I. — Les Indiens de VAmérique méridionale
Des archipels de la Polynésie il nous faut maintenant, pour continuer notre étude sur Téducation et la mentalité des peuples mongoloïdes, nous transporler sur le grand
CH. VI. — l'éducation chez les indiens d'Amérique 137
continent américain. Le champ de notre investigation s'y divisera très naturellement en trois parties. Nous aurons à étudier d'abord les populations sauvages de l'Amérique méridionale, puis celles de l'Amérique du nord, enfin les grands Etats barbares de l'Amérique centrale, le Mexique et le Pérou anciens, ces foyers d'une civilisation, barbare sans doute, mais considérable relativement au reste du continent, à ce point qu'aujourd'hui encore, soit que Ton remonte vers le nord, soit que l'on descende vers le sud, la sauvagerie grandit à mesure que l'on s'éloigne de TAmérique centrale.
Les Indiens les plus inférieurs se rencontrent à l'extrémité méridionale du continent: ce sont les habitants de la Terre de feu, les Fuégiens. Ces pauvres êtres comptent parmi les types les plus humbles du genre humain et leur stupidité, leur défaut de curiosité sont extrêmes (1). Depuis qu'on les connaît, ils n'ont pas réalisé le moindre progrès. Pourtant ils croient aveuglément à la parole de leurs vieillards (2) et l'on pourrait peut-être, de ce fait, induire qu'ils sont éducables. Sur leurs enfants, les pères fuégiens ont droit de vie et de mort et ils en usent. L'un d'eux vendit un petit garçon au capitaine Filz-Roy pour un bouton de nacre. Un observateur, qui semble avoir regardé les Fuégiens avec un peu trop de bienveillance, nous dit bien qu'ils aiment beaucoup leurs enfants ; mais il ajoute aussitôt qu'ils ne les caressent jamais (3). Il avoue que leur attention est très faible, leur mémoire très courte, enlin il nous apprend que leur numération ne va pas au-delà de trois et qu'ils apprennent très difficilement à lire et à compter (4). Malgré leur intelligence si
(1) Cook, (Deuxième voyage) Hist. uriiv. voy., vol. IX, 68. —
(2) /6û/, (Premier voyage), vol. V, 51. Fili-lloy, Narraiivp.^ etc., II, 178.
(3) Hyades, Ethnographie des Fiiéyiem, Bull. Soc. d'anthropologie, 1887. 331.
(i) Ibidy passim.
bornée» les Fuéeiens auraient, comme nos enfants, la faculté d'arriver très vite à parler les langues étrangères. Ainsi une petite fille, que Fitz-Roy avait amenée et fait élever en Angleterre, apprit, dit Darwin, presque au vol, une notable quantité de mois Portugais et Espagnols pendant les relâches du Beagle à Rio et à Montevideo. D*autre part, elle savait aussi pas mal d'Anglais (1); mais Darwin confesse qu'il était fort difficile d'obtenir des Fuégiens anglicisés une réponse quelque peu précise quoi que ce soit (2). Ajoutons que, depuis que les Eu] péens les connaissent, c'est-à-dire depuis plus de deux siècles, ils sont restés rebelles à toute amélioration et qu'aujourd'hui même, ils n'y songent en rien (3).
A la Terre de Feu, il ne semble exister aucune éducation intentionnelle; mais il n*en est pas de même chez les Palagons et chez leurs voisins nomades, les Gauchos, les Araiacans, etc. En Patagonie, le nouveau-né est d'abord examiné par le père et la mère, qui décident, et décident seuls, s'il est ou non convenable de le laisser vivre (4). Des enfants chétifs ou difformes on se débarrasse soit en leur brisant les membres, soit en les étouffant; puis on abandonne leurs cadavres à la dent des chiens sauvages ou au bec des oiseaux de proie. C'est qu'au moment de leur naissance on ne les aime pas encore ; car ceux que l'on conserve sont extrêmement choyés. Il n'y a plus rien ici de la bestiale indifférence des parents fuégiens. La mère allaite ses enfants, souvent plusieurs à la fois, pendant trois ans, et elle satisfait leurs moindres caprices. Pour subvenir aux besoins de leur progéniture, les partants bravent, s'il le faut, les plus grandes privations (5).
(1) Darwin, Voy. clan naiuralisley etc., 222*223.
(2) Ibid, 223.
(3) Hyades, Loc. cit.
(41 Gaimard, Trois nm (V esclavage chez les PaiagoHS, 130. (5; (iaimard, Loc. cit., i30.
