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IV. — La science de VInde

Les Grecs d'Alexandre et Mégasthènes, qui nous a transmis leur opinion, crurent que les Hindous n'avaient pas d'écriture (3). C'est qu'en effet les brahmanes savants, les philosophes, comme les appelaient les Grecs, se transmettaient leurs connaissances parla seule tradition orale, sans doute pour en garder le monopole et les dérober au vulgaire. Mais l'écriture leur était connue de longue date;

(i) Dubois de Jancigny. Inde. 251.

(2) Dubois. Loc. nit. t. II. 47-48.

(3) Strabon. XV. ch. i. 53.

puisque les livres indiens font à Brahma lui-même honneur de son invention (1) et il est probable que les savants en usaient pins ou moins pour frayer avec les sciences profanes, comme l'astronomie et les mathématiques. La tradition purement mnémonique devait s'appliquer particulièrement aux Livres sacrés, dont la connaissance était interdite aux profanes. Aussi, pour rendre ces textes incommunicables plus faciles à retenir, on les avait écrits en vers et dans le plus parfait des idiomes de rinde, en sanscrit, langue savante, modèle des langues à flexion, langue euphonique, accentuée, imagée, sonore, laissant à qui la parle une entière liberté dans la formation des mots composés. Mais avec le temps, la langue Sanscrite, qui se conservait immuable tandis que les autres dialectes usuels se transformaient sans cesse, finit par devenir une langue presque morte, un idiome de caste, que les Brahmanes continuèrent, pendant plus de 2000 ans (2), à écrire en vers, en grands vers comprenant parfois jusqu'à dix-sept syllabes (3).

L'écriture sanscrite, dont l'alphabet compte cinquante lettres, n'a pas la simplicité de nos modernes écritures d'affaires. Les voyelles ne s'y écrivent jamais qu'au commencement des mots; dans le corps des mots et ^près les consonnes, des signes particuliers en indiquent la place (4). Enfin cette écriture n'a pas de ponctuation ; rien n'y sépare les mots et les phrases: la lecture en est donc fort difficile (5). Les principales langues de Tlnde sont parentes du Sanscrit et ont aussi des écritures analogues (6). Toutes

(4) Dubois. Loc. cit. VI. 114-116.

(2) Posnelt. Comparative Littérature. 299.

(3) André Lefèvre. Virgile et Kalidasa. 251. Préface du Nuage messager.

(4) Dubois. Loc. cit. II. 117.

(5)/feiV/. 122.

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ces langues indiennes s'écrivent ordinairement en gravanv les lettres sar des feuilles de palmier avec un style de fer ; quoique la fabrication du papier ne soit pas inconnue dans rinde(l).

Les Indiens et spécialement leurs Brahmanes étaient doDo suffisamment armés pour créer des sciences d'observation ; mais, pour eux, la science des sciences était la science mystique, aussi leur savoir s'est-il limité. C'est surtout dans les mathématiques, que leurs progrès ont élé considérables; caries sciences mathématiques se peuvent presque passer de l'observation directe; elles sont surtout spéculatives et par conséquent plus accessibles à des esprits imbus de métaphysique religieuse. Dans ce domaine de l'invention mathématique, l'Inde occupe lin rang distingué et, avec la Grèce, elle a été l'éducatricc des Arabes. Ainsi, dès les premiers siècles de notre ère, les Indiens avaient su déterminer le rapport de la circonférence à son rayon. Aux V° et Vie siècles, leur trigonométrie était plus avancée que celle des Grecs et elle comprenait des théorèmes, que nos savants d'Europe ont découverts seulement au XVP siècle; mais c'est surtout dans la branche la plus abstraite des mathématiques, dans l'algèbre, que les Indiens se sont distingués. Au V° siècle de notre ère, un mathématicien de llnde, Arya Bhatta, savait résoudre des équations à plusieurs inconnues : cette science algébrique, si développée, lui était donc bien antérieure (2).

En astronomie, les savants de l'Inde, tout en restant très faibles sur la partie théorique, ont fait de nombreuses observations, dont le début parait remonter à une quinzaine de siècles avant notre ère (3) ; mais ces

(1) Dubois. Loc, cit. II. 119-123.

(2) Duboifi de Jancigny. Inde. 215-216.

(3) Ibid. 213.

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observations manquent de régularité et surtout d'interprétation. Comme on ne connaît pas aux Indiens d*anciennes tables d'observation, on a pensé qu'ils avaient pu emprunter une grande partie de leur science du ciel (Colebrooke), mais à qui? peut-être à la Chaldée.

