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LES ÉCOLES AMÉRICAINES

Nous avons dit que les États-Unis ont eu l’honneur et le profit de créer la première École Dentaire que le monde ait connue. Ce pays est aujourd’hui celui qui en compte le plus; leurs anciens élèves exercent sous toutes les latitudes.

La première École Dentaire fut fondée à Baltimore (Maryland) sous le nom de Baltimore College of Dental Surgery (Collège de Chirurgie dentaire de Baltimore) en 1839, par un petit groupe de dentistes à la tête desquels était Harris.

Cette école, comme toutes celles qui l’ont suivie, et elles sont nombreuses, fut fondée uniquement par l’initiative privée, par un groupe de praticiens qui s’étaient syndiqués pour montrer leur métier à des apprentis moyennant une rétribution.

Les statuts de l’institution furent approuvés par la Législature de l’État en 1839 et la première session s’ouvrit l’année suivante (1840) avec quatre professeurs.

Les gradués du cours de 1841 ne furent qu’au nombre de deux, les deux premiers qui aient reçu le diplôme de D.D.S. « Doctor in Dental Surgery » (docteur en chirurgie dentaire).

A son début, l’institution rencontra une violente opposition et on lui prédit une existence éphémère. Malgré cette sinistre prophétie, elle vit encore et occupe un des rangs les

plus honorables parmi les autres établissements de cette nature (1).

Les années suivantes, le nombre des chaires s’accrut successivement, et aux quatre chaires du débuté il en fut ajouté cinq autres, de 184-1 à 1856.

Le collège dentaire de Baltimore fut la première mine où vinrent puiser ceux qui aspiraient à acquérir les connaissances requises du chirurgien-dentiste. Là se trouva déposé, sous forme d’acte public, l’ensemble des connaissances qui jusqu’alors étaient restées le patrimoine de quelques particuliers. Là aussi, pour la première fois dans l’art dentaire,l’étudiant put, pour un prix Gxe, modéré, retirer de cette mine les connaissances qui y étaient accumulées. Aussi, en Amérique, l’École de Baltimore est-elle toujours considérée comme la base fondamentale de la réforme dentaire. La prééminence accordée à cette première école professionnelle ne provient pas seulement de ce fait qu’elle a été la première École Dentaire, ce qui, à coup sûr, est digne de louanges,mais cette prééminence est encore justifiée, dit-on, par la considération même qui s’attache à son enseignement, à ses méthodes empreintes d’un esprit libéral et démocratique.

Avant cette époque, le dentiste exerçait un métier, toujours préoccupé de son propre intérêt, animé d’un esprit de lucrej exclusiviste, craignant la compétition, donnant des soins à son client avec conscience soit, mais sans hauteur de vues, ne se souciant pas du tout du reste du monde, accumulant secrètement ses connaissances sans esprit professionnel, sans sentiment de solidarité (2).

On peut dire que, par le soin q ue l’École de Baltimore a toujours mis àrecruter son personnel enseignant, elleaexercé

(1) D' Kuhn. L’enseignement et l’organisation de l’art dentaire aux États- Unis. Paris, 1888.

(2) Ch. (jodon et A. Ronnet. Mission en Amérique. Paris, 1894.

une grande influence sur le progrès de la dentisterie dans ce pays. Jusqu’en 1894, elle n’avait pas formé moins de 1689 diplômés exerçant de tous côtés. Un certain nombre d’entre eux ont acquis un rang élevé dans la profession, et plusieurs se sont fait une renommée par leur science aussi bien que par leurs découvertes originales et leurs écrits. Jusqu’à 1894, 3381 élèves avaient été immatriculés à l’École.

Depuis 1881, cette École est dans une des plus belles constructions de la ville de Baltimore.

L’installation matérielle est complète, la salle des cours contient des sièges pour 300 auditeurs. Entre autres salles et laboratoires bien aménagés et meublés, il existe une pièce exclusivement réservée pour le travail du plâtre, du caoutchouc, etc.

Le musée de l’École se compose de rares collections anatomiques, gravures, dessins, illustrations photographiques.

L’origine de ces illustrations remonte à 1849.

