LE CHIRURGIEN-DENTISTE DANS L’ANTIQUITÉ
Delaméthode que nous avons adoptée et des considérations qui précèdent et sur lesquelles nous ne saurionstrop insister, il résulte qu’il devait exister dans les civilisations les plus anciennes, chez les Aryens et chez les Égyptiens, des spécia^ listes pour traiter les maladies des dents :
La médecine était cultivée chez les Aryens (xv* au x* siècle av. J.-C.), mais ils paraissent avoir eu moins de confiance dans les remèdes qu’elle fournissait que dans les exorcismes au moyen desquels leurs prêtres prétentendaient chasser les maladies (i).
Les spécialistes des dents étaient-ils les aides, les assistants desprètres dans les temples consacrés à Isis, à Osiris, àSérapis, premiers berceaux de la médecine dans les civilisations anciennes? Étaient-ils plus tard des praticiens indépendants, s’occupant de la petite chirurgie? C’est ce qu’il ne nous est pas possible de dire dans l’état actuel des connaissances archéologiques.
Le célèbre historien Hérodote, d’Halycarnasse, qui écrivait vers 45o av. J.-C., nous apprend qu’à son époque il y avait en Egypte un nombre considérable de médecins qui, au lieu de soigner indifféremment toutes les maladies, s’étaient voués chacun à une spécialité ; les uns s’occupaient des maladies des yeux,les autres des maladies des dents, d’autres des maladies de la tête, ou du ventre, ou des parties génitales, et ainsi de suite. Il n’est donc pas douteux que,dès le ve siècle av. J.-G.,l’art dentaire était cul-
(1) Gustave Lebon, les Civilisations de l’Inde,
tivé en Égypte comme une véritable spécialité. On trouve quelques maladies des dents et des gencives mentionnées dans le papyrus d’EsERS, sorte de compendium qui aurait été commencé en 8700 et terminé i55o ans av. J.-G. On n’y rencontre pas moins de quatorze recettes destinées à la cure des diverses affections dentaires (i).
Ainsi, nous avons une preuve de l’existence des dentistes dans les écrits d’HÉRonoxE, qui en fait mention. Cet historien vint en Égypte vers 4o0 av. J.-C.
A quel degré de développement l’artdentaire était-il arrivé dans l’ancienne Égypte? Nous ne le savons malheureusement pas. Malgré les scrupuleuses et consciencieuses recherches de l’illustre professeur Ebers, du craniologue Émile ScHMiTT, du savant Virchow, du dentiste MuMMERvet d’autres, on n’aurait absolument rien trouvé dans des centaines et des centaines de crânes égyptiens (pas même dans ceux de momies de roi) qui puisse se rapporter à l’œuvre des dentistes.
M. Daressy, conservateur du musée de Gizeh, où se concentrent, pour ainsi dire, toutes les richesses archéologiques de l’Égypte, n’a également rien trouvé qui s’y rattache. Le D'’FouQüET(du Caire),dans ses longues études anthropologiques sur les momies égyptiennes, n’a rien trouvé non plus; néanmoins il affirme qu’il est impossible que la prothèse dentaire fût inconnue des Égyptiens. Peut-être, dit-il, leurs lois religieuses leur défendaient-elles d’y avoir recours ; peutêtre, ajouterai-je^ moi, les embaumeurs enlevaient-ils systématiquement de la bouche des cadavres les pièces prothétiques ; mais il n’est nullement admissible que les Égyptiens n’aient pas connu la prothèse dentaire, puisqu’elle était pratiquée par les Phéniciens, leurs voisins, peuple avec lequel ils étaient en relations commerciales très intimes et sur lequel l’Égypte (vers le vi® siècle av. J.-C.) étendit sa souveraineté (2).
(1) Lemerle, loc . cit .
(2) Güérim, Développemeat historique de l’art dentaire, p. 2S.
Les Phéniciens pratiquaient la prothèse dentaire, comme le montre la pièce prothétique trouvée en 1841 par le docteur Gaillardot dans une des tombes les plus anciennes de la nécropole de Saïda (Sidon). Voici ce que nous lisons à son sujet dans la Mission de Phénicie, par Ernest Renan,
C’est une portion de mâchoire supérieure de femme présentant les deux canines et les quatre incisives réunies par un fil d’or. Deux de ces incisives paraissent avoir appartenu à un autre sujet et avoir été placées là pour remplacer celles qui manquaient (i).
On peut voir cette pièce remarquable au Musée du Louvre, à Paris. Le dentier seul existe, la mâchoire a disparu complètement. La civilisation grecque n’ayant pénétré en Phénicie que vers l’an 400 av. J.-G., tout porte à croire que le dentier de Sidon est antérieur à cette époque.
