CHAPITRE PREMIER
Considérations générales sur Tétude de THistoire d’une Science et d’un Art.
Nous n’avons pas l’intention de refaire ici l’historique complet de l’art dentaire ; cela a déjà été fait trop récemment (1), pour que nous recommencions ce travail auquel nous ferons de très larges emprunts dans cette première partie. Nous nous contenterons d’en faire un résumé, aussi succinct qu’il sera possible, mais d’après une méthode différente et en nous étendant davantage sur ce qui concerne l’histoire de l’enseignement.
Nous présenterons ce résumé d’après une méthode préconisée par un des grands philosophes du siècle afin que l’étude historique de cet art ait un caractère vraiment scientifique.
Tout d’abord, il est nécessaire, pour porter un jugement exact sur l’histoire d’une science, d’avoir présente à l’esprit, dans une première vue d’ensemble, l’évolution scientifique tout entière, car toutes les sciences sont liées les unes aux autres, et l’histoire montre que les progrès des unes dépendent le plus souvent des progrès des autres.
(1) Voir Lemehle, Notice sur l’histoire de l’art dentaire. Paris, 190(1.
De Fétude de l’ensemble, résulte ce théorème général « que chaque science a toujours surgi d’une longue élaboration préliminaire de la raison pratique », autrement dit « que les bases expérimentales des sciences furent prises par les philosophes dans les travaux des praticiens qui les avaient précédés et dont la longue continuité élabora les notions artificielles et simples qui ont servi aux premières constructions de la science (1) ».
Ainsi la raison scientifique s’est dégagée d’abord de la raison pratique, puis elle a découvert des lois nombreuses, explicatives des phénomènes, et a réagi ensuite sur les choses avec toute sa puissance, produisant ainsi, après un développement effectif, des résultats décisifs.
Toute société est caractérisée par la division des fonctions et par leur concours. La société est d’autant plus complexe que cette division est plus développée, et d’autant plus parfaite que le concours est mieux assuré.
Il en est ainsi des lois de l’évolution scientifique : simplicité décroissante, complication croissante, division plus développée, plus parfaite, mais aussi réaction croissante de la science sur la pratique, comme il est facile de s’en rendre compte par un coup d’œil d’ensemble.
Dans chaque étude historique d’une science, il faut trouver d’abord la phase pratique d’où émanent les bases de la science correspondante et pendant laquelle les théories proprement dites sont plus ou moins métaphysiques, plus ou moins empiriques.
Mais cette période est plus ou moins longue, suivant la place qu’occupe la science en question dans l’échelle encyclopédique, suivant quelle dépend plus ou moins de l’évolution d’autres sciences.
Ainsi, alors que le groupe des sciences mathématiques et astronomiques a nécessité plus de vingt siècles pour se cons-
(1) Voir Pierre Laffitte, Histoire des Sciences, p. 314.
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tituer définitivement, le mouvement scientifique qui a produit la physique, la chimie, la biologie, la sociologie et la morale s’accomplit de Galilée à Bichat et à Auguste Comte dans l’espace de deux siècles, par suite de la coordination, de la dépendance de ces dernières sciences des premières.
Une étude ainsi conduite, d’après cette méthode historique scientifique rigoureuse, montre que la science est homogène, que les différentes parties qui la composent dépendent les unes des autres et que, lorsqu’elle a atteint un degré de développement suffisant, elle réagit à son tour sur la pratique dont elle émane.
La pratique présente deux sortes d’arts : ceux qui agissent sur les choses et ceux qui agissent sur la société et sur le monde. La philosophie naturelle, qui va de la géométrie à la biologie, s’est constituée nécessairement la première à l’état positif et, à mesure qu’elle se constituait, elle réagissait de plus sur la pratique correspondante.
D’après ce principe, on peut donc étudier l’influence de la science sur les arts géométriques, mécaniques, astronomiques, physiques, chimiques et biologiques, et montrer ainsi les bases et les conditions de l’harmonie entre la théorie et la pratique (1).
Celte méthode montre que, dans cette étude de la marche générale des sciences, l’appréciation des hommes qui ont concouru à cette évolution scientifique est nécessaire avec l’influence, les circonstances modificatrices de l’époque et du milieu, et la valeur du coefficient personnel, et qu’en nous subordonnant ainsi au passé dans l’ordre spécial de nos recherches, elle développe le sentiment du respect et de la vénération que l’on doit aux prédécesseurs. Enfin elle nous évite les tâtonnements et les oscillations indéfinies, sans rien nous enlever de notre puissance créatrice.
(1) Pierre Laffitte, Histoire des Sciences.
En conséquence, et pour nous résumer, il faut, pour étudier Fhistoire d’un art et d’une science, d’après une méthode scientifique rigoureuse:
A. — Considérer deux périodes dans son évolution :
loUnepremière période, pratique,plus ou moins empirique,
plus ou moins métaphysique, où l’art se manifeste par les premiers travaux des praticiens, période pleine d’erreurs, de préjugés, de superstitions même;
2° Une deuxième période, scientifique, où la science se dégage lentement de la longue élaboration de la pratique, où les savants, les philosophes constituent les bases expérimentales de la science nouvelle, d’après les travaux des praticiens qui les ont précédés, où ils découvrent les lois nombreuses qui expliqueront les phénomènes incompris et réagiront ensuite sur le développement de l’art, de la pratique, pour les perfectionnements ultérieurs.
B. — A mesure que la société devient plus complexe, que la division des fonctions augmente, que l’art et la science se précisent et se spécialisent, considérer d’un coup d’œil d’ensemble l’état de l’évolution générale des sciences et des arts, déterminer la place qu’occupent, d’après ce développement historique, cette science, cet art, dans l’échelle encyclopédique des connaissances humaines.
Nous allons, pour l’étude de l’histoire de l’art et de la science odontologiques, procéder d’après cette méthode, qui n’a pas encore été appliquée pour elle, et qui montrera, sous un jour un peu nouveau, l’évolution du chirurgien-dentiste, que l’on comprendra mieux. Nous passerons rapidement en revue les faits déjà mis en lumière dans des travaux récents et nous arriverons ainsi tout naturellement à l’étude historique de l’enseignement, pour lequel on peut aussi appliquer la même méthode, en considérant, comme pour l’histoire de l’art et de la science odontologiques proprement dits, deux
périodes : la période pratique, empirique, caractérisée par l’apprentissage et la tradition orale, la période scientifique, caractérisée par le livre et l’école. Puis nous déduirons de cette étude la définition de l’art et de la science odontologiques tels qu’ils résultent de cette évolution et la place qu’ils doivent occuper dans l’échelle encyclopédique des sciences et des arts.