Le nombre des malades qui visitent journellement le dispensaire est très grand. Depuis 1881, l’École s’est entendue avec l’école de médecine et de chirurgie de Baltimore, de sorte que les élèves dentistes ont la faculté de suivre les cours de l’école de médecine. Quelques facilités leur sont même octroyées pour le cas où certains d’entre eux désireraient conquérir les deux diplômes de médecine et dentisterie.

L’École de Baltimore eut bientôt de nombreuses émules et actuellement les principaux États ont une École Dentaire, quelques-uns en ont deux, d’autres même en ont trois. Actuellement il y a environ 50 écoles en plein exercice, comme on le verra par la liste générale qui est à la fin du chapitre.

Ces écoles appartiennent toutes à des associations privées, limitées à quelques membres, généralement le doyen et les principaux professeurs.

Afin de donner plus d’autorité à l’institution, les fondateurs s’adjoignent un comité composé de notabilités administrativ^es, politiques ou mondaines; mais ces personnes ne sont là qu’à titre honorifique, et leur incompétence leur interdit l’ingérence dans la direction effective.

Parfois l’École Dentaire n’est pas une institution isolée ; elle fait parP d’un ensemble donnant place dans des locaux voisins à une école de médecine, de technologie, etc. Mais, isolée ou associée, elle ne relève en rien de l’i^itat, de la municipalité, ni même de la corporation.

Cette constitution simplifie les rouages; par contre, elle ne comporte pas les garanties que la surveillance, la coopération du public compétent assureraient.

Certaines sont des plus honorables ; leurs directeurs ont conscience de leur rôle dans l’ensemble de l’organisme professionnel, le succès financier ne les intéresse que secondairement ; mais on devine qu’il n’en est pas ainsi pour toutes.

Aussi quelques écoles ont-elles dû fermer leurs portes. Il en est qui font partie d’un ensemble constitué en Faculté. Celle- ci n’a rien de comparable à ce que nous dénommons ainsi en Europe. Alors les élèves ont droit d’assister aux cours de médecine générale, ils ont entrée dans les salles d’hôpital ; d’autres forment des sections (Dental Department) d’une Université. A l’université de Hatvard, les études de première année sont communes aux étudiants médecins et aux étudiants dentistes (i).

Dans les autres écoles, les sciences médicales sont enseignées par des professeurs spéciaux; mais dans les unes et les autres, l’enseignement est à la fois'médical et technique. La durée des études est généralement de trois ans. Les diplômés des écoles reçoivent le titre de docteur en chirurgie dentaire, D. D. S.

Le titre de docteur est si commun en Amérique qu’on n’y attache pas la même distinction que dans les pays où il est obtenu après de longues études; le titre de professeur jouit encore d’un certain prestige; de là, la tentation de fonder une école, ne s’oubliant pas dans la liste des membres du corps enseignant.

Les écoles à longue scolarité, à examen sérieux, ne sont pas toujours celles qui ont le plus d’élèves, et surtout d’élè-

(1) P. Dubois, l’Art dentaire aux États-Unis. Paris, 1888.

ves étrangers. On verra plus loin que l’Association des Écoles Dentaires, a tenté de réagir contre les facilités, les complaisances intéressées de nombre d'entre elles.

Les ressources de l’institution ne sont pas limitées aux droits payés par les étudiants : la rétribution demandée aux malades s’y ajoute. Cela n’est pas sans valeur ; au Philadelphia Dental College, par exemple, on reçoit par jour jusqu’à cent patients;qu’ils demandent des aurifications,un appareil, des opérations avec anesthésie, tous sont acceptés. Si les élèves ne peuvent immédiatement exécuter le travail, il est donné un numéro d’ordre assurant au patient qu’il sera servi à son tour. Les Écoles Dentaires sont donc, avec ce système^ non seulement des établissements d’enseignement, mais encore des maisons de dentisterie à bon marché, et, grâce à la gratuité de la main-d’œuvre, les propriétaires réalisent parfois des bénéfices assez importants. La conséquence la plus fâcheuse de cette organisation est le préjudice causé aux praticiens de la ville par l’avilissement des prix et le détournement d’une partie de la clientèle.

Pour la plupart des étudiants des Écoles Dentaires, il est facile d’ajouter le titre de docteur en médecine à celui de docteur en chirurgie dentaire; on ne leur demande pour cela qu’une année d’études complémentaires, à condition qu’ils aient assisté pendant les deux premières années à certains cours de médecine générale.

