I. — Les castes et V enfance
L'Inde brahmanique peut être considérée, comme le logique épanouissement de TArye védique. Après s'être établis dans TInde en conquérants victorieux, les Aryas védiques fondèrent la grande société brahmanique. Leurs roitelets devinrent des monarques sérieux, despotiques et adorés ; leurs prôtrcs, que le Rig-Yéda nous montre encore subordonnés aux petits souverains et les flagornant sans cesse pour en obtenir des présents, acquirent une énorme influence ; ils accaparèrent le culte tout entier auparavant familial et finalement constituèrent la caste théocratique des brahmanes. Au-dessous d'eux se tient la noble caste
(1) Rig-Véda. verset 11.
des guerriers ou Kchatriyas; plus bas, celle des marchands, des vaicyas^ la dernière des castes respectables. Enfin au-dessous, bien au-dessous, la caste servile des soudras, profondément méprisée des castes supérieures et logiquement ; puisque selon la philosophie Indoue, on ne naît soudra que pour expier des fautes graves, commises dans une existence antérieure. Sur le soudra pèse une malédiction, qu'il doit racheter en s'humiliant, en servant humblement les castes supérieures, surtout celle des brahmanes: l'exact accomplissement de ces devoirs pourra seul permettre à ce réprouvé de renaître plus tard dans une caste plus élevée (1).
A ces grandes castes brahmaniques, il faut ajouter une multitude de sous-castes et surtout de corporations de métier, constituant aussi des groupes fermés et héréditaires. En somme, dans l'Inde, chaque individu naît dans un casier social, d'oîi il ne peut ni ne doit sortir. Par suite, dans les castes ou groupes suballernisés ou méprisés, il ne saurait guère être question d'une autre éducation que d'une éducation familiale et pratique. La science, ou ce que l'on considère comme tel, est l'apanage des classes supérieures, tout particulièrement de la caste brahmanique. Mais, selon la religion brahmanique, il faut avoir des enfants ; c'est un devoir plus que social, une obligation religieuse ; puisque chaque individu offre des sacrifices pour ses aïeux disparus, en langage brahmanique « paie la dette des ancêtres ». Aussi les Indous chérissent-ils extrêmement leurs enfants ; a ils n'en ont jamais assez, dit un missionnaire, et, s*il leur en meurt quelqu'un, ils sont inconsolables » (2). Pourtant, au dire de Stiabon, chez certaines populations du royaume de Porus, chez les Cathéens, on ne conservait que les beaux
(1) Bochinger. Vie contemplative chez les Indous, 79.
(2) Lettres édifiantes, XV. 312.
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enfants; un mois après la naissance, un jugement public, rendu sans doute par les membres du clan, décidait de la Arie ou de la mort du nouveau-né (1). C'est que, dans llnde comme ailleurs, la solidarité du clan est étroite. Récemment encore, chez les Radjpoutec,. et d'autres populations du nord de Tlnde, Tindividu n'avait pas de nom personnel : il portait simplement le nom de son clan (2). 11 n'en est pas ainsi pour les Brahmanes, du moins d'après le Code de Manou, qui règle point par point diverses circonstances relatives à l'enfance. Aussitôt après la naissance, si l'enfant est de sexe masculin, on doit lui faire goûter du miel et du beurre clarifié, en se servant d'une cuiller d'or et en prononçant les paroles sacrées, sans doute la Savitri ou le monosyllabe particulièrement saint: aum. Dix ou douze jours après la naissance, le père ou des suppléants désignés par lui, après avoir choisi un jour lunaire propice, un moment favorable, une étoile d'heureuse influence, donnent un nom à l'enfant (3). Pour une fille, il est prescrit de choisir un nom facile à prononcer, doux, clair, agréable, propice, se terminant par dos voyelles longues et semblable à des paroles de bénédiction (4). A l'âge de quatre mois, on sort l'enfant de la maison où il est né pour lui faire voir le soleil. A six mois, on lui donne du riz à manger (5). Plus tard, on lui fera subir la tonsure, en grande cérémonie ; c'est, pour les dwidjas ou deux fois nés, une stricte obligation. Enfin vient l'initiation, mais à un âge difTérent suivant la caste. L'enfant brahmanique, présumé plus précoce en vertu de sa dignité native, sera initié dans la huitième année, qui suivra sa conception ; le Kchatriya le sera
(1) Strabon. Liv. XV Ch. 1. parag. 30.
(2) Jancigny. Inde, 251.
(3) Code de Manou Liv. L. v. 29, 30.
(4) Ibid. V. 33.
(5) Ibid Liv. H. v. 34.
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i Code de Mnnou. v. 30.
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iucux, celui qui est allié par le sang » (1). Le dispensateur de cette science religieuse, d'un si haut prix, c'est le directeur, Tinstituteur, le gourou. Mais le vrai gourou <ioit être à la hauteur de sa fonction ; il lui faut posséder toute la science, religieuse ou profane, les quatre Vêdas, les Pouranas^ tous les livres sacrés et aussi la poésie, Tastronomie, la médecine. A ces conditions seulement il est digne d'indiquer aux autres la voie de la vertu et capable de les retirer du bourbier du vice (2). Pourtant il y a des gourous spécialement ascétiques, qui imposent surtout à leurs élèves des exercices pénibles, par exemple, de Gxer le ciel pendant un long espace de temps, sans cligner des yeux, ni changer de position, de retenir sa respiration, etc., ce qui, en plein midi, fait voir au patient des globes enflammés, une lune brillante^ des étincelles, etc. (3).
