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CHAPITRE II

Aperçu historique sur TArt et la Science Odontologiques

. Les anciens eurent-ils des praticiens comparables à ceux de nos jours, s’occupant, comme eux, exclusivement du système dentaire, l’étudiant à l’état de santé et de maladie, s’efforçant de maintenir son intégrité et de réparer les désordres qu’ils n’avaient pu prévenir? (l’est chose possible, mais non certaine (i).

Pourtant, si l'on passe en revue l'histoire des civilisations anciennes, si l’on parcourt les œuvres des historiens et des littérateurs, des poètes, des philosophes et des médecins (jui sont parvenus jusqu’à nous, on retrouve de temps en temps quelques phrases, quelques fragments, quelques allusions qui indiquent bien que, dans ces diverses civilisations et suivant le principe de Lamarck que la fonction fait l’organe, les mêmes besoins avaient produit les mêmes effets, qu’autrement dit les belles Egyptiennes du temps de Ptolémée, les belles courtisanes Athéniennes du temps de Périclès, les belles Romaines du temps d’Auguste, les belles Mauresques du temps du califat de Cordoue éprouvaient le besoin de faire soigner, nettoyer, limer, obturer, extraire ou remplacer leurs dents pour « réparer des ans Virréparable outrage », que, par suite, il y a eu de tout temps des praticiens qui se sont occupés de cette tâche.

Il est possible que, dans certaines civilisations, cette fonc-

(l)D’L. Thomas, l’Odontologie dans l’antiquité. Paris, 188S. Gonos

tion ait été répartie entre plusieurs individus, comme du temps d’Ambroise Paré, où nous voyons le chirurgien s’occuper de plusieurs opérations dentaires : la réimplantation, la transplantation, les pansements, alors que les barbiers s’occupent de l’extraction et que les tablettiers sculptent les dentiers en ivoire de veau marin. Il est possible aussi que dans d’autres civilisations, comme chez les Égyptiens et chez les Romains, où les différentes parties de la médecine étaient spécialisées, un seul praticien se soit occupé lui-même de toutes les opérations qui constituent aujourd’hui la dentisterie, comme Casellius à Rome, le premier chirurgien-dentiste dont l’histoire nous ait conservé le nom (1).

Dans l’état actuel de nos connaissances sur l’état des civilisations anciennes, et malgré l’importance scientifique qu’a prise de nos jours l’archéologie, en nous révélant d’antiques civilisations dont il ne restait que des vestiges, il est difficile de reconstituer l’histoire de la science spéciale de la dentisterie et du dentiste..

Pourtant, avec les quelques données que nous trouvons dans les ouvrages de médecine qui nous sont parvenus, comme ceux d’HippocRAXE, de Celse, de Galliex, d’ALBULCASis, avec les découvertes archéologiques faites surtout depuis ces vingt dernières années en Grèce, en Asie Mineure, àHerculanura et à Pompéï, etc., on arrive, comme Cuvier, qui constituait la paléontologie avec quelques débris fossiles trouvés dans les terrains de l’époque tertiaire, à des reconstitutions qui doivent être bien près de la vérité historique.

Mais, dans ce travail de reconstitution, il est nécessaire d’avoir présent à l’esprit ce principe de biologie de Lamarck :

(1) P. Hamonic, la Chirurgie et la médecine d’autrefois, page 3. Paris, 1900. « De même, au médecin-chirurgien de l’antiquité, étaient dévolus certains soins d’hygiéne et de toilette qui sont laissés aujourd’hui aux masseuret aux coiffeurs. C’est pourquoi on rencontre souvent dans les trousses chi- . rurgicales des stugiles, des pièces à épiler, des instruments pour enlever les comédons et des auriscalpia pour nettoyer l’oreille. »

Les conditions extérieures de vie ou les circonstances créent les besoins ; les besoins font la fonction ; la fonction fait l’organe.

Si la société ou la civilisation considérée est arrivée à un degré plus grand de développement, les fonctions sont plus multiples et, par suite, les organes plus perfectionnés. Ainsi, si l’on considère la fonction du dentiste à notre époque, dans une société simple, embryonnaire, comme certains pays de l’Afrique ou de l’Océanie, ou même comme le hameau ou le village de certaines de nos contrées, la fonction dentaire sera simple, réduite à quelques pratiques empruntées aux préjugés populaires et à l’extraction ; chez les premiers, ce sera le marabout ou le sorcier, chez les autres, le barbier, le maré^ chal-ferrant ou le curé, qui exercera cette fonction simplifiée.

