‹ L'évolution de l'art dentaireChapitre 8 sur 133 · UE CHIRURGIEN-DENTISTE AU XVI' ET AU XVII' SIÈCLE · texte numérisé non relu

UE CHIRURGIEN-DENTISTE AU XVI' ET AU XVII' SIÈCLE

Au XVII® siècle, le grand peintre hollandais Gérard Dow nous reproduit dans plusieurs tableaux l’intéressant intérieur d’un dentiste de son époque : dans un cabinet sombre, sans doute pour indiquer que la science est occulte, devant une fenêtre à petits carreaux, un patient est assis dans un fauteuil de bois ordinaire; au mur sont accrochés un peu partout des bassins de cuivre pourvus d’une échancrure, analogues à ceux dont se servent les barbiers, car le dentiste de cette époque est un peu barbier, un peu chirurgien ; des vases, des flacons contiennent des ingrédients divers; un crâne sur la table de travail; à côté, des instruments, des pélicans, des daviers, des poussoirs et des déchaussoirs : tout l’arsenal opératoire d’Ambroise Paré, dont il est l’élève et dont il connaît les ouvrages. Ce n’est plus le mire, le dentateur du moyen-âge, c’est l’expert-dentiste, reçu au collège de chirurgie, et toute sa thérapeutique est celle qu’indique Ambroise Paré : le vitriol pour tuer les vers des dents, les

gousses d’ail chauffées, le cautère, l’huile de giroffe, etc. Il obture et aurifie même les dents avec des feuilles d’or, les réimplante et les transplante, pose des dents d’ivoire ligaturées aux dents voisines.

Le dentiste est déjà un homme plus instruit que ses prédécesseurs sur l’anatomie et la pathologie, qu’il a pu lire dans les livres d’Urbain Hémard (1) et d’Ambroise Paré; la science a fait quelques progrès ; des édits royaux lui ont créé une sorte d’état civil, il a sa place dans les cérémonies publiques, il est l’aide modeste du chirurgien, bien modeste aussi lui-même : un grand peintre s’intéresse aux diverses scènes de sa vie professionnelle et en perpétue le souvenir. Il rend plus de services au public, car sa technique a beaucoup progressé.

Pour la cure d’une dent, il a trois moyens : le premier est d’ordonner un régime, le second de purger la matière antécédente, et le troisième est l’application de remèdes particuliers, propres à faire céder cette douleur. Il cite les anciens qui ont toujours employé le vinaigre comme remède parce qu’il est incisif et pénétrant. Puis il emploie une série de formules composées de plantes astringentes, formules qui varient suivant que le mal est de cause chaude ou de cause froide. Si la chaleur est la cause de la douleur, elle semble provoquée par des aiguilles et l’on éprouve de fortes pulsations à la racine et aux tempes ; dans ce cas, comme remède, il applique le froid. Si c’est, au contraire, le froid qui est la cause du mal, le malade éprouve de violents maux de tête, il a du mucus et de la salive en abondance dans la bouche, et il fait céder la douleur par l’emploi de la chaleur.

Enfin, pour faire tomber une dent par morceaux, il fait une pâte avec de l’encens et un peu de fleur d’amidon et il

(1) Urbain Hémabd. Recherche delàvraye anatomie des dents, etc... Uyon, 15'):’.

enveloppe la dent avec soin, sans toucher aux autres dents. Il ne connaît pas d’autres causes de la carie dentaire que celles données par Hippocrate et Galien. L’érosion des dents est, pour lui, provoquée par une humeur ai^re et âcre qui les corrode et les perce. Il emploie la lime pour les cavités interstitielles.

Les instruments qu’il emploie pour l’extraction des dents sont plus ou moins barbares.

Du reste, Ambroise Paré, son maître, considère l’extraction d’une dent comme une opération très difBcile, car il nous dit dans un chapitre : « Il faut que le dentateur soit bien exercé « à tirer les dents, car véritablement il faut bien être indus- « trieux à l’usage du polican, à cause que si l’on ne s’en sait « bien aider, on ne peut faillir à jeter trois dents hors de « la bouche et laisser la mauvaise et gâtée dedans... »

« Je conseille donc à ceux qui voudraient se faire arra- « cher les dents qu’ils aillent aux vieux dentateurs, et non « aux jeunes. »

Les instruments qu’emploie le dentiste de Gérard Dow et que l’on trouve sur sa table de travail sont le poussoir de deux ou trois formes différentes, le déchaussoir, le davier et enfin le polican, appelé plus tard pélican, l’instrument universel pour pratiquer l’extraction. Pour opérer, il fait asseoir son malade très bas et lui maintient la tête entre les jambes.

