III. — L'éducation an-Moifen âge
Kiï réalité, ce fut beaucoup plus tard que Tenscigne-
(1) J. Vnvaz. Jltst. (k la pfklagogie. 6i6. ['i) I^'^.'iural. PédafjOfjie, oH.
CH. xviiï. — l'éducation médioévale 511
ment médioéval s'organisa et il le fit avec une certaine spontanéité, du XP au XIIP siècles, époque où fleurit comme une petite Renaissance. Celte instruction avait un caractère purement intellectuel et dorénavant je n'aurai plus guère à me préoccuper de Tinstruclion industrielle ou militaire. Les corporations, les métiers, dont j'ai si souvent parlé, en traitant de l'esclavage et du travail, donnaient l'éducation industrielle ; la noblesse et la chevalerie dispensaient l'autre.
Jusqu'au XP siècle, il n'y eut guère d'étude que dans les monastères. Aux XP et Xlle siècles, l'enseignement sortit des cloîtres et des écoles s'ouvrirent dans un certain nombre de grandes villes. Ce mouvement coïncide avec l'époque des Communes et il ne pouvait se déclarer plus tôt. Comment eût-il été possible dans une société à castes fermées, ayant, en bas, ses serfs attachés à la glèbe ; en haut, son aristocratie exclusivement militaire? Aux choses de l'esprit il ne restait plus qu'un asile, celui des couvents; par malheur, on y devait nécessairement cultiver la théologie avant toute autre chose; car, aussitôt triomphant, le Christianisme avait déclaré la guerre à la science laïque. Ainsi, sous Théodose II et Valentinien III, les chrétiens combattirent le vieil enseignement païen et prétendirent même, que toute science devait se borner à la connaissance des Ecritures (1). Pour que le besoin d'instruction se fit de nouveau sentir après un sommeil de plusieurs siècles, il fallait nécessairement une classe moyenne, libre et point guerrière: or, cette classe ne pouvait se constituer avant la période d'émancipation communale. Mais les premières écoles ou universités restèrent, pour une grande part, théologiques. Pourtant on adjoignit assez vite à la théologie l'étude de la jurisprudence et de la médecine. Ce besoin d'éducation fut gé-
(1) Duruy, etc. Italie ancienne. 605.
•- f^ .-••'-11 St j-mf-i**** *- • li»- ù* I*r:*ît », . * i'- î *- .->•:••-'- -G- m?..:: Ai..* u*^ r:,*^ dr
ti «i.'L'iw lîîj» II.-. 'b** 1 i .»- ••! n-'-iiï- ^r'^ •Jl-']•*'^^:3^- ' i'^- ♦•i ,^« it V • 11.111 ui** u^ "^•'?T*-'*-I i'»iiiîL lu»*^ l ni-
tv t.» *•'* « »"i ..**'t^ "II. • ♦"'•i«i*r *^îfSiJii.:: i.»Lt ^--iLZ-e-
*♦ \m*a . lyî * ► -r*- I. !' -*-.-*"* rt-itù»--^ i«L tiruti-Lî des ^\t ^.'. ^•'i w: ^r.'^ii *rL: *-i "i: ."» c .**f £* FraDce,
.;,:iU .<*,',;, r.'v:*- '^^ ;-r - ir fr^-f- A j»tz ;t\-^ t:-i local ;-:'>; ''•^,' Lo:. : i<r* <r:-:lii::^ *'a.r*.eT5:J*Ll f u" ceiitaiues f >/ î;* jy-j, *; (r'>»îjr 4/:oi.*-rr It* --^ions i* jri-fess^-urs, que fr'yïj w:i,t 1/»? i$\H\*-u\ tAiÀ"',^ *:-ji-m'*'nîe5- Aj»rr5 fàusiears îj?i/,':''îî i\^'A'ï*U:. \h*i ^.»rve? r^«:*fvai»rcl s-i-îenD-elIemenl des K^'i'i' • div'f tf. îij^lilii«H k rimitilion de ceux de la cheva-
M, ^.:l,f.ï(j'* ICrhitoin**' pol'liffu^ fin M^'y^n-^i^jf. II. 37.
CH. xviii. — l'éducation médioévale 513
lerie. Oa créa même quelquefois des chevaliers et des comtes en Droit (1) et ce n'était pas un mince hommage rendu à la science.