Si l’on considère, au contraire, la société plus complexe d’une des grandes villes où la civilisation contemporaine est raffinée, la fonction dentaire est développée à son maximum et celui qui l’exerce est un spécialiste, occupé exclusivement de cette fonction devenue compliquée au point même qu’elle peut se subdiviser encore, comme on le voit dans certaines grandes villes des États-Unis et même d’Europe, et donner naissance à des praticiens se consacrant chacun exclusivement à une des branches de cet art déjà spécialisé, l’un, aux extractions, à l’anesthésie, comme l’Institut Colton, à New-York l’autre aux reconstitutions par les aurifications à l’or adhésif, un troisième à la prothèse ordinaire, un autre à l’orthodontie, un quatrième aux restaurations faciales, etc. Si l’on reporte ces considérations non dans un même temps, mais dans la suite des temps, elles restent vraies.

Enfin,si l’onvoulait juger à notre époque de l’importance de l’art dentaire d’après la place que sa description occupe dans les ouvrages de médecine classiques, on en aurait une idée

très fausse, très inexacte, parce que généralement, dans les ouvrages de médecine de notre temps, cet art, cette science sontméconnus et ne tiennent qu’une place très restreinte dans les préoccupations de leurs auteurs. C’est ainsi que ia prothèse dentaire proprement dite n’y figure pas, non plus que l’orthodontie; à peine y voit-on quelques mots sur les restaurations faciales prothétiques.

Quant à la dentisterie opératoire, il n’est pas parlé des différents procédés de résection, d’obturation, d’aurification et de restauration des dents, pas plus que du traitement; en quelques lignes, rarement en un chapitre, l’extraction est indiquée le plus souvent par des procédés démodés, abandonnés des spécialistes depuis longtemps.

On trouve, par contre, dans ces livres, les maladies de dentition, les fractures des maxillaires et les manifestations buccales d’affections générales comme le cancer, la syphilis ou la tuberculose. De même, quand on considère les ouvrages de médecine de l’antiquité, on voit qu’ils avaient en général, pour les maladies dentaires, la même indifférence et pour les dentistes les mêmes préjugés. Il en est ainsi à toutes les époques ; par exemple, on ne rencontre dans Hippocrate que quelques considérations sur l’anatomie des dents, les phénomènes de dentition, les nécroses et les fractures du maxillaire ; en conséquence, on aurait tort d’en déduire que l’art dentaire se réduisait, dans l’antiquité grecque, aux quelques pratiques indiquées par Hippocrate, de même que l’art dentaire d’aujourd’hui est plus étendu que ne l’indiquent les ouvrages de médecine des contemporains. De même Guy DE Chauliac et ViGO,par exemple, ne parlent de l’art dentaire que tout à fait incidemment.

Quelle raison donner de cette méconnaissance de l’art dentaire et de ses pratiques, qui a persisté à travers les âges?

11 existait peut-être dès l’antiquité une division radicale de l’art dentaire.

Les médecins combattaient la douleur, traitaient lesafTeciions des gencives, avaient des procédés pour faciliter l’extraction; là s’arrêtait leur rôle. On dirait qu’ils regardaient comme indigne d’eux, non pas l’intervention manuelle, puisqu’ils faisaient la trépanation et le limage, mais l’enlèvement.

La dent est noire, livide, cariée et dangereuse; on la fait exfolier, on la cautérise; si, malgré tout, les accidents persistent, mieux vaut pour le patient se rendre chez le spécialiste du côté de l’Aventin, car son médecin n’aime manier ni le forceps, ni la volselle, ni la rhizagre (i).

Et quand ces remèdes ne guérissent point la douleur, il faut en venir à l’opération manuelle et arracher ; alors un spécialiste est requis.

Les médecins ont laissé cette opération aux chirurgiens expérimentés et aux vagabonds courant de ville en ville ( 2 ).

