ÉTATS-UNIS
Ce n’est guère qu’en 1776 que le premier dentiste digne de ce nom fit son apparition aux États-Unis. Il venait d’Angleterre, ayant appris sa profession chez le dentiste du roi Georges III et ce fut lui qui, croit-on, construisit le premier dentier qui fut posé en Amérique. Mais ce furent des chirurgiens français qui apportèrent en Amérique les premiers éléments d’odontologie.
L’un d’eux, Joseph Lemaire, accompagna comme chirurgien les volontaires qui, sous les ordres de Rochambeau et Godon 7
Lafayetle, allèrent aider la jeune République â conquérir son indépendance. Il n’était pas, paraît-il, sans adresse pour toutes les opérations dentaires et surtout pour la transplantation des dents. 11 avait même dû pousser loin l’étude de ce procédé puisque, dans un journal de Philadelphie de l’époque, il ofïrait 3 guinées pour chaque dent de devant saine à toute personne disposée à en faire le sacrifice. Jacques Gardette le cite comme un de ceux qui avaient la réputation d’être des praticiens éminents à Philadelphie, quand il y arriva en 1784.
Joseph Lemaire ne se borna pas à être praticien : il fit école, il enseigna son art à quelques personnes, ce qui, dit un ouvrage américain, peut être regardé comme le commencement de la profession dans ce pays.
La pratique enseignée au loin par notre compatriote était déjà singulièrement perfectionnée, à en croire le prospectus d’un de ses élèves, Josias Flagg (1781-1790), qui a guérit les caries, les soulage de la douleur sans les arracher, transplante les dents, rattache celles qui sont branlantes, rétablit les dents avec des feuilles d’étain ou d’or et les rend aussi solides et utiles que les dents saines et cela sans douleur pendant l’opération, fait les dents artificielles et les fixe d’une façon indépendante, solide et propre à rendre service, recoud les becs-de-lièvre et fixe les voûtes et palais d’or aidant la prononciation et la déglutition, enlève les défectuosités des dents et leur rend leur blancheur, leur solidité, sans scie, lime ou acide et tels remèdes abusifs qui se sont glissés dans la profession et qui ont détruit la confiance du public : vend en gros et en détail, avec leur mode d’emploi, dentifrices, teintures, pastilles, mastics, brosses à dents et à gencives propres à tous les âges, à tous les sujets et à tous les climats... »
Les prospectus que nous recevons aujourd’hui ou que nous lisons à la quatrième page des journaux n’en promettent pas davantage et en tiennent peut-être moins encore.
Le premier dentiste qui s’établit à Boston fut un nommé Isaac Greenwood, le père de John Greenwood, devenu célèbre pour*avoir construit un dentier à Georges Washington.
James Gardette, né à Bordeaux (1756-1831), fut d’abord médecin de la marine, puis apprit la chirurgie dentaire chez Faudinier, dentiste à Paris. Il se fixa en Amérique et en fît sa patrie d’adoption en 1778 ; nous le trouvons établi à Philadelphie de 1784 jusqu’en 1829.
Le nom de Gardette est placé au premier rang parmi ceux des dentistes de cette époque. On croit qu’il fut le premier à substituer auxligatures des crochets soudés pour le maintien des pièces artifîcielles.
Maggiolo, en France, lui dispute la même idée quelques années plus tard. Il inventa la plaque sur laquelle les dents sont assujetties à l’aide de tiges de métal. On lui attribue la découverte de l’application du principe de la succion pour la rétention des dentiers supérieurs. Mais c’est là une erreur, à moins qu’on n’ait voulu attribuer cette application à un Français, devenu Américain, pour l’enlever à Faüchard, le premier qui en ait fait mention. Il fut aussi l’un des premiers dentistes qui substituèrent For en feuilles au plomb, dans l’obturation des dents. On lui attribue également un livre etune foule d’autres perfectionnements. Après un long séjour en Amérique, il revint en France et mourut à Bordeaux.
Horace Hayden (1768-1844) fît en 1825 les premières leçons publiques de dentisterie opératoire. Il fut aussi un des fondateurs et le premier président de la Société américaine des chirurgiens-dentistes.
Edward Hudson, né en Irlande en 1772 et établi à Philadelphie en 1805, obtura le premier les canaux radiculaires avec de l’or, au prix de beaucoup de temps, de travail et de patience.
Tels sont les premiers praticiens considérés comme les fondateurs de l’art dentaire en Amérique.
En 1825, Samuel W. Stockton, de Philadelphie, fabriqua
en grand, et pour être livrées au commerce, les premières dents minérales de forme et de teinte acceptables.
Il nous faut signaler le « Système de chirurgie dentaire » de E. &ARRETSON, publié en 1828.
En 1829, paraît le « Système de chirurgie dentaire » de Samuel S. Fitch, qui eut un grand succès.
John Spooner, de Montréal, fît paraître en 1836 un « Traité des dents saines ». Il recommande pour la première fois une pâte arsenicale pour dévitaliser la pulpe.
Harris, mort en 1860, a également employé Farsenic en 1835, sans connaître les essais de Spooner. Il a écrit de nombreux articles sur des sujets dentaires.