Pour une ville, fonder une Université, était une spéculation avantageuse. Florence, dépeuplée en 1348, fonda, cette année même, une Université, pour se refaire. Ces premières Universités, étant fort médiocrement installées, jouissaient d'une grande mobilité. En cas de guerre, de peste, elles se transportaient sans façon d'une ville dans une autre (2). Toutes non plus n'étaient pas uniformes, comme le sont, par exemple, nos Facultés françaises, créations artificielles de l'État. Dans les villes de peu d'importance, on se bornait à enseigner le Droit et la Dialectique. Il y eut aussi des écoles spéciales de Droit ou de Médecine. L'École de Médecine de Salerne est même plus ancienne que l'Université de Bologne, dont l'École de médecine de Montpellier est contemporaine. Quand une commune traitait avec les professeurs, pour une fandation universitaire, elle mettait parfois pour condition, qu'il y aurait un minimum donné d'élèves. Ainsi, en 1261. Vicence ayant fondé un cours de Droit canonique, s'engagea à payer au professeur un traitement de 500 livres, mais à condition qu'il y aurait au moins vingt élèves (3). Une fois lancé, le mouvement ne s'arrêta plus et, au XI V siècle des Universités furent fondées à Angers, à Orléans, à Pise, à Ferrare, à Heidelberg, à Cologne, à Vienne, à Pavie, à Prague (4). A Cracovie, où la population n'éprouvait pas encore le besoin d'une Université, le roi Ladislas Jagellon en fonda une par une décision de sa royale volonté.
Dans le principe, les professeurs étaient directement
(1) Cibrario. Loc, cit. 38.
(2) Ibid, 42.
(3) Ibid. 40-42.
(4) Ibid. 40.
rétribués par les élèves ; plus tard ils le devinrent par la Commune. Même certaines communes établirent un enseignement gratuit. La mobilité des Universités constituait pour elles un précieux avantage. Étaient-elles mécontentes ? Avait-on attenté à leurs franchises ou privilèges? Elles fermaient leurs cours et menaçaient d'émigrer. D'ordinaire la Commune capitulait devant cette menace (1). C'est que, tout en étant essentiellement des institutions laïques, les Universités étaient ordinairement en très bons termes avec TEglise. La théologie et les théologiens dominaient dans leur enseignement; leurs chanceliers étaient le plus souvent des prélats ; elles jouissaient des immunités ecclésiastiques. Les rois et les papes les choyaient aussi pour des motifs quelque peu intéressés (2). En Italie on vit, au XV® siècle, les écoles se multiplier, les académies se fonder à Tenvi ; des jeunes filles apprenaient le Latin et même le Grec assez bien pour parler ces vieilles langues. On se distinguait, en montrant que Ton était familier avec la littérature grécolatine. Les princes donnaient à leurs fils des maîtres de Grec et citaient Platon dans leurs lettres de nomination (3). Dans les Universités complètes, on joignait aux sept arts libéraux du Trivium et Quadrivium renseignement de la jurisprudence latine, qui alors rentrait dans la Grammaire et la Dialectique (4).
A ne considérer que cet élan général vers le savoir, on ne peut que le trouver admirable; mais malheureusement il s'agissait surtout d'une science de mots, d'une résurrection sous une autre forme de la pestilente sophistique ancienne.
Quoique toutes ces écoles supérieures fussent nées
(l! Cibrario. Loc. cit, 41.
(2) IbicL 40.
(3) Ibid. 46.
(*) Ibid. 36.
CH. xvm. — l'èdl'cation médioévale sis
spontanément, leur enseignement n'en était pas moins régenté par TEglise. Avant tout, il fallait que cet enseignement ne renfermât rien de contraire a la foi catholique ; aussi les subtilités de la logique et de la métaphysique d'Aristote, jugées innocentes, formèrent- elles le fond de la philosophie médioévale. L'Or-ganum d'Aristote, traduit par Boèce, finit même par être tenu pour une sorte de Bible philosophique et son étude forma un peuple d'ergoteurs subtils, mettant leur gloire à jongler avec les mots. Au XP siècle, la grande querelle d'Abailard et de Saint Bernard, des Nominaux et des Réalistes, à propos des Universaux, montre assez à quel degré de folie conduisaient ces études réputées savantes (1). Ce fut à propos d'une dispute sur TEncharistie entre deux prêtres, Bérenger, archidiacre d'Angers et Lanfranc, prieur de TAbbaye du Bec, que la maladie mentale appelée Théologie scolastique éclata et sévit, comme une épidémie (1047); mais elle devint endémique et, pendant des siècles, cette aberration vicia, en Europe, tout l'enseignement philosophique; même elle l'égaré encore aujourd'hui. Elle habitua tout ce qui aurait pu penser à se payer d'abstractions impalpables, à ne plus voir, bien plus à dédaigner la réalité, à se désintéresser de toute observation sérieuse, à prendre les mots pour les choses. Par une conséquence des plus inattendues, quoique fort naturelle, ce goût violent pour la verbosité, quoique né d'une controverse théologique, finit par éloigner les clercs de la Théologie dite positive, c'est-àdire de l'élude sérieuse de TEcriture sainte, des Pères, des Conciles, etc. Disputer devint le but suprême d^ l'étude et les théologiens positifs furent appelés dédaigneusement « Théologiens de la Bible » (2).
