment àlapartie extérieure des mâchoires qu’à leur partie intérieure, et plutôt aux dents incisives et aux canines de la mâchoire inférieure qu’à celles de la supérieure,qui sont cependant plus ordinairement affligées de cet accident que les molaires. On peut rapporter la cause de cettemaladieà laruptureou àladésunion des petits vaisseaux que la dépravation des liqueurs qui y circulent a produite. »

Fauchard décrit assez bien et le premier la pyorrhée à laquelle on a très justement donné son nom.Il trouve singulier que la médication interne n’ait donné qu’un résultat négatif; ce qui, d’après lui,pourrait faire croire que cette affection n’est pas de cause interne, mais de cause locale ou accidentelle.

Il cite au sujet de la réimplantation des observations intéressantes sur la réimplantation et la transplantation. Il pense que, malgré la rupture des vaisseaux et des nerfs, il y a reprise complète de circulation et de vitalité. Comme raison, il dit qu’il a vu souvent des dents réimplantées faire souffrir et se comporter comme les autres, qu’une dent réimplantée et plombée peut faire mal et être soulagée en la déplombant. Il donne une bonne description de son mode opératoire pour la réimplantfition, qui est, à peu de chose près, ce que nous faisons de nos jours, antisepsie en moins, bien entendu.

Dans ce même chapitre, Fauchard dit qu’il existe une autre manière de pratiquer la transplantation, qu’il n a encore vu

(t) Le« Chirurgien-Dcnliste» deP. Fauchard, t.I,p.275,ch. XXII, éd. del746.

faire que par un dentiste de province dont il ignore le nom. Ce confrère prenait des dents d’ivoire ou des dents humaines enlevées anciennement, et il faisait de petites entailles d’environ une ligne de largeur et une demi-ligne de profondeur sur deux ou trois faces de leur racine. Cela fait, il introduisait la dent dans l’alvéole où elle était assujettie pendant 25 ou 30 jours au moyen d’un fil de soie. Au bout de ce temps, l’alvéole lui-même aurait rempli les encoches pratiquées dans la racine, et la dent, y étant ainsi incrustée, pouvait y sub sister pendant un temps considérable.

Fauchard s’est également occupé du redressement des dents. Il parle de la nécessité d’enlever les dents de lait en temps opportun, afin d’éviter la déviation des dents permanentes. Il décrit une série de moyens pour redresser les dents, par exemple l’emploi d’une plaquette d’or ou d’argent combinée avec des fils de métal ou des fils de soie, mais il reconnaît que ces moyens sont fort longs .11 décrit ensuite son mode opératoire, qui consiste à luxer la dent d’avant en arrière ou d’arrière en avant. Il pratique aussi la rotation sur l’axe, qui consiste à luxer la dent au moyen du pélican, puis à la faire tourner sur son axe avec des « pincettes ».

Les dents étaient, à l’époque de Fauchard, obturées avec du plomb battu, de diverses épaisseurs. Suivant l’étendue de la cavité, le plomb était coupé en petites lamelles, plus ou moins longues et plus ou moins larges, qui étaient introduites et rangées dans cette cavité, probablement comme nous rangeons aujourd’hui nos cylindres d’or mou ; enfin le tout était foulé et bruni. Fauchard préfère l’emploi de l’étain; d’autres, dit-il, aiment mieux l’emploi de l’or battu, mais il n’en voit pas l’avantage sur le plomb et l’étain : il trouve que c’est un simple luxe et une dépense inutile. Suivant lui, l’or se lie moins bien que le plomb et l’étain et il se moule également moins bien aux parois de la cavité.

Fauchard est le premier qui ait exposé longuement et clairement la prothèse à son époque. Les matières employées étaient la dent humaine, la dent d’hippopotame, les dents et les os des jambes de bœuf, l’ivoire de la vache marine, etc... Faüchard ne [connaissait pas l’empreinte, quoiqu’elle ait été employée vers 1700 par Mathias Purmann, de Breslau. On prenait des mesures avec le compas au moyen de patrons de papier découpés avec des ciseaux. La pièce devait être essayée fréquemment pour arriver à un résultat acceptable; elle n’avait aucune assise dans la bouche et s’y trouvait fixée au moyen de fils d’or ligaturés sur les dents voisines. Il remplace deux, trois ou quatre incisives en employant des dents naturelles ; pour cela,il les perce de deux trous sur leur face latérale et les enfile au moyen de deux fils d’or rivés à leur extrémité. Pour les fixer, il perce deux autres trous aux deux dents extrêmes et les attache comme les précédentes. Lorsque le nombre de dents est plus considérable, il les fixe sur une plaque d’or qu’ilfait courirderrière les dents artificielles.

Faüchard donne aussi une longue description de la dent à pivot, qu’il nomme dent à tenon. Il estime impossible de faire tenir une pièce à la mâchoire supérieure, lorsque celleci est complètement dépourvue de dents, qu’il en reste ou non en bas. Cela l’a conduit à inventer un appareil capable de soutenir la pièce du haut, qui se compose d’une armature métallique s’ajustant sur les dents restant au maxillaire inférieur et reliée à la pièce supérieure par sa partie postérieure, au moyen d’un ressort d’acier auquel il accole deux petites lames de baleine. Il décrit aussi le ressort à boudin, mais il le trouve moins recommandable.

C’est aussi Faüchard qui, le premier, fait l’essai des dents émaillées, en 1756 environ. Il dit s’être mis en rapport avec des émailleurs et être arrivé au résultat suivant : on construit le dentier en hippopotame, comme d’habitude, mais en

évitant de sculpter les dents et en laissant à leur place une simple bande d’ivoire. D’autre part, on prend un bandeau de métal découpé de la largeur et de la longueur de la bande d’ivoire du dentier et sur cette plaque métallique l’émailleur peint des dents du ton voulu, et même de la gencive, si cela est nécessaire. Gela fait, il ne reste plus qu’à fixer ce bandeau émaillé sur le pourtour de la pièce d’hippopotame au moyen de vis, la face visible des dents se trouvant ainsi reconstituée (1).

Pour la première fois,FAUGHARD, dans son édition de 1746, t. II, p. 352, mentionne l’application du principe de succion pour rétention des dentiers supérieurs.

Plusieurs chapitres s’occupent de la description d’obturateurs. Ces appareils, très ingénieux et assez compliqués, montrent que l’auteur avait de réelles connaissances en mécanique.

Nous avons consacré à l’étude de l’ouvrage de F’aüchard une analyse, peut-être un peu trop longue, mais il constitue la première étape de l’évolution scientifique de l’odontologie. C’est la limite entre les procédés scientifiques qui vont maintenant caractériser les progrès de notre science spéciale à mesure qu’elle va se constituer et l’empirisme des siècles précédents.

Il nous montre tous les progrès accomplis avant lui et il les résume.

Nous renvoyons au livre de M. Lemerle pour les ouvrages suivants qui, pour la plupart, n’ont été, pendant longtemps, que des compilations de l’œuvre de Faucuard.

Nous ne citerons que ceux qui ont marqué quelque progrès notable dans le mouvement de l’art et de la science odontologiques.

(1) La plupart de ces appareils se trouvaient à l’exposition rétrospective au tableau du xiii» siècle.

Go DON

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