LES ÉCOLES ANGLAISES
La première École Dentaire fondée en Angleterre fut VEcole métropolitaine de science dentaire {Metropolitan School of Dental Science) fondée par le Collège des dentistes et ouverte le 5 octobre 1859.
Nous allons raconter le plus brièvement possible les événements qui lui ont donné naissance.
Le lundi 22 septembre 1856 était tenue dans une taverne de Bishopsgate Street (London Tavern) une réunion de den-
(i) En ce qui concerne l’originedes écoles anglaises, ou plutôtle mouvement d’opinion et l’agitation professionnelle dont elles émanent, nous avons fait de larges emprunts au livre intéressant de M. Lecaudey o l’Avenir de l’art dentaire en France ».
listes; les organisateurs jouissaient d’une juste considération due à leur mérite et à leur honorabilité. Dans l’assistance, il y avait des gradués universitaires, des membres ou des associés des collèges de chirurgie de Londres, d’Édimbourg, de Dublin, pratiquant l’art dentaire ; des praticiens formés soit dans les écoles américaines, soit par apprentissage.
Tout le monde fut d’accord sur un point : qu’il n’existait aucun établissement d’instruction professionnelle, aucune clinique, aucune société de défense, et qu’il fallait remédier à un pareil état de choses. Un comité de 2o membres fut nommé et la date d’une nouvelle réunion fixée au 22 novembre. Dès ce momenh deux courants d’opinion, semblables à ceux que nous avons vus plus tard chez nous, se dessinèrent. Les uns voulaient qu’on créât un Collège, pour lequel on réclamerait près des pouvoirs publics des privilèges analogues à ceux du Collège des médecins ou des chirurgiens. Les dentistes formeraient une corporation isolée ayant ses écoles, son conseil, ses jurys, indépendants des corps constitués préexistants.
Les autres, moins hardis, réclamaient la protection du Collège des chirurgiens; ils consentaientàluifaire hommage, à recevoir de lui l’investiture; au lieu d’un enseignement complet, ils voulaient une instruction technique laissant aux autres écoles la tâche de donner les notions scientifiques accessoires.
Dès le premier jour, le Lancet ouvrit ses colonnes aux dentistes, quelles que fussent leurs aspirations.
A la réunion du 22 septembre, les autonomistes avaient eu une majorité considérable. MM. S. L. Rymer, Thomson, Mackenzie, Peter Matthews, etc., les promoteurs mêmes de l’affaire, n’eurent pas de peine à faire prévaloir des résolutions destinées à mettre leurs vues en pratique ; la commission d’organisation nommée les partageait. Le 22 novembre, son
président, M. James Robinson, donna lecture d’un rapport sur ses résolutions. Elle proposait la création d’une société professionnelle qui prendrait le titre de Collège dentaire d’Angleterre.
Une sorte de schisme s’était produit entre la première et la seconde réunion plénière. Dix-huit praticiens, dûment qualifiés en médecine, avaient adressé à certains de leurs confrères un mémoire arrivant à des conclusions différentes de celles adoptées par la réunion et une circulaire les invitant à donner leur approbation à ce projet.
Au mois de janvier 1857, l’agitation dentaire avait déjà produit deux sociétés :
1° Le Collège des dentistes d’Angleterre (College ofDentists of England) formé de praticiens autonomistes, fondé le 16 décembre 1856;
2o La Société odontologique, fondée le 10 novembre 1856 (Odontological Society of London) dont les membres admettaient la subordination de l’art dentaire à la chirurgie, et avaient surtout en vue les progrès scientifiques.
Que faisaient les médecins en cette occurrence? La plupart étaient indifférents.
Le Collège des chirurgiens, de son côté, restait impassible car les membres du Conseil ne trouvaient pas la lumière suffisamment faite et craignaient, en s’engageant dans une voie non frayée, de léser des intérêts et d’exposer l’avenir.
En 1858, eurent lieu des tentatives de conciliation entre la Société odontologique et le Collège. La Société proposait les bases suivantes : 1° création d’un diplôme spécial conféré après examen par le Collège des chirurgiens ; un jury serait formé par un nombre égal de dentistes et de chirurgiens; 2° nomination à l’élection par la Société des examinateurs dentistes ; 3° création par la Société d’un diplôme en cas de refus du diplôme spécial par le Collège des chirurgiens.
Les autonomistes tinrent à conserver le nom de collège, auquel ils devaient une partie de leurs adhérents; ils voulaient rester maîtres de l’enseignement et de la graduation. Les dissidents l’emportèrent et la licence en chirurgie dentaire fut instituée. Le Collège fit un retour offensif et essaya de créer à côté d’elle un diplôme délivré par lui, mais sa tentative échoua.