(1) Cibrario. Loc. cit. 43.
(2) Le gendre. Mœurs et coutumes des Français. 96-99.
Quand le corps du Droit ancien, le Digesle, les Novelles, les Institutcs, eut été trouvé par les Pisans et publié à Bologne, en H30, un nouveau champ s'ouvrit à roscrime verbale, celui de la chicane, et on s'y précipita avec une violente ardeur : ce fut, cette fois, une scholastique laïque et nous savons trop qu'elle est encore très florissante. Bien vite d'ailleurs on lui donna une rivale religieuse, la scholastiquc du Droit Canon, dont les canons des Décrétâtes constituaient le corps (1). Pendant des siècles, les plus intelligents de nos ancêtres ont subi cette éducation, qui semble avoir été combinée pour fausser la raison, et il y a lieu de s'étonner que, nous autres, descendants de ces générations, dont l'esprit fut si savamment mis à la géhenne, nous possédions encore quelque bon sens.
Certainement, on aura déjà remarqué, que toutes ces institutions scolaires du Moyen âge, les Universités, les Académies, etc., étaient des établissements d'institution supérieure, ne s'adressant guère aux humbles, aux petits. En effet, c'est par en haut, que commença la renaissance scolaire du Moyen âge. A vrai dire, c'est par en haut, qu'à dû commencer tout système d'instruction. Pour la masse des esclaves dans l'antiquité, pour celle des serfs du Moyen-âge, les classes dirigeantes ne songeaient guère à fonder des écoles. En tout pays, pour qu'on s'avise de songer à une éducation élémentaire, il faut qu'il existe une classe moyenne de commerçants, d'industriels, ou bien que, comme l'ont fait les Arabes, on ait absolument besoin de créer un lien spirituel entre conquérants et conquis.
En France et à Paris, que je prendrai pour exemple, ne pouvant songer à tout dire, on avait commencé par créer une école de Théologie au Cloître Notre-Dame; puis,
(1) Legendre. Loc. cit, 101.
CH. XVIII. — l'éducation médioévale 517
autour de Tabbaye de Sainte Geneviève, des écoles comprenant à peu près l'ancien Tricium et Quadrivium. En se réunissant, ces deux centres d'enseignement constituèrent l'Université de Paris, née, comme on le voit, en plein pays clérical. Mais cette Université ne donnait pas d'instruction primaire. Or, il en fallait, ne fût-ce que pour préparer à l'Université. Ce fut encore la Cathédrale, qui répondit à ce besoin, en fondant dans différents quartiers de Paris des écoles élémentaires, appelées Petiles-écoles, où des maîtres laïques enseignaient, mais sous la haute direction du grand chantre de Notre-Dame. En 1292, il existait douze de ces écoles, dont une pour les filles. En 1380, il y en avait 22 pour les filles et 41 pour les garçons (1). En sortant de ces écoles, les petits garçons savaient lire, écrire, compter, même un peu de Latin, ce qui montre assez, que l'enseignement ne s'adressait pas encore aux classes les plus pauvres. Ces élèves des Peliles-écoles avaient droit déjà au titre de clerc, qui ouvrait diverses carrières et permettait de continuer les études pour arriver soit à la prêtrise, soit au professerat (2). Des écoles clandestines, non autorisées et dites buissonnière^, commençaient déjà à faire concurrence aux Petites-écoles, mais elles se multiplièrent surtout au XVP siècle. Les mailres des Petites-écoles recevaient du grand chantre une permission d'enseigner, mais délivrée pour un temps plus ou moins court, et ils n'avaient d'autre traitement qu'une rétribution modique, payée par les élèves (3). Les écoles mixtes étaient rigoureusement interdites sous peine d'excommunication ; car les Petitesécoles avaient surtout pour objet de recruter le clergé dit séculier (4). D'autres écoles, celles des couvents, prépa-
(i) Franklin. Loc- cil. 49-55.
