IV. — Les écoles^ du Moyen âge à la Révolution
Dans mon rapide examen des doctrines pédagogiques, du Moyen âge à la Révolution Française, je ne me suis guère intéressé qu'aux idées. Il importe de voir, au moins sommairement, ce qu'a été la réalité pendant cette longue période. II s'en faut qu'elle ait progressé du môme pas que les doctrines. En fait, la tradition chrétienne et scolastique n'a guère cessé de dominer dans toutes les écoles publiques de l'Europe, pendant que les pédagogues et les philosophes critiquaient ou fulminaient à vide. Pourtant on voit le nombre des écoles populaires augmenter à mesure que la classe populaire sort de plus en plus du servage ou en est moins accablée. Au XV^ siècle, les écoles élémentaires sont encore partout entre les mains ou sous la férule du clergé. L'ordre scolaire des Jéromites s'était fondé auXIVe siècle (1330-1340) et s'était répandu dans les Pays-Bas et l'Allemagne ; partout il avait ouvert des écoles, mais essentiellement religieuses et dans lesquelles on enseignait l'étude de la Bible, la lecture, l'écriture, les Évangiles, les Épîtres de S. Paul, les Actes des Apôtres; ni sciences, ni littérature; car cela n'était d aucune utilité pour la piété (1). Au XVI^ siècle, les partisans du passé s'inquiètent et les Jésuites deviennent la milice intellectuelle de l'Église attaquée par la Réforme protestante. L'ordre de Loyola élabore alors un plan d'études, mais particulièrement destiné aux classes dirigeantes et combiné pour leur enseigner un savoir habilement subordonné à la religion, qui doit être la base et le sommet, le centre et l'âme de toute étude, de toute éducation.
(l) J. Paroz. Loc, cit. 85-86.
CH. XIX. — l'éducation dans les temps modernes 5S3
Pourtant, dans les écoles des Jésuites, on tâche de répondre aux besoins du temps. Les pieux éducateurs s'efforcent de s'attacher leurs écoliers, d'en faire la conquête morale. Ils prohibent encore l'usage de la langue maternelle et la remplacent par le Latin, mais enseigné comme une langue vivante. Leur morale pédagogique est toute particulière et la fin lui fait facilement oublier les moyens. On s'attache à connaître les élèves par la confession; on lit leurs lettres; même on encourage la dénonciation (1). Dans ce système cauteleux et bénin, presque tout est à réprouver, sauf pourtant l'eiTort pour gagner la confiance de l'élève, devenir son ami et ne pas lui donner une instruction aride jusqu'à en être rebutante, comme il arrive trop souvent dans les écoles laïques.
Après les Jésuites et un peu pour leur faire concurrence, les Oratoriens entreprirent aussi « d'enseigner chrétiennement la philosophie, la grammaire, les langues, etc. ; ils remplacèrent Aristote par Platon ; puis acceptèrent même Descartes. En somme, ils représentèrent le libéralisme très timide, que peut tolérer l'Eglise (2) ; mais ce sont encore des maîtres à l'usage des riches. A la fin du XVIP siècle, l'abbé de la Salle fonda, pour le peuple, les Ecoles chrétiennes, si nombreuses aujourd'hui encore. La Règle de l'Ordre interdit aux frères d'enseigner le Latin, que les frères ne doivent pas apprendre pour euxmêmes : ils l'ignorent par obligation, d'où leurs noms d'Ignoranlins (3). — Sur ce point, d'ailleurs, ils ne faisaient que continuer les Jansénistes de Port Royal, qui les avaient devancés en fondant leurs Petites Ecoles, dispersées en 1660. Chacun des professeurs jansénistes n'avait sous sa direction que six élèves et on ne s'était pas imposé de réglementation rigoureuse pour Tcmploi
(i) J. Paroz. Loc. nit. 131-144.
(2) Issanrat. Loc. cil. 113. 13) J. Paroz. 165. etc.
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du temps. Suivant les jours, les saisons, les circonstances, on allongeait soit la durée des études soit celle de la récréation ■'!). En résumé renseignement janséniste Ot effort pour être un peu moins religieux et un peu plus humain que renseignement traditionnel.
Durant le XVIIP siècle, d'importantes innovations s'essayèrent en Allemagne : on y fonda des écoles dites réaleSy c'est-à-dire se donnant pour mission d'enseigner non plus une pseudo-science purement verbale et oratoire, mais la connaissance réelle des choses. Les premières écoles réaies s'ouvrirent à Halle, en (739 et Ton y professait Tarithmétique, la géométrie, l'astronomie, la géographie imiverselle. le dessin, l'agriculture, Tanatomie, l'hygiène, rhisloire, elc, etc. Ces écoles se multiplièrent et Ton y joignit des cours industriels et des collections diverses. Cette fois, la pédagogie oratoire et sophistique était complètement vaincue et éliminée ; mais seulement dans ces quelques écoles. En dehors d'elle, le vieil esprit obscurantiste dominait toujours.
En somme et jusqu'à la fin du siècle dernier, l'antique système pédagogique, datant de bien loin, de l'époque où le Christianisme viclorieux devint religion d'Etat dans l'Empire d'Orient, ce système anti-rationnel et anti-humain, a persisté quand même, malgré les protestations isolées, les critiques véhémentes, même malgré quelques essais individuels ou partiels d'innovations raisonnées. La Révolution française a-t-elle eu enfin raison de ce passé tenace ? Quelles réformes sérieuses ont été réalisées et où l'ont-elles été. Enfin quelle doit être la pédagogie future? Je vais essayer de répondre à toutes ces questions.
(1) J. Paroz. Loc. cit. 154r-156.