Il a entendu parler de la transplantation et de la réimplantation; toutefois il ne les a pas pratiquées lui-même.

A cette époque, une princesse, s’étant fait arracher une dent, s’en fît remettre une immédiatement prise sur une demoiselle; la dent reprit racine, et, peu de temps après, elle put mâcher dessus. Pour lui, le tartre est une matière terreuse, jaunâtre, qui se dépose sur les dents, comme la rouille sur le fer. Il pose des dents artificielles d’os ou d’ivoire et les ligature sur les dents voisines au moyen de fils

d’or ou d’argent. Il fait même des obturateurs au moyen desquels il remplace une partie manquante du palais, soit par suite d’un coup de feu, d’une maladie ou de toute autre cause, dont Ambroise Paré semble avoir eu l’idée première. Ces obturateurs étaient confectionnés avec des plaques d’or ou d’argent, sur la face interne desquelles on fixait une éponge qui, en s’imbibant des liquides, se gonflait et maintenait l’obturateur en place.

Il fait également des nez artiflciels, au moyen de plaques d’or ou d’argent, ou bien de papiers et de linges collés et coloriés ; ils étaient maintenus en place par des fils passant derrière la tête.

Il emploie pourtant encore quelques remèdes magiques et il fabrique également des poudres dentifrices pour ses clients.

Nous avons ainsi reconstitué, d’après le tableau de Gérard Dow et aussi d’après Ambroise Paré, la situation sociale et les connaissances du dentiste au xvn® siècle.

Voici une citation de Riolan qui peint cette situation. Critiquant la réception d’Ambroise Paré au collège de Saint- Côme,en 15o7, il dit : « Le chirurgien est à l’égard du médecin ce qu’est le dentiste pour le chirurgien. Et s’il est permis à ceux-ci de professer publiquement leur art, pourquoi pas aux dentistes? Dira-t-on qu'ils ne savent pas le latin? Mais, entre les chirurgiens qui excellent aux œuvres de l’art, il en est qui ne savent pas décliner leur propre nom. »

L’histoire de la dent d’or est trop connue pour que nous la répétions ici; nous nous bornerons à dire qu’elle permet de conclure que la première couronne d’or fut confectionnée en 1595, nous terminerons cette histoire du dentiste au xvi® et au XVII® siècle, en citant quelques-uns des principaux dentistes de cette époque.

Jean Strorelrerger, qui publia, en 1630, un ouvrage intitulé : De deatium podagra (De la goutte des dents), titre

de nature à provoquer rétonnement, était probablement chirurgien-barbier eta dû chercher à se spécialiser. Il recom^ mande de consulter un dentiste en cas de maux de dents, car « seuls les dentistes possèdent l’expérience et l’hahileté manuelle et sont plus propres que les médecins à pratiquer des opérations dentaires ».

Malheureusement, il en est beaucoup à cette époque qui sont loin d’exercer d’une façon décente, pratiquant sur la place publique, ne dédaignant ni le casque empanaché, ni la robe brodée, restes des charlatans du moyen-âge.

En France, c’était le Pont-Neuf qui avait la spécialité de ces exhibitions pendant tout le xyii® siècle et une grande partie du xviii®. Les satires, les mémoires nous ont conservé les noms de quelques-uns d’entre eux. C’est d’abord Arnaut, le dentiste, qui exposait à son tréteau tout le sacré Collège dont il soignait, disait-il, les dents. Au milieu du tableau figurait le Saint Père, avec un emplâtre à la tempe pour témoigner de la faveur qu’avaient ces emplâtres partout. Puis vint le grand Thomas, dont on a raconté plusieurs fois la vie un peu bruyante (1).

Plus tard parut Cakmelixe, dont parle Facchard. C’était un beau discoureur, émerveillant les foules et vendantgros. Sur son enseigne, un fragment de vers latin donnait une haute idée de la science ;

Uno avulso non déficit aller, disait-il avec Virgile, et il traduisait :

« Dent remplace dent » par allusion à ses dents artificielles qu’il proclamait les meilleures.