(2) Ibid. 56.
(*^*>ni: j** •' . .*-ti*ff •*! -5ii-!cni' aL UV* fà^-ie. Jusque*
•.*T -</ 1' Cl.. .rf uii*- f*î:ir^**Tire at^ liDiitaws. naai^ de v.'L'-'ii*^ 1r^*^ r*^-»*-^.*"*^. £-ii 'llfii^. tth r*r»:jt iDf-iït de - •-• ♦ '^'j»- i* Pc-r.v r»*v** •'^be c.m ri**rc* ô**f iii'.arta«ieî', qui i v^ . U5 C 1 1:. «^rc f*" : a*** rr m^ : • J:»iir et nn^t dit r- lie ; *^*r. j*r« »• r'» «^ r^T.D^T'' r"»uî»i^ leç d airoce* l*H^'=^iii>r?,
^i<rf;;*-i^. -î*^', -•-^^Et j'-'jr* '.'Lëji L^r*^ uo*^::cl.9 "^fiav'-.r
o« * \j^j\x^«^% iIlf<r<':^. iziii* â>iit je jovçt Hjit si rb^r, qiKf Jtj^^p'r ist-'-'^'Arf^ Il ieii.hZi*v^ ^ :Ltiiit de Sûnt Lo«îs que ^'^ j/nx *'fi w^mii :ji^ j.^r q"*îrp «rtàtres. I^^*? liJj«pnldioii***^ H\t^,ii<\:i'ié-ui oaD*- ce ociriier studieux et pufoîs It^ ^rj,w% ^^hitfui ^\iMi'*T^ ^ur-te aa-d«^5ns dan liea de pn*-!^
On (iourriil <rroire q';e c^*s mœurs jarrossières étaient Kj/f':i;<l<"^ a la capitale de la France : il n'en e>i rien. Dans ^ii tn'* i'Mx'u'W^tt aulohioîrrafihie. un Suisse. Th. Plalter. 'pli vi\;j»l c<'|K'fid;irit plus tard, an X\T« siècle, nous les uv>u\n* i^'t-i-lanl encore en All«ni3«:ne. en Pologne,
'1 P/'inl.liij. Ij,i:. cit. JT-IH.
CH. îviii. — l'éducation mêdioévale 519
partout où le mena sa vie errante d'étudiant. Flatter n'avait pas été bercé sur les genoux d'une duchesse : il ^tait né pauvre petit pâtre des Alpes. Dans son enfance, quand, nous dit-il, les pieds toujours écorchés et meurtris, il s'en allait garder son troupeau, il vivait de bouillie et de pain de seigle, de fromage, de lait cuit. L'été, il couchait sur du foin, Thiver sur une paillasse pleine de poux et de punaises; l'été, dit-il, il souffrait parfois de la soif à un tel degré, qu'il buvait son urine (i). Malgré cette rude enfance, il garda plus tard de sa vie d'étudiant pauvre un souvenir horrible. A Breslau, il se plaint d'avoir été rongé par des poux, gros, à ce qu'il affirme «comme des grains de chènevis. ». — « On ne peut, raconte-t-il encore, se faire une idée de la quantité de vermine, dont étaient couverts les écoliers, grands et petits, ainsi qu'une partie du bas peuple. J'eusse parié de retirer de ma poitrine, autant de fois qu'on l'eût voulu, trois insectes à chaque coup. Souvent et particulièrement en été, j'allais laver ma chemise au bord de TOder, je la suspendais ensuite à une branche et, pendant qu'elle séchait, je nettoyais mon habit. Je creusais un trou, y jetais un monceau de vermine, le recouvrais de terre et plantais une croix dessus » (2).
Les étudiants, dont parle Flatter, étaient alors divisés en deux catégories, les anciens ou faacc/iantset les jeunes ou béjsLiines. Tous vivaient d'aumônes, mais c'était les béjaunes qui mendiaient pour le compte des bacchantSy auxquels, cinq à six fois par jour, ils portaient docile* ment le produit de leur quête. L'état de bacchant était une profession et certains l'exerçaient pendant vingt ans, même trente ans. Le bacchant de Flatter, qui était son cousin, l'obligeait à marcher quand même pour mendier,
(1) Vie de Thomas Plaît er, 13.