Mais quelques-unes des pièces prothétiques trouvées dans les nécropoles étrusques sont probablement encore plus anciennes que cet appareil dentaire phénicien; elles démontrent clairement que les dentistes étrusques, plus de 2o siècles avant nous, savaient déjà exécuter assez bien une sorte de travail à pont {bridge-work).
Deux des pièces en question se trouvent au musée civique de Gorneto, deux au musée du comte Bruschi, également à Gorneto, et une au musée du pape Jules, à Rome.
Un autre appareil dentaire, découvert dans une nécropole étrusque, près d’Orviéto, appartient à l’université de Gand, à laquelle il a été vendu. Il est attaché à un fragment de mâchoire supérieure où existent encore six dents molaires et lès deux dents canines, tandis que les quatre incisives manquent. L’appareil en question était simplement destiné à immobiliser deux dents naturelles branlantes, c’est-à-dire des incisives de droite,maintenant disparues,et à en prévenir la chute.
(1) Deneffe, loe. cit..
Chez les Hébreux, on attachait un grand prix aux dents (meules) : « dent pour dent. » « La loi ne permettait pas aux Hébreux de porter quoi que ce fût au Sabbat, mais le Talmud permettait aux femmes juives de se rendre au Sabbat avec leurs fausses dents d’or et d’argent. Quelques rabbins admettent les dents d’argent, car elles ressemblent aux dents naturelles, mais interdisent de se rendre au Sabbat avec des dents en or.
On n’employait pas d’os humains pour les transformer en fausses dents et les polir, caria loi déclarequ’ils sont malpropres, c’est-à.dire malsains (i).
Chez les Grecs, comme chez les Égyptiens, comme dans toutes les civilisations anciennes de l’Asie Mineure, il devait exister, dans les villes principales naturellement, des praticiens qui s’occupaient plus spécialement de la petite chirurgie et des maladies des dents. Il faut ici encore en chercher les preuves dans les temples consacrés au culte d’Asclépias (Esculape), dieu de la médecine, et de sa fille Hygie, déesse de la santé, d’autant plus qu’on attribue à Esculape l’invention de l’extraction des dents (2).
On sait que ces temples étaient autant des édifices religieux que des hôpitaux où les Grecs venaient demander au dieu la guérison de leurs maladies; le prêtre et ses assistants se partageaient les soins et les traitements nécessaires pour faciliter les cures miraculeuses dont l’Asclépion était le théâtre.
Les Asclepieia, où les prêtres dirigeaient ainsi de véritables cliniques, ont produit d’illustres écoles de médecine, parmi lesquelles on cite celles de Rhodes, de Cos, de Gnide, de Grotone, de Gyrène, etc.
Les Asclépiéides étaient à la fois des écoles médicales et et des confréries religieuses (Hippocrate appartenait à celle de Cos). Certaines Asclepieia furent plus tard des cliniques en-
(1) Napiitali Hez Imber, in Revue odontologique de février 1893.
(2) Vincent Guérini, loc. cil.
tièrement laïques, antagonistes même des Asclepieia sacrées (1). Les médecins se plaçaient sous la protection du dieu guérisseur et de sa fille. Ils étaient nombreux à Athènes et formaient une sorte de corporation ayant des intérêts communs.
Parmi les ex-voto trouvés dans le sanctuaire de TAsclepion d’Athènes, on est frappé du nombre des membres humains qui y figurent.
Il y a des visages tout entiers et des parties de visages, des yeux, des bouches, des nez, des mâchoires^ des dents, etc... Beaucoup de ces offrandes sont en or ou en argent, d’autres sont simplement en argent doré ; quelques-unes sont travaillées avec art et faites de plusieurs matières (2).
Outre ces offrandes, dont le sens est parfaitement clair, les inventeurs en signalent d’autres qui se rattachent non moins intimement à la médecine. Ce sont des instruments de chirurgie : sondes, boîtes à drogues en marbre de Parus ou faites d’une matière plus délicate et renfermées dans des gaines en bois. On devine qui a consacré ces objets : ce sont des médecins pour appeler sur le client la protection du dieu ou le remercier de les avoir secondés dans leurs cures.
Ainsi s’expliquerait l’odontagos, sorte de pince en plomb, trouvée dans le temple de Delphes (3).
Nous ne pouvons préciser la situation du spécialiste qui s’occupait des dents dans les asclepieia, ni ses rapports avec le chef suprême de l’Asclepion, le prêtre, ou, plus tard, avec la corporation des médecins.