Mais Carmeune était bien autre chose que dentiste; la politique l’avait mordu, et l’auteur de 1’ « Agréable récit des barricades » nous le peint affublé d’oripeaux, l’épée au côté, élevant contre MAZARtxsa barricade de râteliers, de mâchoires, (1) Voir Lemerle, loe. cil., et l'Odontologie.

de pélicans, d’animaux empaillés, et, sur le tout, comme les dragons des Hespérides, deux immenses alligators bourrés de crin et d’étoupe, qui ne contribuaient pas peu à maintenir la foule à une distance respectueuse.

Pourtant les progrès de l’art dentaire continuent. Dcpoint, un Français, recommande, en 1633, l’extraction d’une dent douloureuse, et sa réimplantation immédiate dans l’alvéole où elle doit, dit-il, tenir fermement et ne jamais causer de souffrance. C’est la première réimplantation employée comme moyen thérapeutique sur une dent malade, enregistrée dans l’bistoire dentaire.

CoRNELis VAN SooLiNGEN compose un mélange de mastic et de térébenthine pour obturer les dents creuses. Il rejette les obturations métalliques comme perméables à l’eau. Il emploie le premier des limes d’émeri pour adoucir les bords tranchants des dents. Enfin, il imagine, le premier également, les fraises en acier en forme de boule pour la perforation des dents.

J.-B. Martin, apothicaire du prince deCondé, publie, en 1679, un petit ouvrage intitulé : « Dissertation sur les dents (1) » imprimé à Paris, dans lequel il explique la nature des dents et le traitement de leurs maladies. Il indique le développement des dents d’après des données déjà connues, il repousse, le limage des <( dents tranchantes » et la pose des pièces de prothèse; il indique divers remèdes pour faciliter l’éruption des dents, tels que le raisin de Damas, la moelle de lièvre, le sang de crête de coq, les cloportes, les pattes de taupe pendues au cou, mais cependant il donne la préférence à l’extrait de racine de chiendent.

Mathias-Godefroy PuRMANN, médecin à Breslau(1648-1721), est le premier qui,’croyons-nous, ait imaginé, pour la confection des dents artificielles, de prendre un moulage du maxillaire avec de la cire et de faire la pièce d’après ce moulage

(l) Martin, Dissertation sur les dents. Paris, 1679.

avec l’ivoire du cheval marin. Cette pièce était fixée, comme toujours, au moyen de fils d’or ligaturés sur les dents voisines. Il est permis de s’étonner^que cette idée ingénieuse de la prise de l’empreinte soit restée si longtemps inconnue et ait mis tant de temps pour être répandue en France.

Enfin, il y a lieu de citer, à cette époque, la pâte Guillemeau, pour l’obturation, comme première tentative de pâte minérale.

Nous terminerons cette étude historique de la période pratique de l’évolution de l’art dentaire, en citant la classification des opérations à exécuter sur les dents, qu’indiquait en 1718 Pierre Dionis, préparateur d’anatomie au jardin du roi. Il divise les opérations à exécuter sur les dents ou dans la bouche en sept classes et plusieurs subdivisions:

1° L’ouverture de la bouche, en cas de constriction des mâchoires, opération qu’il considère comme dangereuse pour le patient et pour laquelle il emploie un dilatateur très pratique;

2® Le nettoyage des dents pour lequel il conseille l’emploi d’instruments en or pour les personnes de qualité;

S'’ La conservation des dents cariées ;

4° Leur obturation :

« L’obturation, dit-il, ne sert pas à conserver des dents « malades, mais uniquement à épargner aux patients l’ennui « qu’elles servent de réceptable aux détritus alimentaires.

« Quand la carie est limée ou curettée, on la bouche avec « des morceaux d’or et d’argent, de la grosseur de la cavité. « Il faut rejeter l’emploi des feuilles d’or ou d’argent, à cause « de leur peu de dureté ; le plomb et la cire conviennent très. « bien dans la majorité des cas

5° Le limage des dents;

6“ L’extraction (dans ce paragraphe, Dionis s’efforce de préciser exactement les indications de l’extraction);

7“ Les dents artificielles.

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