L’ouvrage intitulé « Principes et pratiques de la chirurgie dentaire », de Harris, publié en 1839, fît époque dans l’histoire de l’art dentaire. Cet ouvrage eut 7 éditions du vivant de son auteur et une huitième un an après sa mort, en 1861 et fut traduit en français en 1871 par Andrien.
Il fît paraître en 1840 le premier journal professionnel : TÂe American Journal of Dental Science. Aidé de HAYDEN,il fonda aussi la même année la première société odoutologique : The American Society of Dental Surgeons, et, comme nous le verrons plus loin, la première école dentaire (1).
RÉSUMÉ
On rencontre encore, dans le courantdu xviii® siècle, quelques auteurs étrangers, notamment en Italie, en Espagne, en Autriche et en Suisse, qui ont également contribué à la littérature dentaire; maisleurs écrits sont peu nombreux et ne présentent rien de nouveau, ni rien de différent de ce que nous avons pu noter dans tous ceux que nous avons déjà étudiés.
Dans cette histoire dulivre du chirurgien-dentiste, que nous avons résumée le plus possible, nous nous sommes arrêté dans chaque pays à peu près à la meme époque (1840), colle de
(1) Voir Godon et Roünet, loc. ciU
la fondation delà première École Dentaire américaine qui constitue pour nous le début d’une période nouvelle de progrès.
On a vu que si le premier livre du chirurgien-dentiste digne de ce nom est celui publié dans notre pays en 1728, la France n’a pas le mérite exclusif de ce mouvement et qu’en Angleterre, avec le livre de John Hunter et ses continuateurs, en Allemagne avec celui de Schmidt et en Amérique avec celui de Harris, les savants des autres pays y ont contribué également.
On jugera de l’importance des ouvrages et publications consacrés à l’art dentaire pendant cette période d’un siècle et demi par les indications que donne à ce sujet Desirarode, en 1843, dans l’Index bibliographique publié à la fin d’un de ses livres, index pourtant très incomplet : « le xvii® siècle a donné soixante ouvrages environ concernant l’art dentaire, le xvin® siècle cent soixante-dix et les quarante-trois premières années du xix® siècle cent quatre-vingt-dix. »
Le Dr David a fait aussi paraître en 1892 « la Bibliographie française de l’art dentaire », où l’on trouve réunis tous les ouvrages parus sur l’art dentaire en France et à l’étranger depuis le xvii® siècle.
D’après cet Index, qui s’arrête en 1889 inclusivement, nous avons pu établir les chiffres suivants : le xvii® siècle a donné 60 ouvrages environ concernant l’art dentaire, le xviii® siècle 170. Pendant les quarante-trois premières années duxix® siècle, nous en avons 190 et pendant les quarante-six autres années 230. Soit un total de 420 pour tout le xix® siècle.
On voit ainsi combien la publication des ouvrages dentaires a suivi une progression élevée,et ces chiffres sont loin aussi, de la vérité, car nous nous souvenons qu’on a vivement reproché au livre de M. David, à l’époque de sa publication, d’être fort incomplet.
Nous avons dû arrêter cette étude à 1840 par suite du plan que nous nous sommes trqcé, ayant surtout en vue de donner une idée générale de l’évolution scientifique de
l’art dentaire, et non une chronologie complète des faits.
En conséquence, nous n’avons pu parler des brochures qui vers 1846 et 1847 ont été publiées à l’occasion des procès intentés par les fondateurs de la Société de Chirurgie dentaire de Payais à quatre dentistes non diplômés et qui se sont terminés par les arrêts de la Cour de cassation et de la Cour d’Amiens en 1847, célèbres dans les Annales de l’art dentaire français et sur lesquels nous reviendrons plus loin. La polémique qui s’en suivit fut assez vive, pour mériter le nom de la guerre des dentistes et amener la dissolution de la nouvelle Société, qui était en même temps la première Société dentaire française. Nous n’avons pas parlé non plus des ouvrages d’un homme qui a tenu une grande place dans la science odontologique en France pendant la seconde moitié du XIX® siècle, le D’’ Magitot.
Nous renvoyons du reste les lecteurs à l’étude qu’en a faite le D’’ Sauvez (1). Du reste, si l’œuvre scientiflque du D’’ Ma- GiTOT est considérable, il n’en est pas de même de son œuvre professionnelle et sociale. Il n’a pas su comprendre l’action des Écoles Dentaires dont il a été toute sa vie l’adversaire entêté ainsi que du chirurgien-dentiste. Son action a été rétrograde et son influence néfaste pour le mouvement dont nous faisons ici l’histoire.
Nous avons montré combien l’action de Sir John Tomes avait été différente en Angleterre, combien aussi était différente la place qu’il occupe dans l’histoire professionnelle. Nous ne pouvons pas mieux terminer du reste ce chapitre, que par une citation empruntée au D"^ Sauvez dans le compte rendu de la 21® séance de réouverture des cours de l’École Dentaire de Paris et qui, quoique adressée à des disciplés de Magitot, s’applique aussi bien au maître lui-même :
« Il s’est condamné ainsi à un rôle stérile dans la pro- « fession en voulant lutter contre un monde nouveau qui se « levait et dont il a méconnu l’importance. »
(1) V. l’Odontologie à& mai 1897.