Quelle était l’étendue de ses connaissances et de sa thé-
(1) Darembeeg, Histoires des sciences médicales.
(2) Ces renseignements sont extraits de l’Asclepion d’Athènes, d’après de récentes découvertes par Paul Gérard. Paris, 1889.
(3) Recherches historiques sur l’art du dentiste chez les Anciens (1791), par J. R. Doval, Histoire des Sciences médicales,dentiste, membre des Collège et Académie de Paris et de plusieurs sociétés savantes.
rapeutique? Si nous nous rapportons à Hippocrate, celles-ci étaient très restreintes.
Hippocrate connaissait les désordres causés par la dent de sagesse, les abcès alvéolaires et la nécrose des maxillaires dont il cite des cas; mais les moyens thérapeutiques qu’il préconisait pour combattre ces affections étaient extrêmement primitifs c’est ainsi qu’il recommandait contre l’odontalgie et les fluxions des gargarismes de castoreum et de poivre, et contre les abcès de la bouche une bouillie de lentilles. Il attribuait les anomalies de position des dents à une race d’hommes particulière. Il parle de la nécrose de la voûte palatine, de l’affaissement du nez dans certains cas. Il n’ignorait pas les fractures de la mâchoire inférieure. Les appareils qu’il recommande pour y remédier, quoique compliqués, répondaient à des indications réelles (i).
li n’est nullement question de la prothèse dentaire dans Hippocrate; mais cela ne prouve pas qu’elle était inconnue aux Grecs de cette époque. De nombreux et savants auteurs d’ouvrages médicaux ont été absolument muets relativement à la prothèse dentaire, même à des époques où elle était très répandue, comme nous l’avons déjà dit.
Dans une tombe de l’ancienne Tanagra, on a trouvé un appareil dentaire, destiné à fixer deux incisives médianes branlantes, et qui est actuellement la propriété duD'^LAMBROS, d’Athènes, et qui remonte à trois ou quatre siècles av. J.-C.
Malgré sa simplicité, en comparaison des appareils étrusques, cet appareil suffit à démontrer qu’à l’époque d’HippocRATE,ou peu de temps après, on exécutait déjà en Grèce des pièces dentaires (2).
Le D'' Lambros assure qu’on a trouvé plusieurs fois, dans d’anciennes tombes grecques, des dents aurifiées ou plombées. Un fait relaté par l’excellent archéologue Eugène Toclouze tend à démontrer que l’obturation des dents cariées fut effectivement pratiquée par les anciens, bien qu’il soit impossible de dire où et quand cette opération commença
(1) Lemerle, Notice sur l’histoire de l’art dentaire. Paris, 1900.
(2) Voir, la Prothèse dentaire dans l’antiquité, par le D' Deneffe. 1899.
à être mise en usage. En étudiant une tombe gallo-romaine, le D"" Toulouze remarqua entre deux molaires une espèce de croûte jaunâtre qu’il prit d’abord pour du tartre; mais, en l’enlevant par parcelles avec son canif, il s’aperçut que cette matière, au lieu d’être simplement déposée sur les surfaces contiguës des deux dents, remplissait une cavité existant dans l’une d’elles. Il s’agissait, en fait, d’une obturation pratiquée au moyen d’un mastic, dont la partie en excès n’avait pas été enlevée et avait durci entre les deux dents. La dureté de cette substance était considérable, tellement que la lame du canif en resta émoussée (1).
Or, si,même dans la Gaule,on pratiquait l’obturation dentaire, on doit à plus forte raison admettre que cette méthode était en usage chez les Romains, conquérants et civilisateurs de la Gaule, et chez les Grecs, peuple encore plus civilisé que les Romains et maître de ces derniers dans les sciences et dans les arts.
A l’époque d’ Aristote, c’est-à-dire au iv® siècle av. J.-C., l’extraction des dents devait être une opération assez commune. Ce philosophe s’en occupe dans son livre sur la mécanique; il examine le mécanisme du forceps dentaire et dit que cet instrument consiste en deux leviers agissant en sens contraire et ayant un point d’appui unique.
Enfin, nous terminerons par cette citation du Denepfe, relative à l’antiquité de la prothèse dentaire, qui concorde avec ce que nous avons avancé plus haut:
Les écrits cLHippocrate et de Celse, le dentier du D' Lambros, trouvé à Tanagra, leVécit de Lucien, le texte delà loi des XII Tables, les épigrammes de Martial, la satyre d’HoRACE établissent l’antiquité de la prothèse dentaire en Grèce et en Italie ( 2 ).
Chez les Romains, nous trouvons plus de renseignements
(1) D' Denepfe, loc . cit ., p. 33.