CH. VI. — L^ËgOTarrroR xmn u» qMBP» j> âMMugiîjî: 139
Il en est de même chez les Âraucans, où les mères sont pour leurs enfants de vraies esclaves: jamais elles ne leur adressent un mot de reproche; or le père n'est pas plus sévère (1). On a même vu des Araucans changer de campement uniquement pour obéir au caprice d'un enfant (2). Une sorte d'échelle garnie de cuir sert de berceau au nouveau-né, que l'on y fixe avec des lanières. Tous les matins on le délie et on le nettoyé; s'il fait du soleil, on y expose l'enfant sur une peau de mouton. Si le temps est pluvieux ou froid, on le garde dans la tente sur sa dure couchette, verticalement dressée contre un des poteaux de support ; mais alors la mère ne quitte pas des yeux son nourrisson et lui donne fréquemment soit le sein, soit des petits morceaux de viande sanglante, qu'il s*habitue à sucer (3). Aussitôt que l'enfant commence à se traîner sur les mains dans la tente, on laissera sa portée des couteaux, des armes, dont il essaie bien vile de se servir pour frapper ses parents, dès qu'on le contrarie. Ces accès de violence non seulement ne sont jamais réprimés, mais ils sont agréables aux parents. A leurs yeux ce sont les indices de qualités fortes, qu'ils estiment infiniment (4).
A l'âge de quatre ans, les enfants subissent une opération, qui fait époque dans leur vie, celle de la perforation des oreilles. L'enfant, dont le corps a élé peint au préalable, est couché sur un cheval renversé et lié. Tous les parents et amis en costume de fête font cercle autour du groupe; le cacique même assiste parfois à la cérémonie. Les femmes, placées en arrière des hommes, entonnent un chant monotone. En même temps, on perce les lobules des oreilles avec un os d'autruche taillé en pointe et Ton
(i) A. d'Orbigny, L'homme américain, 1, 192.
(2) A. d'Orbigny, Loc. cit.
(3) Gaimard, Loc. cit.^ i31.
(4) Gaimard. Loc. cit. 132.
<'TION DE L ËDIICATIO^
ices ainsi pratiqués des morceaux t assez lourds pour agrandir les te cérémonie nous échappe; mais ncicune origine, puisqu'on se sert pratiquer l'opération; et elle peut oire, puisque les assistants se font doigts, soit au jarret droit, avec I 8 servi à la perforation et qa^en indu est offert à un esprit malfai- I verrons que les Quichuas de l'aoit sur les jeunes Incas une opéralentouraient naturellement d'un :^t plus somptueux, ilte cérémonie du percement des B l'éducation et elle est toute prainq ans, les enfants savent déjà levai, en saisissant la crinière de t leurs petits pieds sur ses articuive que le cheval parle au galop
pu prendre place sur son dos. A , les petits garçons s'exercent à ;cr le lazzo et la boleadera, enfin fronde. Cette existence active et en i rapidement; à dix ans. ils sont lie les jeunes gens de 20 à 25 ans i ils passent leur vie à chasser au lanaco, te lion puma; ils appren- IX avec leurs 6o//a8, à les terrasser n&nent au campement les chevaux
capturent et domptent les jeunes sions cynégétiques durent souvent it lesquels ils couchent sur la terre Lion plus que virile a étonnamment
&. — Head. Hiit. tiniv. voy., XLl. 297.
CH. VI. — l'éddcation chez les indiens d'amérique Î4J
développé la vigueur, la hardiesse, Tendurance de toutes les populations nomades errant dans les pampas. L'introduction du cheval dans la région a encore exalté chez les Patagons, Yurucarès, Âraucans, Gauchos, etc., Tantique passion de la vie nomade et Tamour des razzias sanguinaires. Ils y dépensent le trop plein de leur vigueur, qui est extrême. Ainsi les Patagons dédaignent souvent tout vôtement et, durant leurs longues incursions, il leur arrive de se coucher et de dormir tout nus sur la neige, sans en souffrir en rien. Jamais les colons espagnols, trop souvent en butte à leurs incursions, n'ont réussi à les soumettre ou à les civiliser.