Telles sont les bases, les lignes de l’enseignement de notre profession aux États-Unis; l’initiative individuelle l’a créée, jusqu’ici elle l’a fait vivre et se développer sans l’intervention des pouvoirs publics, sans celle de la corporation. Pourtant la surveillance de celle-ci s’imposait afin d’empêcher l’abaissement du niveau des études et d’entraver les complaisances coupables en matière de délivrance des diplômes. Nos confrères l’ont compris.

En 1885, il a été établi que les délégués des écoles qui accepteraient un programme minimum se réuniraient tous les ans pour délibérer sur les affaires communes, constituant ainsi « l’Association nationale des Facultés dentaires » (National Association of Dental Faculties).

En 1886, dix-sept écoles s’étaient fait représenter à la réunion; en 1887, on en comptait vingt-trois; il a suffi d’un rappel public à la pudeur pour imposer [à presque toutes le programme minimum de l’Association. Deux ou trois écoles ont refusé de s’y soumettre, mais elles ont été mises à l’index, et leurs diplômés sont entièrement dépréciés.

L’Association a imposé diverses obligations touchant la durée des études et l’examen d’entrée; il a été nommé une Commission chargée d’examiner un ensemble de livres classiques.

En résumé, l’enseignement de l’art dentaire est donné dans des écoles professionnelles au nombre de 52. Elles sont indépendantes de l’État. Du reste, il n’y a pas d’Écoles Dentaires d’État, l’enseignement y est libre et complètement laissé à l’initiative privée.

D’autres écoles sont fondées par des Universités richement dotées, par addition de l’étude de l’art dentaire au cadre des branches de leur enseignement : comme l’École Dentaire de l’Université de Harvard à Boston, ou de Pensylvanie à Philadelphie.

La valeur de ces établissements est variable. Aussi, pour les maintenir à un niveau constant, les Américains ont compris qu’il fallait surveiller les programmes d’études. De là, l’origine de la « National Association of Dental Faculties » dont nous venons de parler, chargée de réglementer uniformément les conditions d’admission, d’études, etc.

De plus, ils ont décidé de ne considérer comme écoles respectables {reputed Colleges) queles écoles dontle cours d’ins-

tructipn est conforme aux prescriptions de leur « National Board of Examiners». Ces deux sociétés sont aux Écoles Dentaires ce que 1’ « American Dental Association » est aux sociétés dentaires, une sorte de grand conseil de discipline.

En règle générale, le diplômé d’une École Dentaire reconnue ne peut exercer sa profession s’il n’a subi des examens devant une commission nommée par l’État (State Board of Dental Examiners) dont les membres sont choisis par les dentistes diplômés d’une école reconnue.

Les examens comportent : 1® une partie pratique opératoire (traitement des caries, obturations et auriflcations), et prothétique (fabrication d’appareils);

2° Une partie théorique portant sur la chimie, la métallurgie, l’anatomie, la physiologie, l’hygiène, l’histologie, la chirurgie et la pathologie de la cavité buccale, la thérapeutique et la matière médicale, la dentisterie opératoire, la prothèse dentaire. L’examen est écrit et le temps accordé pour chaque composition est de 3 heures (1).

Jusqu’en 1842, l’exercice de l’art dentaire était libre dans toute l’étendue du territoire des États-Unis. Ce fut l’État d’Alabaraa qui édicta le premier des prescriptions à cet égard (31 décembre 1841).

La législation est quelque peu différente selon les États ; la matière n’étant pas jugée d’attribution fédérale, chacune des grandes unités politiques de l’Union américaine a légiféré sur ce point à sa convenance, les unes laissant entière la liberté de pratique, les 'autres la limitant. Dans les États où le système de la restriction a prévalu, la législation a toujours des caractères communs.Elle est aussi particulière à ce pays et nepeutêtre comparée à la législation européenne sur la matière.

(1) Û'P. Gires, l’Instruction dentaire à l’étranger. Paris, 1900.

Pendant longtemps, TAlabama fut le seul État où la profession de dentiste fut l’objetd’une réglementation légale. Le Kentucky en 1867, l’Ohio en 1868, le New Jersey en 1873 l’imitèrent. Mais depuis cette époque, la plupart des États, ont édicté à leur tour des règlements et les lois qui les formulent ont de grandes ressemblances entre elles.