Pourtant, la plus grande partie des idées défendues par la Société odontologique avaient reçu une sorte de consécration; elle usa de sa demi-victoire avec modération ; les négociations qui avaient échoué une première fois furent reprises plus tard et aboutirent.
Dans l’intervalle, le Collège des dentistes avait fondé l’École métropolitaine de science dentaire (Metropolitan School of Dental Science), ouverte le 5 octobre 1859, première École Dentaire fondée dans le Royaume-Uni.
De son côté, la Société odontologique avait fondé et ouvert, le 1®*’novembre 1858, 32 Soho Square, l’Hôpital dentaire de Londres (Dental Hospital of London) et, le 30 avril 1860, l’École de chirurgie dentaire de Londres (London School of Dental Surgery), qui fut jointe au premier établissement.
Le 11 novembre 1861, le Collège des dentistes ouvrait à son tour l’Hôpital dentaire national (National Dental Hospital), 149, Great Portland Street.
Le Collège des dentistes, dit M. Galippe (1), fut réuni à la Société odontologique en 1863. Peu après la fusion du Collège des dentistes avec la Société odontologique, l’École métropolitaine fut transportée dans les locaux attenant à l’Hôpital national dentaire dans Portland Street. Le nombre des étudiants suivant les cours de l’hôpital ayant graduellement augmenté rendit encore une fois nécessaire la réorga-
(1) D'’ V. Galippe. Rapport sur l’enseignement de l’odontologie en Angleterre. Paris, 1882.
nisation de l’École métropolitaine, dont l’œuvre avait été suspendue pendant plusieurs années.
Dans le but de donner de plus grandes facilités d’instruction, le champ de ses operations fut élargi et son nom changé en celui de Collège national dentaire (National Dental College), titre qui semblait plus en harmonie avec les exigences scientifiques de l’art dentaire. Ce Collège fut réouvert le 8 mai 1877 et réuni au National Dental Hospital,
On mit tout en œuvre pour rendre la licence accessible à la majorité des praticiens ; tous ceux qui étaient entrés dans la profession avant 1859 furent admis à subir les examens du Collège des chirurgiens pour sonobtenlioii, sans qu’ils eussent à justifier de scolarité ; on n’exigea pas jusqu’en 1877 l’examen préliminaire en lettres imposé aux candidats en médecine. Beaucoup profitèrent de ces dispositions pour assurer leur situation et acquérir un titre qui leur assurerait la régularité le jour où une législation, imminente dès cette époque, entrerait en vigueur.
Le mouvement, commencé en 1856, interrompu pendant près de 15 ans, reprit avec une nouvelle intensité en 1875. Cette fois les membres de la Société odontologiquese mirent à la tête ; les membres du comité de réforme furent pris dans son sein ; malheureusement un schisme s’éleva encore dès le début. Les dissidents furent un certain nombre de chirurgiens qualifiés, groupés autour de MM. Cartwright et Coleman.
L’annonce de la constitution d’une association nouvelle, qui parut dans le Lancet^ le 29 janvier 1876, déclarait que les praticiens dûment qualifiés en chirurgie qui la constitueraient étaient regardés à tort comme responsables de beaucoup de procédés, désapprouvés par eux, et mis en pratique par des gens dépourvus de titres ou porteurs de titres d’ordre inférieur.
L’Association fondée par M. Cartwright fut définitivement
constituée au mois d’avril 1876. Un mois plus tard, une nouvelle batterie fut démasquée. Les dentistes font l’anesthésie; pour en saisir les indications et les contre-indications, il faut des connaissances que les médecins seuls possèdent; la plupart le sentent si bien qu’ils réclament l’assistance de l’un d’eux pour cette opération; tout cela crée une complication fâcheuse, puis il n’est pas décent pour un praticien régulier de servir d’aide à un autre qui ne l’est pas. L’émotion fut si vive que, huit jours plus tard, 20 dentistes dûment qualifiés, parmi lesquels M. John Tomes, J. Smith Turxer, protestèrent avec une rare énergie.
M. J. Tomes, chef reconnu du nouveau parti de l’autonomie, fit à son tour un exposé de principes indiquant nettement la voie que suivrait l’Association générale de réforme dentaire.
M. Tomes et ses amis, en demandant avec énergie l’enregistrement de la licence dentaire, voulaient seulement que le premier titre devînt le titre régulier, normal, du praticien et non une qualification complémentaire.