Nous ajouterons, après le D” Thomas, après la citation de Jean de Yigo, que l’art dentaire est, de toutes les branches des sciences médicales,celle qui, la première, s’est trouvée, par l’abandon volontaire auquel Tont vouée les médecins eux-mêmes, entre les mains des chirurgiens spécialistes, s’occupant le plus souvent de tout ce qui concernait la petite chirurgie, sous les noms de bar hier s-chirurgiens^ chiruygiensventouseurs^^ic....^ mais, quelquefois aussi, exerçant exclusivement l’art dentaire, comme dentistes ou chirurgiens-dentistes.

En conséquence, et la plupart des auteurs qui ont écrit sur la matière le constatent, on est amené à admettre comme probable,par la même déduction,que '.dans les civilisations antiques.^ l’importance et les travaux des praticiens de l’art dentaire pouvaient être, par rapport aux citations des ouvrages des médecins de l’époque, dans la même proportion que les travaux et l importance des chirurgiens dentistes de notre époque sont aux citations des ouvrages des médecins contemporains.

Seulement, à l’époque contemporaine, nous avons, pour apprécier l’importance de Tart dentaire, les ouvrages techniques cpii font défaut dans l’antiquité, période surtout de

(1) D'' Thomas, TOdontologie dans l’antiquité, p, 28.

(2) Jean de Vigo.

tradition verbale. Ce théorème vient confirmer celai que nous énoncions au début de cette étude historique sur l’existence probable d’une longue continuité de praticiens dentistes dans les civilisations anciennes pour élaborer les notions artificielles et simples qui ont servi aux premières constructions de la science odontologique.

Enfin, nous ajouterons à toutes les causes qui rendent difficile la reconstitution de l’art dentaire et du dentiste dans les temps passés, l’espèce d’antagonisme latent qui semble avoir existé de tout temps entre les médecins et les praticiens qui ont exercé les diverses parties de la chirurgie, et notamment l’art dentaire. Aussi il semble que dans les différents ouvrages qui ont traité ces sujets, les auteurs médecins, par suite de cet antagonisme, aient toujours pris plaisir à rabaisser le praticien des dents, à choisir comme type à mettre en lumière l’empirique le plus ignorant, le plus ridicule, le plus charlatan, pour caractériser une époque, et à le confondre avec les praticiens contemporains honnêtes et professionnellement instruits.

Gela a beaucoup contribué à créer un préjugé contre lequel il appartient aux chirurgiens-dentistes de réagir dans le récit de l’histoire de leurs prédécesseurs. C’est à eux à tirer de l’oubli les praticiens éclairés et à faire oublier les autres.

De ces divers principes et déductions, il résulte qu’il a très certainement existé, dans les civilisations antiques, des praticiens s’occupant spécialement de soigner, de réparer et de remplacer les dents. Les traces de leur existence sont légères ; nous venons de montrer pourquoi les ouvrages médicaux ne contiennent que peu d’indices de leur passage ; quant aux ouvrages techniques, peut-être en existait-il dans cette magnifique bibliothèque d’Alexandrie, qui fut la plus vaste encyclopédie des connaissances de l’antiquité. Ils ont alors disparu avec elle dans les incendies qui l’ont détruite.

On retrouve quelques autres traces de l’existence des dentistesdansdes citations empruntéesaux œuvres des historiens, des législateurs, des poètes.

Enfin, l’archéologie nous fournit quelques preuves matérielles dans les fouilles faites au milieu des ruines des villes antiques, particulièrement dans les tombeaux des princes et des rois, mais, naturellement, chez les peuples qui avaient l’habitude de conserver les cadavres de leurs ancêtres, soit en les embaumant, comme les Égyptiens, soit en les enterrant comme les modernes. Les peuples qui les brûlaient, comme les Grecs et même les Romains, nous ont enlevé tout moyen de retrouver des traces de l’art dentaire à leur époque. Il a fallu, pour découvrir quelques preuves indiscutables, des catastrophes comme celles d’Herculanum et de Pompéi, surprenant deux villes en pleine vie, en pleine activité, pour faciliter ces reconstitutions d’art et de technique, dont il n’est pas resté trace dansles ouvrages parvenus jusqu’à nous; aussi pouvons-nous dire avec le Dexeffe :

Les tombeaux n’ont pas encore livré tous leurs secrets.Attendons (i)

(1) D' Deneffe, la Prothèse dentaire dans l’antiquité, 1899.

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