Le seul emprunt sérieux que ces Indiens nomades aient fait aux peuples plus avancés, avec lesquels ils se sont trouvés en contact, a été de genre scientifique. En effet, les Patagons, les Araucans, les Puelches ont une numération décimale, contrastant par sa perfection relative avec l'indigence numérique de la plupart des Indiens du sud. Ainsi Ton trouve dans la langue de ces peuplades des expressions pour dire cent et mille; mais ce sont des mots empruntés jadis à la langue des Incas par les Araucans, qui de proche en proche les ont ensuite appris aux autres nomades (1). D'eux-mêmes ces sauvages populations ne les auraient sûrement pas inventés. Ainsi les Patagons, si avancés en numération, ne mesurent encore le temps que par les saisons; pour eux, Tannée est simplement le temps qui s'écoule d'un hiver à un autre hiver, d'un printemps à un autre printemps (2). Pourtant le besoin de se guider à travers les immenses plaines de leur pays leur a fait remarquer un certain nombre de constellalions, qu'ils considèrent comme des animaux. Ainsi, pour eux, la Croix du sud est une autruche et les étoiles voisines sont des chiens qui la poursuivent; la lune est un
(1) A. d'Orbigny. L'homme américain, I, 399, H, 19. |2) Gaimard. Loc. cit. 134.
142 l'évolution de l'éoccation
homme et le soleil est sa femme (1) Cette astrologie animique leur a tout naturellement inspiré diverses légendes, comme il est arrivé chez tant de populations primitives. Le niveau intellectuel de ces hordes errantes est donc très inférieur. Elles ne semblent pas avoir la moindre idée d'amélioration, de progrès, à ce point que jamais les Patagons n*ont essayé de se construire même un radeau pour passer plus aisément les rivières, qu'ils rencontrent dans leurs longues pérégrinations (2).
Au noré de la régîoB. de» ftomadi^s, l'Amérique du sud est ordinairement boisée, humide, bien arrosée ef Tes Indiens disséminés à sa surface sont, pour la plupart, agriculteurs en même temps que chasseurs. Leur caractère est aussi moins farouche que celui des nomades du sud ; beaucoup de leurs tribus ont pu être réduites en missions par les Espagnols et les Portugais. Les Chiquitos, par exemple, ont, tous, été amenés par les missionnaires espagnols à renoncer à leur ancienne vie sauvage. Actuellement ils sontdoux^ soumis et bienveillants. Chez eux, aucune éducation première n'était intentionnellement donnée aux enfants (3), qui, jusqu'à 14 ou 15 ans, jouissaient de la plus entière liberté. A partir de cet âge, ils quittaient la case paternelle, pour aller avec les autres jeunes gens des deux sexes, vivre dans une habitation commune, qui servait aussi à recevoir les visites des Indiens étrangers et à leur donner des fêtes (4). Cette pleine liberté laissée à Tenfance était générale dans toute TAmérique méridionale. Quelquefois, par exemple ches les Indiens libres du Paraguay, où les tribus étaient gouvernées par des caciques héréditaires et jouissant d'un
(1) A. d'Orbigny. Loc, cit. I, 169, II, 102.
(2) D'Orbigny. Loc. cit. I, 413.
(3) Lettres édifiantes^ vol. xii, 8.
(4) A. D'Orbigny. Loc. cit. II. 163.
en. VI. — l'éducation chez les indiens d' AMÉRIQUE 143
pouvoir absolu, le fils aîné du chef avait autorité sur les jeunes gens, mais non sur les enfants (1).
Dans tous les pays sauvages, ce régime de liberté entière pour les enfants est ordinaire; mais, dans T Amérique méridionale, l'autorité du père devait ôtre particulièrement faible ; car l'institution de la famille paternelle y est de date relativement récente, ainsi que l'atteste la fréquence de la couuade, coutume à nos yeux si singulière (2). Chezles Abipones, les Chiriguanos, les Coroados, beaucoup d'Indiens de la Guiane, en général chez les tribus Guaranies, Thomme attestait sa paternité, quand il lui naissait un enfant, en se couchant et se soignant pendant un certain nombre de jours, tandis qu'au contraire la mère ne cessait point de vaquer à ses occupations ordinaires (3).
Chez les Guaranis, en général, l'enfant était élevé avec beaucoup de sollicitude et son éducation était très pratique. La mère dressait sa fille aux travaux qui l'atten-^ daient; le père enseignait au garçon le maniement des armes (4). De même les Indiens de la Guiane ont soin d'apprendre à leurs enfants à chasser, à pêcher, à courir, à nager ; mais jamais, et, pour quelque motif . que ce soit, ils ne se permettent de les frapper (5). Ces coutumes semblent bien être générales et avoir été communes à presque toutes les peuplades de l'Amérique du sud. Au XVI« siècle, des voyageurs français en constatèrent Texisience chez les tribus fixées non loin de l'embouchure du fleuve des Amazones. L'un de ces voyageurs (6) signale à ce sujet quelques détails curieux, savoir: que le père
(1) Lettres édifiantes, xxv. 125.
(2) Voir mon Evolution de la Famille.