Cette opinion triompha auprès du Collège des chirurgiens. Dans la séance du comitéqui devait s’occuper de la question, tenue le 12 juin 1877, il émit l’avis :
Que la licence en chirurgie dentaire conférée par lui fût regardée comme suffisante pour permettre d’occuper les postes de professeur d’anatomie, de physiologie, de chirurgie et de mécanique dentaires, de chirurgien-dentiste d’un hôpital dentaire ou de la division dentaire d’un hôpital général.
Dans les premiers jours de février 1878, fut présenté à la Chambre des Communes, par sir John Lubbock, un projet de loi consacrant la doctrine de M. Tomes. Les dentistes réguliers auraient désormais un registre officiel, et la possession de la licence en chirurgie dentaire serait la condition indispensable de l’inscription.
Ce projet fut adopté avec modifications à la Chambre des
Communes et à la Chambre des Lords. En voici les dispositions principales;
Art. 3. — A partir du août 1879, personne ne pourra prendre ou employer le nom ou titre de dentiste (soit seul, soit en combinaison avec un ou plusieurs mots), celui de praticien dentiste ou aucun nom, titre, addition, description laissant entendre qu’il est enregistré d’après le présent acte, ou qu’il est qualifié pour pratiquer l’art dentaire, à moins qu’il ne soit enregistré conformément au dit acte.
Toute personne qui, après le l®"^ août 1879, n’étant pas enregistrée conformément à cet acte, prendra ou emploiera un nom, titre, addition, description, comme il a été dit antérieurement, sera passible, lorsque le fait sera démontré, d’une amende n’excédant pas 20 livres sterling; cette disposition ne s’applique pas aux médecins praticiens légalement qualifiés.
Art. 6. — Peuvent être enregistrés sous cet acte :
1° Les licenciés en chirurgie dentaire ou dentisterie reçus par les autorités médicales ;
2“ Les personnes qui pourront être enregistrées comme dentistes coloniaux ou étrangers, en vertu des dispositions énoncées plus loin;
3® Les personnes qui, au moment de la promulgation du présent acte, seront engagées « bona fîde » dans la pratique de la chirurgie dentaire ou de la dentisterie, pratique isolée ou jointe à celle de la médecine, de la chirurgie ou de la pharmacie.
Telles sont les bases de la loi qui régit aujourd’hui la pratique de l’art dentaire en Angleterre.
Nous avons insisté peut-être trop longuement sur l’origine de la création d’un enseignement dentaire et de la réglementation de la profession de dentiste en Angleterre; mais il nous a semblé qu’il existait une certaine analogie entre les
péripéties, les dissidences et les luttes qui en ont marqué la genèse dans ce pays et dans le nôtre.
Le diplôme {Dental Diploma) existant actuellement pour l’exercice de la dentisterie est celui de « Licentiale Dental Surgery » (L. D. S.), licencié en chirurgie dentaire. Il est conféréparles Collèges royaux des chirurgiens d’Angleterre, d’Edimbourg et d’Irlande et par la Faculté de médecine et de chirurgie de Glasgow (I).
L’usage du titre de dentiste est subordonné à l’inscription sur un registre spécial, après obtention d’im diplôme, consécutive à un examen passé devant un jury déterminé. L’exercice de la profession n’est pas retiré aux praticiens non enregistrés, mais ils ne peuvent réclamer d’honoraires devant les tribunaux. C’est indirectement une contrainte à l’enregistrement.
Les dispositions transitoires sont également fort douces : toutes les personnes se livrant de bonne foi à la pratique de l’odontologie au moment de la promulgation de la loi ont le droit d’être enregistrées.
Les praticiens inscrits sur le registre n’ont pas, au sens que nous y attachons en France, un diplôme d’État, puisque l’exercice reste libre, mais ils sont reconnus et protégés par le gouvernement.
Les conditions exigées par le Collège royal des chirurgiens d’Angleterre sont les suivantes :
i° Une instruction préliminaire;
2° Une instruction professionnelle (ayant duré plus de 4 ans postérieurement à l’immatriculation);
3^ Un examen par un jury indépendant des corps enseignants et un jury mixte de médecin et de dentistes.
Il existe actuellement en Angleterre un grand nombre
(1) F. TorcHARD, l’Easeignemeat de FArt dentaire en Angleterre.Paris, 1893. — Voir également A Hill, « The History of the Reform Movement in the Dental Profession in Great Britain ». London, 1877.
d'établissements où l’odontologie est enseignée et dont on trouvera la liste à la fin de ce chapitre.
