LE CHIRURGIEN-DENTISTE AU MOYEN-AGE
L’empire romain s’est effondré sous les coups des barbares, entraînant dans sa chute la civilisation raffinée dans laquelle nous avons vu que le chirurgien-dentiste avait sa place.
La société nouvelle qui s’élève sur ses ruines est exclusivement guerrière; toutes les traditions des arts et des sciences semblent être perdues, la chaîne des progrès humains paraît brisée. Les peuples sont plongés dans les ténèbres du moyen-âge. Il en est ainsi également de la médecine et de l’art dentaire. Pourtant une autre race se fait la continuatrice des Romains et donne naissance à une brillante civilisation nouvelle; il s’agit des Arabes.
Les arts et les sciences fleurissent à Bagdad et à Cordoue. Nous y retrouverons bientôt le spécialiste des maladies des dents, comme dans la civilisation précédente. Était-il exclusivement dentiste ou un de ces chirurgiens-ventouseurs dont parle Abulcasis dans la 31® section de son ouvrage sur l’extraction, des dents et qu’il accuse d’erreur? On l’ignore. Il donne une division des affections dentaires, que Guy de Ghaüliac et, après lui, Jean de Vigo reproduisent; elle comprend six classes : la douleur, la corrosion (carie), la congélation, la dormitation (endormissement des dents), le limon ou puanteur et la laxation ou relâchement (1).
Cet auteur cite souvent les dentistes empiriques contre lesquels il cherchait à mettre en garde le public; donc ils existaient.
Entrons chez un des confrères dentistes d’ABULCASis, le célèbre médecin de cette époque.
(1) Lemerle, loc . cit .
Godon
Les instruments sont déjà plus nombreux, il y a des pinces de difFérentes forces pour l’extraction qu’on pratique avec plus d’assurance. Quatorze grattoirs de formes diverses servent à l’ablation des dépôts calcaires et au nettoyage des dents ; il lime les dents et les ligature ; il les obture avec une substance composée de mastic et d’alun et pose des dents artificielles en os et en ivoire, comme son confrère romain. Mais combien sa thérapeutique est pleine de remèdes extraordinaires, comme les purgations, les saignées, les pansements de beurre chaud qu’il emploie pour soulager les belles Mauresques qui souffrent.
En voici un exemple :
Prenez des semences de porlulaca, de coriandre, de lentilles écorcées, de santal citrin, de roses, de pyrètre, de camphre, de chacune une partie également bien pilée et placez sur la dent malade.
Il cherche à consolider les dents branlantes avec des astringents, et, en cas d’insuccès, il les lie ensemble avec un fil d’or ou d’argent; il possède une série d’instruments pour enlever le tartre dont il distingue trois sortes : le noir, le vert et le jaune, qui, dit-il, causent des ravages surtout parce qu’ils se glissent sous la gencive et mettent les racines à nu.
Pour l’extraction, il est d’avis qu’on ne doit jamais se hâter, car une dent est un membre. Il faut s’assurer d’abord qu’on a bien saisi la dent douloureuse parce que le patient peut souvent se tromper (1), puis on sépare soigneusement avec un scalpel la gencive de la dent, on saisit celle-ci avec les doigts ou avec une pince légère à poignée courte et à long mors, de façon à ne pas exercer une trop forte pression et on amène peu à peu son ébranlement. Ensuite on pose la tête du patient entre ses genoux pour qu’il demeure immobile, on prend une
(1) G. Gross.Abülcasis a vu souvent cette méprise du fait des chirurgiensventouseurs. 11 est probable que ces derniers se chargeaient surtout des petites opérations et en particulier des opérations dentaires.
pince plus forte, en acier, pourvue de tampons pour empêcher le glissement, et on enlève la dent franchement. Si la dent est brisée et (ju’une racine reste dans la gencive, Abdlcasis ramollit au moyen de coton plongé dans du beurre chaud. Il répète ce pansement pendant quelques jours, puis il cherche à enlever la racine avec une pince en forme de bec de cigogne. S’il n’y parvient pas, il dépouille la racine de toute sa gencive avec un couteau spécial et emploie un instrument approprié au cas. Il a une grande diversité d’instruments dentaires et, praticien habile, il est à même de s’en confectionner quand il n’en existe pas pour un cas déterminé. Il connaît le limage des dents faisant saillie. Il a diverses formes de limes, et, lorsque deux dents sont très rapprochées, il peut les séparer à l’aide d’un couteau à émail en forme de hachette.