Au mois d’août 1887, trente-trois États possédaient des lois réglementant l’exercice de l’art dentaire.

Mais si les pouvoirs publics ont jugé nécessaire de limiter la liberté d’établissement pour ceux qui veulent exercer l’art dentaire, on a laissé la corporation juge de la valeur professionnelle de ceux qui veulent y entrer. Le gouvernement a reconnu son incompétence en la matière. Il n’a pas demandé non plus aux représentants delà profession médicale d’apprécier les connaissances, la capacité professionnelle des dentistes. Cette réglementation paraîtra d’autant moins restrictive quand on saura que le dentiste aux États-Unis pratique l’anesthésie, qué certaines opérations de chirurgie buccale sont considérées de son ressort; qu’il n’hésite pas à employer la médication interne comme auxiliaire de sa thérapeutique spéciale. Cela se fait -avec le concours et l’approbation du corps médical.

Ce résultat estdû en grande partie aux efforts des dentistes eux-mêmes. Par leurs sociétés, par leurs établissements d’enseignement, par leurs journaux, les dentistes ont montré qu’ils n’étaient pas une quantité négligeable. Le gouvernement a dû tenir compte de cette force organisée dont les services étaient évidents.

Par suite de l’analogie des éludes et des conditions d’obtention du diplôme, la situation du dentiste est à peu près égale à celle du médecin. Le public a la plus grande confiance en lui, et il se soumet volontiers aux opérations portant non seulement sur les dents, mais encore sur les parties Godon 8

connexes. Aussi certains dentistes n’hésitent-ils pas à faire des opérations considérées en France comme du domaine chirurgical. Du reste, il est si facile pour un dentiste d’obtenir le litre de M. D. que nombre d’entre eux en sontpourvus. Comme nous l’avons dit, cela ne demande qu’une année d’études de plus. Le titre D. D. S. confère aussi le droit de pratiquer l’anesthésie générale à l’aide du protoxyde d’azote, et il est peu de praticiens qui ne l’emploient couramment (1).

Nous aurions encore beaucoup à dire pour traiter à fond la question des écoles américaines, car elle est extrêmement vaste ; mais, outre quelle a déjà été l’objet de bien des études, et en particulier de celle que nous avons consignée dans le rapport que nous adressâmes en 1894 à M. le ministre de l’Instruction publique à la suite de la mission qu’il avait bien voulu nous confier sur l’enseignement et l’organisation de l’enseignement dentaire aux États-Unis, conjointement avec notre confrère et ami M. Roxxet, nous sommes dans l’obligation de limiter ce travail, pour ne pas dépasser les bornes raisonnables.

Nous terminerons donc ce que nous croyons devoir dire des écoles américaines par ces quelques réflexions empruntées à P. Dlbois : « Comme on le voit, l’organisation de la profession de dentiste, telle qu’elle existe aux États- Unis, est très complète et très intéressante. La direction delà profession est aux mains des dentistes pour la police, l’enseignement et l’association. Les résultats paraissent des plus favorables à cette organisation si l’on considère l’activité considérable qui règne dans cette profession depuis cinquante ans, les progrès qui ont été réalisés, la réputation très justifiée des praticiens qu’elle a produits, la considération dont ils

(4,' P. Dubois, l’Art dentaire aux Etats-Unis.

jouissent, et les bénéfices qui résultent pour le public des soins dentaires mis à la portée de tous.

Ce mouvement est uniquement dû à Finitiative privée des dentistes. L’initiative privée ne se manifeste pas seulement sous la forme du concours intellectuel donné par certains citoyens en vue du développement de la science en général, dans ce pays ; non, elle réside encore, et cela d’une manière très effective, dans la générosité des Américains envers les établissements d’instruction, à tous les degrés. Il faudrait un volume pour citer tous les noms des donateurs qui ont attaché leur nom à des fondations princières, à des œuvres durables, utiles à la communauté, dans le but d’enrichir le patrimoine de la science et d’attirer la gloire sur leur patrie. On ne recule devant aucune dépense quand il s’agit de doter un établissement utile; à la générosité personnelle et discrète vient s’ajouter la générosité publique par les souscriptions, quand le besoin s’en fait sentir. On conçoit qu’avec de tels moyens matériels et moraux l’Amérique doit tenir une place importante parmi les nations instruites.

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