Ordinairement ces directeurs ascétiques sont des anachorètes, vivant hors des villes, mais près d'elles, dans des bois de médiocre étendue, où ils couchent sur des peaux, en ayant bien soin de ne rien manger qui ait eu vie et après avoir renoncé à tout commerce charnel. Ils admettent près d'eux et instruisent des auditeurs, mais ceux-ci doivent les écouter sans parler, ni tousser, ni cracher, sous peine d'être exclus pour le reste du jour (4). Ascète ou non, le gourou initie son élève par diverses prédications, prières et exhortations ; finalement il lui fait connaître les paroles sacrées, les mots incommunicables, qu'on ne saurait trop répéter pour soi, mais qu'il ne faut dire à personne (o).
(1) Manou. H. v. 409.
(2) Abbé Dubois. Mœurs et institutions des peuples de VInde. I.
;3) Ibid, II. 27i.
(4) Mégasthènes, d'après Strabon. XV. I. p. 58.
(5) Sonnerat. Voy. aux Indes j etc. t. I. Ch. vi.
392 l'évolution db l'éducation
Le code de Manou règle minutieusement la conduite du novice : il veut que les étudiants en théologie revêtent le costume des ascètes, c'est-à-dire des manteaux de peaux de gazelle noire, de cerf ou de bouc ; des tuniques de chanvre, de lin ou de laine. Il prescrit que Tinitié demande Taumône aux femmes, en les appelant « Madame », et en plaçant ce mot au commencement, au milieu ou à la fin de sa phrase suivant qu'il est brahmane, kchatryia ou vaicya. Il recommande à l'initié mendiant d'adresser sa requête d'abord à sa mère, à sa sœur ou à -sa tante (1 ). Au moment de se mettre à étudier, le novice doif, après avoir fait une ablution et tourné son visage vers le nord, adresser au Livre Saint un respectueux hommage, après quoi, s'il a mis un vêtement pur et est maître de ses sens, il peut recevoir la leçon, que lui donne son gourou (2). Au commencement et à la fin de sa lecture, il touchera respectueusement les pieds de son directeur, mais en croisant les mains de manière à toucher le pied gauche de son père spirituel avec la main droite et le pied droit avec la main gauche (3). Pour l'élève, l'instituteur est un personnage vénérable, auguste. C est un père, puisqu'il enseigne le Véda, communique la Savitri et donne ainsi une seconde naissance, qui défie la vieillesse et la mort (4). L'élève doit être te serviteur de son père spiriluely lui apporter de l'eau, des fleurs, de la bouse de vache, de la terre et de l'herbe Kousa. Chaque jour aussi, il doit aller mendier sa nourriture ; car vivre d*aumônes est, pour l'élève, aussi méritoire que de jeûner (5). Quand il répond aux ordres de son directeur ou s'entretient avec lui, qu'il ait soin de n'être ni couché, ni assis ; il ne doit pas non
(1) Manou. II. 41, 49, 50.
(3) Ibid. V 72.
(4) Ibid. 145,148,174.
(5) Ibid. 182, 184, 188.
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plus le faire en mangeant, ni de loin, ni en regardant d'un ciulre côté. Que jamais il ne prononce le nom de son gourou sans y ajouler une qualification honorifique; €jue jamais il ne se permette de contrefaire sa démarfjbe, son langage et ses gestes (i). En agissant ainsi, il encourrait des châtiments posthumes. « S'il médit de son directeur, il deviendra, après sa mort, un âne ; s'il le calomnie, un chien ; s'il jouit de ses biens sans sa permission, un insecte ; s'il le regarde d'un œil d'envie, un ver » (2). Surtout que l'élève s'abstienne de toute familiarité avec la femme de son maître ; qu'il se garde de lui donner des petits soins, de répandre sur elle de riiuile odorante, de la servir pendant le bain, de frotter ses membres, de la coiffer. Que même il évite de toucher ses pieds en se prosternant respectueusement devant elle (3) ; « car, affirme le Code de Manou, il est dans la nature du sexe féminin de chercher à corrompre les hommes... Une femme peut écarter du droit chemin non seulement l'insensé, mais aussi l'homme d'expérience et le soumettre au joug de l'amour et de la passion. Il ne faut pas demeurer dans un lieu écarté avec sa sœur, sa fille, sa mère; les sens réunis sont bien puissants, ils entraînât ]'homme le plus sage » (4). Une pénalité spéciale sanctionne ces prudents conseils et le Gode décide que, pour avoir souillé le lit de son maître spirituel, le coupable sera marqué au front d'un stigmate figurant les organes sexuels de la femme (5).
Pour punir les fautes légères de son élève, le directeur est autorisé à des corrections manuelles. Avec une corde ou une tige de bambou, il peut frapper sa femme, son fils,
(1} Manou. II. 195, 199.
(3)/Wrf. 2n, 212,213.
<4) IbiiL 213, 2i4, 215.
(5) Ibid. Liv. ix. 237.
394 l'évolution db l'éducation
un domestique, un élève, un frère puiné; mais seulement sur la partie postérieure du corps et jamais sur les régions nobles ; ce, sous peine d'encourir le châtiment édicté contre le voleur (1).