(3) A. D'Orbigny. Loc. cit. II. 309 et Dobritzhofer, Brett, Martius.
(4) Ibid. U. 309.
(5) Stedman. Voyage à Surinam. II. 93 (irad. française, an viii).
(6) Thévet. Singularitez de la Finance antarctique. 213.
144 l'évolltion de l'éducation
<;oupait le cordon ombilical avec ses dents et qne, quoique Icnfant fut allaite, on lui donnait, très peu de jours après sa naissance, des aliments grossiers, mais mâchés auparavanty de la farine ot des fruits (1). Un autre rapporte encore, qu'aussitôt après la naissance d'un garçon, le père mettait dans Ja petite main du nouveau-né un petit arc et de petites flèches, en l'exhortant à être plus tard « fort, vaillant et aguerri » (2).
L'éducation première, Téducation pratique, guerrière pour les garçons, laborieuse pour les filles, ne faisait donc pas défaut aux enfants Indiens. Dans certaines régions de l'Amérique méridionale, de rigoureuses initiations, imposées aux guerriers ou aux chefs complétaient l'éducation première et en môme temps en contrôlaient la valeur. En Colombie, par exemple, où les tribus avaient des chefs élus, on essayait par une série d'épreuves terribles non pas précisément le courage militaire du candidat au pouvoir, mais sa force de volonté, son degré d'endurance à la douleur. D'abord le futur cacique devait supporter un longjeilne; puis, à tour de rôle, les vieillards de la communauté lui appliquaient, chacun, trois vigoureux coups de fouet, qui entamaient la peau. Sous peine •de déchéance et de déshonneur, le patient devait supporter ces épreuves sans donner le moindre signe d'impatience ou de douleur. Après un certain répit, nouveau supplice : le candidat, les mains liées, était couché dans un hamac et l'on couvrait son corps de fourmis venimeuses, dont les morsures sont horriblement douloureuses. Pendant ce temps, les juges, penchés au-dessus de leur futur chef, épiaient sa contenance: un mouvement d*impatience, un gémissement suffisaient pour être déclaré indigne. Dans une dernière épreuve, le patient,
(1) Thévet, SingularUez de la France antarctique.
(2) Léry. Loc, cit, xvn.
CH. Yl. l'éducation CHEZ LES INDIENS d'aMÉRIQUE 145
toujours couché dans un hamac, était maintenu au-dessus d*un feu d'herbes, de manière à en sentir la chaleur et à être enveloppé de sa fumée; plus ou moins brûlé et asphyxié, il lui fallait quand même continuer à rester impassible. Souvent les hommes, soumis à cette terrible initiation, y succombaient; mais ceux qui en sortaient à leur honneur recevaient les insignes de leur nouvelle dignité et^ dès lors, étaient considérés comme des êtres d'une nature supérieure (1).
Des initiations du même genre, plus longues et plus rigoureuses encore, étaient d'usage chez les Caraïbes. Avant d'être admis dans la classe des guerriers, les jeunes Caraïbes devaient jeûner et se laisser taillader le corps par leurs pères, qui même frottaient ensuite les blessures avec une décoction de piment. Bien plus terrible encore était Tinitiation des chefs; elle durait six semaines et ressemblait à celle dont les Colombiens avaient coutume d'user. Les coups, les discours, les fourmis, Tasphyxie dans la fumée, les longs jeûnes se succédaient pour éprouver la valeur du candidat au pouvoir (2).
Tous ces faits établissent nettement que les Indiens de TAmérique méridionale n'estimaient guère que Téducalion pratique, celle du chasseur et du guerrier, et que la force du caractère, l'énergie de la volonté étaient, à leurs yeux, les qualités viriles par excellence. De l'intelligence, ils ne semblent pas s'être souciés; c'est qu'en effet les qualités de l'esprit étaient, chez eux, d'une extrême débilité, à ce point que dans un but sûrement des moins nobles, mais pourtant avec quelque apparence de fondement, les colons et conquérants espagnols purent agiter la question de savoir, si ces sauvages devaient ou non être
(i) Mollien. Hist. univ. voy. 408.
(2) Lafitau. Loc. cit. t. II. 14-19. .