Quoi qu'il en puisse élre, d'eux-mêmes ou par imitation, en 1442 av. J.-C, les Indiens avaient divisé récliptique en 27 stations lunaires ; ils connaissaient les planètes et leur ordre; ils avaient calculé avec justesse le passage de Vénus sur It? disque solaire et possédaient des formules rythmées, qui leur servaient à déterminer les éclipses de lune et de soleil (1). A ces notions exactes, leur imagination désordonnée avait mêlé beaucoup de divagations. Suivant la commune illusion, ils mettaient la terre au centre du monde. Le soleil, la lune, les planètes avaient des cieux spéciaux pour chaque astre et des distances égales de 200.000 yogensiiSy c'est-à-dire de 800.000 lieues, séparaient les cieux planétaires. Le ciel de la lune cependant n'était que de 400.000 lieues (100.000 yogenais) au-dessous de celui du soleil, etc. — A 10.000 yogenais (40.000 lieues") au-dessous du soleil, disent les Indiens, sont deux géants, Bagou et Qiiédoii, ennemis jurés de la lune et du soleil, qui les ont, paraît-il, empêchés jadis de manger leur part du « beurre de vie ». Aussi ont-ils jurés d'avaler ces astres, quand ceux-ci ne seraient pas sur leurs gardes. Ils en sont capables, car leur corps n'a pas moins de 130.000 xjogenais d'étendue; aussi nous cachent-ils aisément le soleil et la lune, et c'est là la cause des éclipses, etc. (2).

Comme il était arriv^J en Egypte et en Mésopotamie» les Indiens ne séparaient pas l'astrologie de l'astronomie; c'était môme surtout comme astrologues et magiciens, que

(1) Sonnerat. Voy. aux fndes, etc. t. I. ch. XL p. 223.

(2) rbid. t. I. cl).' XI. 223-224-226.

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leurs astronomes étaient vénérés dans l'antiquité (1). Mais, dans ce domaine de Textravagance, les Indiens tenaient la palme. Suivant eux, les planètes régnent à tour de rôle, pendant une année et, durant ce temps, la planète régnante a pour ministre celle qui doit lui succéder Tannée suivante. Mais les planètes ont des caractères bien différents. Les unes sont bienfaisantes; les autres malfaisantes. Sous le règne des premières (la Lune, Mercure, Jupiter, Vénus), tout prospère sur notre pauvre terre, les hommes vivent dans la joie et Tabondance. Au contraire, des calamités marquent presque toujours le règne du Soleil, de Mars, de Saturne (2).

Les phénomènes météorologiques s'expliquaient aussi par des imaginations de même ordre, plus folles encore que celles du Rig-Véda. Sept éléphants, croyait-on ^ étaient chargés du service hydraulique dans le ciel et le plus ou moins de fréquence des pluies dépendaient de leur bon plaisir. A tour de rôle, chacun de ces proboscidés devait porter aux nuages Teau, dont ceux-ci ne sauraient se passer, sans doute parce que les nuages sont conçus comme étant de simples vases, des outres ou des tonneaux, ce qu'ont également cru les auteurs des hymnes du Rig-Véda. Quatre de ces divins animaux s'acquittaient de leur fonction avec beaucoup de zèle ; mais les trois autres y mettaient de la nonchalance, d'où, sur la terre, les sécheresses et les disettes (3).

La détermination et la publication du calendrier indien sont réservées aux Brahmanes savants et ils se servent pour cela d'anciennes tables très compliquées (4). Dans ce calendrier, on trouve l'indication des mois lunaires, de la constellation dans laquelle la terre est située chaque

(1) Dubois. Loc, cit, t. II. 47.

(2) Ibid. IL 50.

(3) Ibid. II. 5i.

(4) Ibid. I. 181.

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jour, les semaines et leurs jours, le lieu des planètes et rindicatioQ des éclipses; enfin, et la chose est d'importance, les listes des bons jours et des mauvais jours. On y voit quels jours on peut sans inconvénient voyager dans la direction de tel ou tel point cardinal, quels autres jours cela ne se pourrait faire sans danger (1).

Dans chaque grand temple, des Brahmanes savants, dits pourohitas, s'en vont, chaque matin, lire aux idoles les prédictions contenues dans Talmanach afin de les tenir au courant. Dans le palais des rois, les mêmes personnages font gravement la même communication au prince d'abord, puis à son éléphant de parade et à ses idoles. C'est de ces prédictions, que résultent les décisions à prendre pour la chasse, pour la promenade, etc. (2).

Les Indiens ont aussi deux cycles: Tun, relativement récent, mais remontant néanmoins jusqu'au premier siècle de notre ère, est un cycle de 90 ans ; on ne s'en sert que dans les calculs astronomiques ; l'autre est un cycle de soixante ans, comme celui des Mongols et, toujours comme chez les Mongols, chaque année de ce cycle sexagésimal porte un nom particulier (3). Mais ces misérables cycles étaient trop courts pour suffire à l'imagination indienne. On en a imaginé d'autres, d'une grandiose ampleur. Ainsi un CaZpa, un jour de Brahma, comprend quatre milliards trois cent vingt millions d'années et renferme quatorze époques, gouvernées chacune par un Manoit. A leur tour, ces époques, ces Manouantaras^ se subdivisent chacune, en 71 Mahâyougas ou grands âges\ enfin chaque ]fouga se fractionne en un nombre dififérent d'années. Le dernier, celui dans lequel nous sommes, est le Calyyouga ; c'est une période lamentable ; tout y a

(1) Dubois. Loc. cit, t. I. i83.