(•2) Ihi(L 24.
520 l'évolution db l'éducation
et, quand il le voyait harassé et n'en pouvant plus, il se mettait derrière lui et lui donnait sur ses jambes nues des coups de bâton ou de piques (1). Dans de pareilles conditions, dit Flatter, et nous le croyons sans peine, on travaillait fort peu. D'ailleurs il n*y avait aucune assiduité obligatoire. Flatter passait d'une Université à Tautrc même d'un pays à un autre, toujours pédestrement et se traînant le long des chemins, souvent seul, parfois avec un groupe de camarades (2). En route, on vivait d'aumônes on de maraude, et parfois on était traqué par les paysans. Un jour, une de ces bandes scolaires, dans laquelle se trouvait Flatter, fut attaquée par des voleurs en armes, qui durent se contenter de maltraiter les voyageurs ; car la misère abritait ceux-ci contre le vol (3). En temps ordinaire, l'étudiant était^rop heureux de se louer comme valet pour ne pas mourir de faim. Flatter raconte qu'à Breslau, il trouva un vrai pays de Cocagne. Généreux et hospitaliers, les paysans polonais, surtout quand ils avaient bu, comblaient Flatter de cadeaux en vivres et lui versaient de si copieuses rasades, qu'il pouvait ensuite a grand peine regagner Técole, pourtant, dit-il, distante à peine « d un jet de pierre (4) ».
Du plus au moins, ces mœurs était générales en Europe pendant le Moyen âge. On s'efforçait d'y remédier par la fondation d'hospices et de collèges. — Ainsi, en 1228, la commune de Yerceil, très désireuse de posséder une Université, passa avec les recteurs une convention, aux termes de laquelle, elle assurait aux écoliers cinq cents hospices ou chambres. En outre, elle leur garantissait, en temps de disette, 500 muids de seigle et 500 autres muids de froment, qu'elle s'engageait à ne vendre
(1) Plalter. Loc, cit. 23.
(2) Ibid. 16.
(3) Passim.
^4) Ibid. 25.
CH. XVIII. — l'éducation MÉDIOÉVALE 521
qu'à eux seuls et au prix d'achat. Elle leur accordait en outre divers privilèges et immunités ; par exemple, elle promettait d'empêcher qu'un écolier fût arrôlé pour dettes ou bien molesté, en cas de guerre de la commune de Verccil soit avec un Seigneur, soit avec une autre commune. De leur côté, les recteurs se faisaient fort d'attirer des écoliers en assez grand nombre pour occuper les 500 hospices et juraient de ne pactiser avec aucun des partis, entre lesquels la ville se partageait (1).
A Paris, la fondation des Collèges rendit la vie de Técolier un peu moins difficile. Diverses étaient les origines de ces collèges. Tantôt des étudiants se constituaient spontanément en petites communautés sous la direction d'un maître choisi par eux et, chaque jour, deux ou trois d'entre eux s'en allaient mendier pour tout le monde (Collège de Dace (Danemarck), Collège des Bons-Enfants, Collège d'Allemagne). Un vieil auteur parlant des « Crieries de Paris », dit :
Les Rons-Enfants orrez crier :
Du pain ! Mes vueil pas oublier ! (2).
D'autres collèges étaient de fondation royale ou particulière. Ainsi, avec l'aide de St Louis, Robert de Sorbon, son chapelain, fonda, en 1256, un collège qui devait grandir beaucoup, le collège dit de la Sorbonne, dans une maison et des écuries de la rue Coupe-Gueule. Un trésorier de l'Eglise de Rouen créa, rue de la Harpe, un collège pour 24 étudiants du pays de Caux, elc,, etc. A la îîn du XIV® siècle, il existait à Paris, cinquante de ces collèges (3) ; car leur fondation était réputée une bonne œuvre. Puis, graduellement, ces collèges-asiles devinrent des écoles. D'abord on y fit des cours pour des élèves
(1) Cibrario. Loc. cU. II. 39.
(2) Gulll. de Villeneuve. Les crieries de Paris (Treiaième siècle). (Cité par Franklin, p. 20).
(3) A. Franklin. Loc. cit. 22-23.