(2) D' Denepfe, loc . cit ., p. 47.
— kl —
sur l’histoire de l’art dentaire. Des médecins comme Celse et Galien y consacrent dans leurs ouvrages une partie plus importante que les auteurs grecs; des poètes comme Horace (1) dans ses Satires, comme Martial (2), comme Jüvénal, dans leurs Épigrammes, font allusion aux dents artificielles des courtisanes romaines.
La loi des XII Tables, publiée 45o ans av. J.-C., renfermait des dispositions restrictives des dépenses funéraires.
On lit sur la Table X de Jure Sacro, loi xv% que l’or soit écarté des funérailles . Mais celui dont les dents sont unies par de l’or peut être brûlé, ou enseveli avec cet or (3).
Il est certain qu’à cette époque éloignée on remplaçait les dents absentes, tout au moins celles qui se voyaient. Nous avons déjà dit que le musée de la ville de Corneto, près de Givita-Vecchia, possède deux petites pièces de dents artificielles dont l’une a été trouvée au-dessus d’un tombeau étrusque remontant à quatre ou cinq siècles avant l’ère chrétienne, et l’autre dans un tombeau romain de la même époque. Ces pièces sont formées de dents sculptées dans des dents d’animaux et fixées sur un ruban d’or mince et très mou (4).Cet or a dû être plié et ajusté dans la bouche même.
Enfin, pour la première fois, il nous est permis de constater l’existence authentique d’un chirurgien-dentiste, véritable spécialiste, Casellius, qui, sous le règne de Domitien, au premier siècle de l’ère chrétienne, exerçait à Rome toutes les pratiques de l’art dentaire.
Sur une des sept collines de la Ville Éternelle, sur le mont Aventin, se trouve le cabinet d’opérations de Casellius,
(l) « Quoique tu ôtes chaque soir tes dents comme ta robe. » Epigr. xxxvin, liv. IX (D^Deneffe).
i2) « Vous auriez ri en voyant les deux sorcières fuir vers la ville, perdant dans leur course, Camidie ses fausses dents, Sagène sa chevelure postiche, — Satyre vui, liv. 1 ^Horace).
(3) Dr Deneffe, loc. cit.
(4l Caselliüs arrache ou guérit une dent malade (Martial, liv. x, épigr. LVl).
ancien esclave affranchi, comme la plupart des médecins de cette époque. Il lime et polit les dents des belles Romaines, désireuses de se montrer dans tout l’éclat de leur beauté aux jeux du cirque ou à la promenade sur la voie Appia.
Près du fauteuil à haut dossier recouvert d’une étoffe en pourpre de Tyr se trouve sa table de travail avec les quelques instruments rudimentaires que nous décrivent Celse et Galien: l’odontagre pour l’extraction des dents chancelantes, le rhizagre pour les racines, les volselles pour les esquilles, les cautères, les stylets. Les vases et les amphores qui garnissent les murailles contiennent les remèdes et les dentifrices extraordinaires au lait de chienne, à la tête de loup, à la cervelle de lièvre, à la corne de cerf, etc..., qui formaient toute la pharmacopée de l’époque. Çà et là des bottes de fleurs et des plantes vertes, des animaux de toutes sortes, des mortiers, des flacons, des cruches avec ou sans inscriptions, tout un assemblage bizarre des objets les plus divers garnissait les coins de la pièce. Dans un des angles, une table de travail, sorte d’établi, sur laquelle étaient placés limes, scies, poinçons, marteaux, des fils d’or et des fils de soie, du plomb, de l’ivoire et des morceaux d’os. C’étaient encore des plats contenant des dents d’hommes et d’animaux et quelques appareils de plusieurs dents, tout prêts à être posés (1).
Martial parle encore deCASELLius comme d’un dentiste célèbre dans toutrempire,qui était devenu riche comme un sénateur et était aimé des grandes dames parce qu’il leur rendait, parlapuissancedesonart,les charmes qu’elles avaient perdus.
Jdvénal raconte que l’os etl’ivoire remédiaient aux désordres de la bouche d’Églé, que la courtisane Galla, plus coquette et plus adroite, ôtait pendant la nuit ses dents artificielles.
(l) Le D' P. Hamonic possède, dans ses collections, un petit vase extrêmement curieux remontant à l’époque romaine, qui contenait vraisemblablement un élixir odontalgique, à en juger par la figurine qui le décore {iOdontologie, 30 septembre 1898).
Les citations de ce genre pourraient se multiplier et toutes nous prouvent combien les femmes de l’antiquité prenaient soin de leur bouche.