Il peut aussi, d’uae maiu légère et exercée, remettre une ou deux dents tombées et les consolider au moyen d’une ligature. Il remplace quelquefois les dents par des morceaux d’os de bœuf qu’il taille en forme de dents et qu’il pose à la place de celles qui sont tombées ; puis il les assujettit et l’on s’en trouve bien (i).
3Iais la prothèse, d’après Abulcasis, était entre les mains d’empiriques et de chirurgiens de bas étage (2).
On peut voir, par cette reconstitution du dentiste arabe, que l’art dentaire était parvenu, chez les Arabes, au commencement du XII® siècle, à un degré de développement assez élevé, et supérieur à celui atteint par les Romains.
Chez les peuples de rage germanique au moyen âge, en pleine période guerrière, période aussi de superstition et de préjugés, l’art de guérir était dans l’enfance et consistait surtout dans l’emploi de paroles magiques, de boissons diverses ou de moyens empiriques des plus grossiers. II en était de même de l’art dentaire. C’est ainsi qu’on croyait favoriser l’éruption d’une dent normale chez un enfant, en lui entou-
(1) G. Gross, l’Art dentaire chez les Arabes.
(2) Lemerle, loc . cit ., p. 37.
rant le cou d’un fil préalablement teint de sang par son passage au travers des yeux d’une souris.
Après la chute de l’empire romain, les Goths furent les seuls à conserver quelques restes de civilisation latine parmi les peuples chrétiens. Cependant les moines commencèrent bientôt à se consacrer à la science. L’ordre de saint Benoît pratiquait la chirurgie avec quelque éclat, mais tout son savoir reposait sur l’empirisme. La thérapeutique consistait tout entière dans l’emploi de quelques pommades que les barbiers ou les mires, médecins et chirurgiens ambulants, vendaient à vil prix en parcourant les villes et les campagnes.
C’était cependant au moyen âge une chose du plus haut prix que la dent d’un homme, et l’on punissait celui qui brisait une dent aussi rigoureusement que celui qui cassait un bras. On spécifiait soigneusement dans la procédure qu’il y avait eu dent brisée, les experts étaient entendus, ils pesaient le cas, racontaient longuement l’histoire de la fracture partielle ou totale, verticale ou horizontale, et le juge prononçait d’après eux. On pense que ces experts devaient être soit des « mires » renommés dans les maladies dentaires, soit des chirurgiens habiles et jurés. Les vieux registres du Parlement ont conservé plusieurs procès de ce genre.
Nous ne citerons que pour mémoire celui de ce Guillaume qui, de gaieté de cœur, fit arracher les dents à des prisonniers enfermés par lui au château de Saint-Venant, en 1318.
Une ordonnance de 1391 déclare que celui qui aurait dévasté le champ ou la vigne paierait une amende ou qu’on lui arracherait une dent (1). Le fer servant â l’opération se nommait la dentaire, dentaria, en latin, dont l’argot du métier fit plus tard le pélican (2).
(1) Dictionnaire Larousse, p. 624.
(2) On trouve une autre étymologie de ce mot dans l’Introduction aux œuvres d’Ambroise Pahè, de Malgaigne.
Confondus avec les chirurgiens, dont ils faisaient d’ailleurs partie pour la plupart, les arracheurs de dents furent, au XIII® et au xiv® siècle, retenus par diverses mesures prohibitives émanées de l’autorité royale et visant plus directement la thérapeutique généralement employée alors. En 1311, une ordonnance portait que, pour mettre un terme aux déprédations de certains tire-laine, pseudo-guérisseurs affublés d’oripeaux, « mires » ou arracheurs de dents, et tirant à la fois les dents et la bourse des gens simples, il serait désormais enjoint aux chirurgiens de se pourvoir de maîtrises et de titres suffisants pour exercer la médecine.