322 L ÉVOLUTION DE l'ÉDUCAHON
externes; puis on prit des pensionnaires. Mais, à la fin du Xiyc siècle, le zèle s'attiédit, les fondations cessèrent et •par suite des industriels ouvrirent des institutions appelées pédagogies (1). Dès lors les écoliers ou étudiants de Paris se classèrent en externes libres, fréquentant directement les cours universitaires et en élèves des collèges ou des pédagogies. Certains de ces écoliers, appelés galoches^ étaient d'âge mûr, entre 30 et 40 ans, et comptaient 15 ou 20 ans détudes très peu laborieuses.
Être écolier, cela constituait un état social, auquel s'attachaient des privilèges très appréciables au Moyen âge. Ainsi le Prévôt de Paris n'avait pas le droit d'emprisonner un clerc, encore moins de l'exécuter pour crime. L'osaitil? alors l'Université protestait hautement et même se mettait en grève (2). L'Université de Paris, quoiqu'elle n'eût guère plus d'un millier d*étudiants, était alors une puissance et, jusqu'au XYIII® siècle, les plans de Paris divisaient la ville en Cité, Ville et Université (3). L'Université s'appelait aussi la Cité philosophique, Civitas philosophicâ.
Le Moyen âge finit donc par avoir, mais sans division rigoureuse, trois degrés d'enseignement: les Petites écoles de grammaire donnaient renseignement primaire. L'enseignement secondaire était représenté par quelques collèges, dit de plein exercice, et par la Faculté des artSy la dernière des quatre Facultés universitaires, représentant la Théologie, le Décret, la Médecine et les Arts. Cette dernière, la Faculté des Arts, fit ménage avec la Faculté de Médecine, et s'installa avec elle dans un immonde local de la rue du Fouare. La salle des cours de ces deux facultés unies était une écurie infecte, où Ton se rendait, dès le matin, à six heures. Le professeur s'asseyait sur
(1) Franklin. Loc, cit. 30.
(2) Ibid. 36, 37, 38.
(a: Ibid. 40.
CH. xvui. — l'éducation médioevale S23
un escabeau ; quelques boites de paille formaient sur le sol une jonchère pour les étudiants, qui é.crivaient sur leurs genoux. L'hiver, trois ou quatre chandelles éclairaient le studieux réduit (1).
Après avoir suivi ces cours, pendant deux ans, on pouvait subir un examen dil de déterminance ; mais on y était admis, dès Tàge de quatorze ans. Une autre année menait à la Licence c'est-à-dire à la permission d'enseigner dans Paris et le monde tout entier* Le grade de Maître attestait seulement que le titulaire avait achevé ses études secondaires et ce grade était exigé pour èlre admis aux études de la Théologie, des Décrets, et de la Médecine (2). Or cet enseignement dernier et supérieur était donné par trois puissances: la très sacrée Faculté de Théologie, la très consultante Faculté des Décrets et la très salubre Faculté de Médecine, qui, toutes les trois, délivraient des diplômes de bachelier, de licencié et de docteur (3).
En France, cette organisation de Tlnstruction publique, tout en se modifiant beaucoup dans les détails, dans les mœurs, en devenant plus savante et moins grossière, a persisté jusqu'à notre grande Révolution et je ne saurais entreprendre de faire ici Thistoire des lentes modifications, qui s'y introduisirent. Il est à remarquer cependant que la noblesse ne fréquentait guère toutes ces écoles: souvent les enfants de familles aristocratiques étaient élevés dans la maison paternelle ; quelquefois des gouverneurs les conduisaient aux cours de l'Université. Certains d'entre eux pourtant étaient mis au collège; mais alors des gouverneurs les accompagaient, logeaient avec eux et ne les quittaient pas. Enfin, à ces jeunes gens de
(1) Franklin. Loc. cit. 105-160.
(2) Ibid. 169-178.
(3) IbicL 173.
bonne famille on donnait ordinairement une éducation gymnastique y dont le commun des écoliers devait se passer : on leur apprenait Téquitation, l'escrime, la danse (1).
Pendant tout le Moyen âge, il y eut, malgré le désordre des mœurs et la pénurie matérielle et intellectuelle de renseignement, un grand zèle pour Tétude. Les difficultés à surmonter étaient pourtant très grandes. L'une des principales était la rareté et le prix élevé des livres, qui durèrent jusqu'à l'invention de l'imprimerie. Ce fut la cause du grand développement de renseignement oral etdu crédit, que, par routine, on n'a cessé de lui accorder, alors qu'il aurait pu et dû rentrer dans des limites beaucoup plus étroites. De là date aussi l'habitude des dictées faites par les professeurs et qui, depuis bien longtemps, n'ont plus guère de raison d'être. Rares et précieux, les livres se léguaient par testament, s'enchaînaient aux tables dans les bibliothèques publiques. Dans certaines églises, un bréviaire commun était placé sous un grillage (2).
