IV. La Rhétorique et Vidoquence
Ce culte de rimitation pour elle-même était très propre à tarir, chez les Romains, la sève poétique, dont la nature les avait d'ailleurs assez mal pourvus ; mais l'étude de la rhétorique, de l'art de la parole étudié comme art, indépendamment de toute application sérieuse, fut bien autrement funeste : il vicia les caractères mêmes. Sous la République et surtout durant les premiers siècles de son existence, l'éloquence était robuste et virile ; elle ne s'enseignait point; chacun l'acquérait par l'usage; mais c'était une éloquence simple, sincère et forte. Le plus souvent elle jaillissait de sentiments réels et reflétait le caractère de l'orateur. Les mœurs et les institutions républicaines exigeaient en effet, que tout citoyen, môle aux affaires publiques, fût capable d'expliquer nettement et clairement sa pensée. En ce sens, Tacite a raison de dire nue l'éloquence était nécessaire pour arriver au pouvoir (1). Quand les mœurs se corrompirent, quand les institutions républicaines furent minées, le verbiage étudié et frelaté du barreau, également propre à plaider snr une même question le pour et le contre, supplanta Téloquence virile d'autrefois. Déjà les discours de Cicéron ne sont plus guère que des harangues d'avocat ; mais, une fois la République morte, il n'y eut plus de place dans la vie publique de Rome que pour cet art oratoire si savant et si vide : la rhétorique régna [en souveraine.
Longtemps la langue latine s'était passée de grammaire; alors il lui en fallut une : un certain Celius Donatus composa donc un ouvrage intitulé : « Des lettres, des syllabes, des pieds et des tons » (2) et les exercices de rhétorique
({) Dialogue des Orateurs. XX.X. etc.
(2) Duniy, elc. Loi \ cit. 607.
commencèrent, dès Técole élémentaire. On faisait faire aux enfants, des Chria, c'est-à-dire des commentaires d'une sentence ou d'un fait mémorable ; puis ils apprenaient et récitaient leur composition (1). De Técole dite spécialement de grammaire ils passaient à l'école de rhétorique, qui venait ensuite. Là, les élèves s'exerçaient à des compositions écrites sur des sujets donnés, à ce que dans nos écoles, on appelle des styles ; c'étaient des narrations ou bien des dissertations sur certaines légendes mythiques : par exemple, que fallait-il penser du serpent qui aurait été le père de Scipion ? de la louve, nourrice de Romulus et de Rémus ? de l'Egérie de Numa ? du corbeau, qui aurait arraché les yeux d'un guerrier gaulois pendant son combat singulier avec Valérius, etc. Ou bien, pourquoi Cupidon avait-il des ailes, un arc, une torche, etc.,? Puis venaient des amplifications sur les lieux communs moraux, sur les vices et les vertus (2). Après ces exercices préparatoires, les élèves s'exerçaient aux déclamations, revêtaient en imagination la personnalité de tel ou tel personnage historique et le faisaient parler. Âgamemnon se demandait, s'il devait sacrifier sa fille Iphigénie, Annibal délibérait pour savoir, s'il marcherait ou non sur Rome, etc. elc. (3). A ces monologues succédaient les controverses avec débat contradictoire, accusation et défense (4). Puis vinrent les sujets de pure fantaisie : des réquisitoires en forme contre des crimes non prévus par la loi, des déclamations contre des tyrans imaginaires : « Vectius, dit Juvénal, lu enseignes l'art de la déclamation : ta poitrine est donc de fer ? Le voilà au milieu de ses nombreux écoliers, qui s'exercent à juger les tyrans » (3). Un certain nombre de sujets étaient
(1) Friedlaender. Loc cit. t. IV, 22.
(2) Friedlaender. Loc, cit. 23.
(3) IbUL 24.
(4) IbiiL 2:-,.
(a) Juvénal. Satire VII» v. I.j0-ir,l.
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consacrés et typiques : la Femme violée, le Riche et le pauvre, la Fille du pirate, elc. Ces derniers sujets plai^ saient surtout aux rhéteurs grecs (1).
Sous l'Empire, il n'y eut plus d'éloquence politique ; mais on tenait encore l'art de bien dire pour indispensaole non seulement à l'avocat, mais à l'ofiicier, au fonctionnaire, à l'homme d'Etat, à quiconque devait jouer un rôle considérable ; aussi considérait-on l'art oratoire, comme la branche la plus importante de l'enseignement, et à tel point que même l'État, qui s'était désintéressé de l'instruction publique, se mit à fonder des chaires d'éloquence. Ainsi Vespasien créa, à Rome, une chaire d'éloquence latine et grecque avec un riche traitement, de 100.000 sesterces (21.000 fr.). Nombre de villes, en Italie et dans les Provinces, suivirent ensuite l'exemple impérial (2).