(3) Ibid. II. 103-104.

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dégénéré : les éléments, la durée de la vie, la moralité ; il n'y a plus, nulle part, ni justice, ni vérité, etc. (1). On croirait entendre Hésiode déblatérant contre Tâge du fer. Heureusement que ce youga maudit ne doit durer que 432.000 ans: prenons donc patience.

Dans les sciences naturelles, Tlnde, a, comme en astronomie, fortement mélangé la chimère à la réalité. Au dire de Mégasthènos, les philosophes de Tlnde, les Brahmanes, croyaient à rexistcncc d'hommes sans bouche, qui se nourrissaient simplement en humant le fumet des viandes cuites et les parfums des fleurs et des fruits (2). En géographie, les Indiens, pauvres navigateurs, ne connaissaient guère que Tlnde et quelques contrées limitrophes (3). Leur médecine était dans Tenfance. A vrai dire, rinde n'avait guère de médecins spéciaux; chacun s*y traitait à sa guise en employant un petit nombre de simples, connus de tout le monde (4). Pourtant Strabon nous parle de médecins, tenant dans Tlnde, la première place après les ascètes ; mais ces médecins, qui sûrement appartenaient à la caste brahmanique, étaient plutôt des magiciens ; car ils avaient le pouvoir de rendre à volonté les femmes fécondes, ou de leur faire avoir des enfants du sexe désiré, etc. (5). Dans l'Inde, les médecins professionnels étudient particulièrement le pouls, comme les médecins chinois. Ils tiennent aussi grand compte de l'expression des yeux (6). La combinaison de ces deux genres d'observations leur semble môme infaillible pour établir un bon diagnostic (7). — En chirurgie, les médecins de l'Inde étaient plus experts; puisqu'ils savaient

(1) Dubois de Jancigny. Inde* 219. — Dubois. Loc. cit. II. 100.

(2) Strabon. Liv. XV. ch. 1. parag. 57.

(3) Dubois de Jancigny. Inde.

(4) Sonnerai. Loc. cit, I. 197.

(5) Strabon. XV. ch. I. parag. 60.

(6) Dubois de Jancigny. Inde. 224.

(7) Sonnerai. Loc. cit. I. 197.

LETOURNEAU î&

pratiquer Topération de la taille et celle de la cataracte et que leurs ouvrages mentionnent tout un arsenal opératoire, pas moins de 127 instruments.

En chimie pratique, .les Indiens avaient fait un certain nombre de découvertes sans doute en poursuivant des chimères alchimiques. Ils savaient préparer les acides dits forts, les acides sulfurique, nitrique, chlorhydrique, science que les Arabes leur ont sans doute empninlée. Ils connaissaient les principaux oxydes et sulfures métalliques, etc. (1).

Mais toute la science indienne semble avoir été frappée d'un arrêt de développement. Depuis l'expédition d'Alexandre, elle n'a fait spontanément aucun progrès et a laissé l'Europe, si longtemps barbare, prendre sur elle une avance énorme. En outre, ce que Tlnde a pu conquérir de science, elle en a fait ordinairement un mystère communicable seulement à un petit nombre d'initiés (2). Jamais ses princes ne se sont souciés en rien des sciences ni des arts. Les plaisirs de leur harem, le souci dégrossir leur trésor ont accaparé tout ce qu'ils avaient d'attention; l'artiste, ils le payaient à la journée, comme ua ouvrier; le savant, ils le laissaient mourir de faim (3).

Dans leurs spéculations philosophiques, les Brahmanes sont arrivés de très bonne heure à la conception matérialiste et unitaire du monde. Bien avant Lucrèce et Epicure, ils avaient formulé le célèbre axiome: ex nihilo nihil fit] mais, loin de lui donner une portée réaliste, scientifique, ils n'y avaient vu qu'une simple abstraction métaphysique. « Ils prétendent, écrit un ancien voyageur dans l'Inde, que la création est impossible et, d'un autre côté, ils soutiennent qu'une matière préexistante et éternelle est une pure chimère; d'oîi ils concluent que

(1) Dubois de Jancigny. Inde. 224.

(2) Ibid, 214.

(3) Sonnerai. Loc. cit, 177.

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ce que nous regardons comme Tunivers et les divers êtres, qui à nos yeux paraissent le composer, n'ont rien de réel et ne sont que le produit d'une illusion qu'ils désignent sous le nom de Maya » (1).

C, La Perse.

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