Divers ordres monastiques copiaient des manuscrits, de par la règle de leur ordre. Leur atelier de copie, le scriptoriuuiy était presque un endroit sacré. Avant de se mettre à l'ouvrage, les moines copistes disaient une prière spéciale pour attirer sur le scriptorium les bénédictions de Dieu.
Copier des livres^ des livres religieux ou bien pensants, c'était faire œuvre pie. On pensait même, que chaque lettre copiée rachetait un péché. Une légende raconte, qu'après la mort d'un moine, grand - copiste et à la fois grand pécheur, son âme comparut devant le tribunal de l'Éternel. Là, les démons, d'un côté; les anges de l'autre.
(i) A. Franklin. Loc, cit. 131-132.
(2) Ibid. 59.
CH. XVIII. — l'éducation MÉDIOÉVALE S25
se la disputèrent. On se tira d^affaire en faisant le compte des lettres, que le moine avait copiées de son vivant. Vérification faite, et, après soustraction des péchés, il se trouva qu'il y avait un pauvre petit excédent d'une lettre; cela suffit pour faire pencher la balance : le moine fut absous et sauvé (1).
En Piémont, la commune de Verceil, dont j'ai déjà parlé, s'était engagée vis-à-vis de l'L'niversité à entretenir deux copistes, afin que les écoliers pussent se procurer de bons exemplaires des traités de Théologie et de Droit civil et canonique (2).
Les méthodes d'enseignement étaient aussi très défectueuses. L'Université interdisait absolument Tusage de la langue française, même dans les Petites-écoles. Seules, les écoles primaires des pauvres, les Écoles de charité, se servaient du français. Jusqu'au XVIIe siècle, le latin fut la seule langue usitée, dans les collèges et même en dehors des classes, aussi bien par les élèves que par le professeur. Même, à la fin du XVI® siècle, on enseignait encore en latin la grammaire française (3).
Chaque soir, nous dit Flatter, on donnait aux enfants, qui apprenaient à épeler, deux mots latins, que, le lendemain, ils devaient savoir par cœur; puis, le samedi, il leur fallait réciter en récapitulant, tous les mots appris pendant la semaine (4). A un degré plus élevé, toujours d*après la même autorité, pour enseigner la langue grecque, neuf baccalaurii donnaient en même temps leurs leçons dans la même chambre. Gomme il n'y avait pas encore de livres imprimés dans cette école (au XYI^ siècle), les exercices de traduction étaient très compliqués.
(1) Orderic Vital. Historia ecclesiastica, Lib. III. cap. (Cité par Franklin, 63-64).
(2) Cibrario. Loc. cit. II. 39 (note 2).
(3) Franklin. Loc. cit. 226-228.
(4) Vie de Thomas Flatter. XXIII.
D'abord le professeur devait dicter le morceau a traduire; puis il fallait, dit Flatter, distinguer^ saos doute bien séparer les mots ; puis enfin construire^ sans doute expliquer, enfin traduire (1).
Dans les écoles élémentaires, où Ton enseignait le calcul, on se servit longtemps non de chiffres, mais de jetons^ que l'on disposait parias, par exemple, un pour les livres, un pour les sous, un troisième pour les deniers ; quand le nombre de sous faisait plus d'une livre, on ajoutait cette livre nouvelle au tas des livres anciennes. On écrivait encore les nombres avec des chiffres romains et Tusage des chiffres arabes ne se généralisa que vers le milieu du XV<^ siècle. Pour les opérations, on se servait ou du moins on finit par se servir de l'abaque et même d un abaque perfectionné. Tout cela changea très lentement. En 1774^ la méthode des jetons faisait encore concurrence à celle des chiffres (2). Enfin la religion paralysait toutes ces études si incomplètes. Dans renseignement supérieur, elle empêchait d'innover, de chercher, de penser. Dans l'enseignement inférieur, les maiti*es étaient forcés d'agir comme instituteurs religieux; il leur fallait faire le catéchisme, préparer à la Communion et à la Confirmation,, inviter à entendre des messes quotidiennes, elc.