Cinquante-trois ans plus tard, en 1364, Charles V enjoignait de brûler toutes les bannières des praticiens non pourvus de maîtrise et les affiches mensongères par lesquelles ils en imposaient aux naïfs.
Bientôt les barbiers eurent le monopole de la petite chirurgie. On signale à ce sujet une ordonnance impériale de 1496, à Francfort-sur-le-Main, prescrivant aux médecins de faire connaître aux barbiers les différents moyens de pratiquer la saignée sans danger. Malgré toutes les ordonnances, à côlé de ces chirurgiens sans grande science médicale, mais reconnus officiellement, il y avait une foule d’empiriques, de charlatans, d’arracheurs de dents, auxquels il était interdit de vendre des médecines et de pratiquer des opérations chirurgicales en dehors des foires, sous peine de punition.
Ce fut donc dans les couvents et entre les mains des barbiers, des mires et des charlatans que demeura presque exclusivement, et cela pendant des siècles, la pratique de l’art dentaire au moyen-âge. Aucun médecin ne voulait exercer cette branche de la médecine, et même la création des premières universités n’apporta aucun changement à cette situation, comme l’indique la citation suivante de Guy de Chauliac, en 1310:
Toutes les opérations particulières qu’on fait sur les dents appartient nent aux barbiers et aux arracheurs de dents (dentateurs de Joubert, le traducteur) les médecins et les grands chirurgiens les leur ont abandonnées ; il est pourtant nécessaire qu’ils en prennent soin et qu’ils en soient les directeurs.
Guy de Chauliac, le chirurgien le plus considérable du XVI' siècle, dans son Traité général de chirurgie, parle peu du traitement des dents malades, parce que cette partie des sciences médicales était tous les jours de plus en plus séparée de la médecine proprement dite pour rentrer dans le domaine du spécialiste, soit les barbiers d’alors, soit les dentistes Dentaribus et dentistis.
Il cite un grand nombre d’instruments dentaires, qu’ils employaient à cette époque et qui sont la plupart du temps ceux d’ABULCASis; de même, la thérapeutique qu’il indique est celle d’ Avicenne. Il signale la nocuité du tartre et semble être le premier qui ait nettoyé les cavités des dents cariées avec de l’eau forte. Pour guérir les fistules, il recommande l’arsenic. Il cite la lime, qui est aussi d’un fréquent emploi.
Les matières employées jusqu’alors pour l’obturation des dents étaient la cire et le mastic.
On ne connut pas de matière plus durable jusqu’à 1430. A cette époque, Jean Argdlanus (Giovanni d’ARCOLi) recommanda l’obturation au moyen de feuilles 'd’or minces, la cavité étant nettoyée avec des acides.
On peut ajouter cette citation de Jean de Yigo (1313, Pratique copieuse) : « On peut ôter cette corrosion avec un trépan et instruments convenables et après emplir la concavité de feuilles d’or pour la préserver de la putréfaction. »
Nous terminerons ce chapitre par une citation empruntée aux statuts des « barbiers de Montpellier » qui formaient une sorte de confrérie de Saint-Côme. Leurs statuts de 1428 et de 1328 portent dans un dernier article :
Défense aux tailleurs de pierre ou de rupture, aux abatteurs de cataracte et aux arracheurs de dents d’arriver dans la ville et banlieue de Montpellier sans la licence des quatre maîtres jurés.
Chose singulière, à l’imitation des chirurgiens qui avaient abandonné à d’autres la réduction des luxations et des frac^ tures, les barbiers, ou du moins ceux de Montpellier, avaient aussi rencontré dans leur domaine une opération qu’ils ne voulaient pas pratiquer; et tandis que Guy de Chauliac se plaignait au xiv® siècle que les chirurgiens leur avaient abandonné l’arrachement des dents, dès le xv® siècle, eux-mêmes, comme nous l’avons vu, reconnaissaient des arracheurs de dents spéciaux auxquels ils donnaient licence d’opérer sous leurs yeux et dans leur propre ville.