L’enseignement de l’odontologie est mixte (théorique et pratique), c est-à-dire que l’instruction théorique et la technique'professionnelle sont abandonnées aux Écoles Dentaires proprement dites, dès l’instant que celles-ci se conformentaux programmes établis par le conseil général et le conseil privé, et la partie médicale s’étudie dans les hôpitaux.
Contrairement à ce qui a lieu dans les autres pays, il faut, pour être admis dans les coles dentaires anglaises posséder déjà des connaissances suffisantes en prothèse dentaire Justifiées par un certificat d’apprentissage de 3 ans chez un dentiste.
L’obligation de l’apprentissage de la prothèse antérieurement à l’entrée à l’école a donné naissance à une institution d’une nature toute particulière et dont l’homologue n’existe dans aucun pays, c’est F a Institut of Dental Technology and Sckool of Mechanical Dentistry {École de technique et de mécanique dentaires'), fondée à Londres, il y a quelques années, sous la direction de notre ami M. Geo. Cunningham, de Cambridge.
Tous les praticiens savent quelles lacunes présente, forcément l’apprentissage fait par le dentiste; c’est pour remédier aux imperfections de celui-ci que les fondateurs de cet institut résolurent de créer un établissement où pourrait être donné un enseignement méthodique et rationnel de la prothèse.
Ils sont partis de ce principe que la mécanique dentaire doit être regardée comme l’application et la combinaison des connaissances de divers métiers, tels que modeleur, chaudronnier, tourneur et sculpteur sur hois, bijoutier, etc. En conséquence, le but de F « Institute of Technology » a été d’établir un programme d’études commençant par le
travail manuel et les sciences pratiques, comprenant l’étude de toutes les branches de métier se rapportant à la mécanique dentaire et se terminant enfin par l’application à celleci des connaissances antérieurement acquises.
Pour cela, la première année est consacrée au travail du bois et du métal sur le tour, à la forge et à l’étau; sculpture sur bois, modelage en terre et travail du verre avec, en outre, des cours théoriques sur la physique, la chimie, la morphologie des dents et les applications techniques des connaissances enseignées.
La seconde année est consacrée aux applications de l’enseignement manuel dans une série graduée de travaux dentaires, plaques, couronnes, bridge-work et des cours de chimie et de métallurgie appliquées à la technique dentaire, fusion des métaux, alliages, soudures, amalgames, ciments, etc.
Enfin, durant la troisième année, le programme comporte l’étude de la valeur comparée des diverses méthodes et les travaux dentaires les plus avancés, céramique, continuons gum^ obturateurs, appareils pour fracture des maxillaires et restaurations.
C’est là, comme on le voit, un enseignement méthodique et complet de la mécanique dentaire à laquelle cette école est exclusivement consacrée (1).
La durée des études dans les Écoles Dentaires anglaises qui dépendent du Collège royal des Chirurgiens (Royal Colleges of Surgeons of England), en ce qui concerne leur programme, est de deux ans. C’est devant ce Collège que doit être subi l’examen conférant le diplôme de licencié en chirurgie dentaire (Licentiate of Dental Sur
(l) M. Roy, l’Enseignement de l’art dentaire dans les différents pays (communication au 3« Congrès Dentaire International). Paris, 1900. 9® fascicule p. 14.— Voir aussi le.Programme de l’Institut de technologie dentaire deLondres. Ibid., p. 36.
gery) permettant renseignement comme dentiste reconnu.
« Toutes les Écoles Dentaires anglaises ont été fondées par l’initiative privée. Elles ne dépendent pas d’Associations professionnelles proprement dites, bien qu’elles possèdent des Sociétés d’anciens élèves; elles sont dirigées par un conseil d’administration nommé par les fondateurs et donateurs qui sont non seulement des dentistes, mais aussi des personnes complètement étrangères à la profession ayant souscrit dans un but charitable pour une somme déterminée. »
Comme on vient de le voir par cette étude résumée, les Écoles Dentaires ont été créées dans ce pays en 1859, à la suite d’un mouvement de réforme analogue à celui qui s’était produit aux États-Unis vingt ans plus tôt.
Mais en Angleterre les Écoles Dentaires, qui, comme en Amérique,sont entre les mains des dentistes, offrent pourtant plusieurs différences.
Elles sont placées presque toutes sous le contrôle plus ou moins direct du Collège des chirurgiens qui fait passer les examens et donne le diplôme. Ce sont des établissements philanthropiques, c’est-à-dire n’ayant pas de tendance commerciale, comme la plupart des écoles américaines.
Au point de vue de l’enseignement, nous signalons le stage de trois ans pour apprendre la prothèse chez un dentiste préliminaire à l’entrée dans les écoles et aussi l’importance de l’enseignement médical dans les hôpitaux.