La brutalité de ces maîtres était grande et fort encouragée non seulement pendant le Moyen âge, mais bien plus tard. En 1708, ï Instruction pour les maîtres des écoles chrétiennes dit: « La verge est nécessaire; elle produit la sagesse et il faut en user, Ioi*sque la crainte et la douceur ont besoin de ce secours^ etc. » (3). Cette méthode, d'ailleurs en parfait accord avec les préceptes bibliques, sévissait dans les coll^ges aussi bien que dans les écoles
(1) Vie de Flatter (Genève 1862), 2o.
(2) F. Legendre. Traité de Varithméiique par les jetons, illi.
(3) Cité par Franklin. 235.
en. XVIII. — l'édi;catio>' médioévale 527"
élémentaires durant le Moyen âge et la Renaissance. On connaît Tamusant passage, où Rabelais critique à sa manière la saleté régnant dans les collèges et la brutalité des maîtres. Gargantua, de gigantesque stature, fait, en se peignant tomber des boulets, que larlillerie du château de Vède lui avait tirés et qni étaient restés dans ses cheveux t « Ce que voyant, Grandgousier, son père, pensoyt que feussent poulx et luy dict : Dea, mon bon filz, nous as tu appourié jusques icy des esparviers de Montagne? Je n'en tendoys que là tu feisse résidence. Adoncques Ponocraies respondict : « Seigneur, ne pensez que je layes miz ou colliège de pouillerye, qu'on nomme Montagne,, mieulx Teusse voulu mettre entre les guenaulx de Saint Innocent pour lenorme cruaulté et villenye que iy ay congnu: car trop mieulx sont traictez les forcez entre les Maures et Tartares, les meurtriers en la prison criminelle, voyre certes les chiens en vostre maison, que ne sont ces malauctruz au dict collège. Kt, siiestoysroy de Paris, le dyable memport si je ne mettoys le feu dedans et feroys brusler et principal et regens, qui endurent cette inhumaiuité deuant leurs yeulx estre exercée » (1). — Un peu plus tard, Montaigne parlera dans le même sens; comme nous le verrons bientôt (2).
Mais, dans toutes les classes de la société (j'épuise le sujet pour n'y plus revenir), la même brutalité était de règle. Les coups pleuvaient sur les enfants; c'était les « Compelle intrare » de l'éducation. La tradition s'en conserva jusqu'aux XVle, XVIP et XVIIP siècles. Ainsi, Marguerite de Valois fut fouettée énergiquement par ses précepteurs; d'Aubigné subit le même sort. Le roi de. France payait au Collège de Navarre le prix d'une bourse destinée à être dépensée « en achapt de verges pour la
(1) Gargantua. Liv. I. ch. XXXVII.
(2) Essais. Liv. I. ch. 2.j.
S28 l'évolution de l'éducation
discipline scolastique » (1). D'ailleurs princes et sujets étaient égaux devant les verges. Môme Henri IV gronde Mme de Montglat, gouvernante du Dauphin, qui ne fouette pas assez son fils : « J'ay esté fort fouetté, écrit-il. C'est pourquoi je veulx que vous le faciès et que vous luy faciès entendre » (2). Dans son Journal, Héroard, médecin du Dauphin, en tenant registre avec une niaiserie, qui touche au sublime, de tous les faits, gestes et accidents quelconques intéressant le petit prince, note pieusement toutes les fessées administrées à son jeuneet auguste client; en 1604, le Dauphin fut fouetté le S et le i8 mars; le 27 et le 29 avril; les 4, 8, 13 et 27 mai; les 11, 12 et 13 juin; le 28 août, le 5 septembre et le 23 octobre. Le 15 mai 1610 est une date mémorable. Ce jour là, Louis XIII est proclamé roi et prononce un discours au Parlement; mais, le 17 septembre de la môme année, « il est fouetté un peu serré ». Louis XIV et Louis XV furent fouettés, comme il convenait. La noblesse suivait naturellement des exemples venant de si haut. Au XVIIP siècle encore, le Marquis d'Argenson fut fouetté à dix-sept ans, au Collège Louis-le-Grand, durant sa seconde année de rhétorique (3), etc., etc. Si, comme le veut le proverbe, la tendresse pour les enfants se mesure aux coups, on doit convenir que les pères et les maîtres d'autrefois ressentaient pour l'enfance un aniour, que Ton peut appeler violent.