H6 l'évolution de l'éducation
considérés comme des èlres raisonnables. On en référa même au pape et, en 1537, après mûr examen, Paal III voulut bien déclarer dans une bulle que les Indiens étaient de véritables hommes, capables de devenir chrétiens. « Indos ipsos utpote veros homines. non solùm christianos fidei capaces existere decernimus et declaravimus » (1). C'est qu'en effet, par certains côtés de leur mentalité, ces primitifs se ravalaient au niveau de la première enfance. Leur imprévoyance était extrême et l'on voyait des Indiens caraïbes échanger te matin pour une bagatelle le hamac, que, le soir, ils ne consentaient & vendre à aucun prix (2). D'autre part, l'extrême imperfection de leur numération atteste leur impuissance in- tellect'uelle pour tout raisonnement un peu abstrait. Partout celte numération ne dépassait pas les premiers nombres et n'atteignait pas toujours cinq. Au dire de Spix et Martius, certains Indiens du Brésil ne pouvaient aller au delà du nombre n deux » ; d'autres arrivaient à trois, mais en comptant sur les articulations de leurs doigts (3): encore, le mot de leur langue que l'on a traduit par « trois I) signifiait parfois « beaucoup » (4), Les Abiponca atteignaient le nombre quatre et au-delà disaient « innombrable » (5). En réalité ces Indiens n'avaient que trois noms de nombre « un, deux, trois » ; au-dessus ils se servaient de quelques groupes numériques : << les doigts d'un casoar » (quatre) ; « les doigts d'une main » (cinq); « les doigts de deux mains et des deux pieds » (vingt), (6). Cette numération relativement supérieure des doigts et des orteils est extrêmement répandue en Amérique. Les
(1) Voyage à ta Terre ferme, 1. 1. 341.
(2) Le père Labat. Voyages, II. 114-115.
(3) Tylor. Civil, primitive, 280.
(4) Tylor. Ibid.
(5) Dobritïhofîer. Bislory of Abiponet. U. 171.
(6) Lubbock. Loc. cit. 434-435.
eu. VI. — l'éducation chez les indiens d'amérique 147
Indiens de l'embouchure du fleuve des Amazones comptaient ainsi sur leurs doigts (1). Les indigènes de la Gajnne comblaient par nombres distincts jusqu'à quatre; pois disaient « une main » pour signifier cinq ; après quoi, ils reprenaient leurs quatre premiers nombres et allaient ainsi jusqu'à neuf; dix se disait « mes deux mains »; de dix à vingt on recourait aux orteils. L'ensemble des doigts cl des orteils représentait vingt et s'appelait « un homme »; « deux hommes » valaient quarante et, pour dépasser ce nombre, pour exprimer quarante-cinq, par exemple, on disait « deux hommes et une main en plus » (2). Les Tamanacs de TOrénoque comptaient à peu près de la même manière : pour cinq, « une main »; pour six, « un de l'autre main » ; pour dix « deux mains » ; pour onze « nn du pied » et en môme temps, joignant le geste à la parole, ils avaient soin d'étendre les deux mains et d'avancer un pied. Vingt et un se disait « une des mains d'un autre homme »; quarante, « deux Indiens », et ainsi de suite, aussi loin que pouvait aller la capacité arithmétique du calculateur (3). Dans les tribus, dont la numération, la vraie, dépasse cinq, les termes employés appartiennent à rancienne langue des Incas et par conséquent sont uianifestemenl empruntés aune civilisation relativement très supérieure (4); ils résultent d'une ancienne éducation ethnique.
IL — Les Indiens de V Amérique du nord.
Si nous nous transportons maintenant dans l'Amérique septentrionale, nous y trouverons des populations sau-
(1) Léry. Hist. voy. fait au Brésil, par. XV.
(2) Brelt. Indian Tribes of Guiana. 417.
(3) Giiii. Saggio di storia americana, II. 332 (cité par Tylor. Civil* prim. 282).
(4) Marckam. Tram. Soc. etkn. IIL 166.
vages, appartenant, comme celles du sud, à des races mongoloïdes, et, comme elles aussi, d'autaut plus civilisées, qu'elles sont moins éloignées de TAmérique centrale, de l'ancien Mexique, où les indigènes, croisés sans doute avec des immigrants plus développés mentalement, avaient fondé de grands États à peu près sortis de la sauvagerie primitive.
Les Peaux-Rouges, qui nous représentent le type moyen de ces Indiens du nord, offraient avec ceux du sud des ressemblances et des différences.
Sur l'éducation, que recevaient ou se donnaient les enfants des Peaux-Rouges, nous sommes assez bien renseignés. — La préoccupation dominante était de développer l'énergie du caractère. Les femmes s'efforçaient d'accoucher sans jeter un cri afin de ne pas enfanter des lâches (1). Aussitôt après sa naissance, le nouveau-né était introduit dans une sorte de berceau, formant fourreau dans la moitié inférieure et où le linge était remplacé par de la poussière de bois pourri (2). Les mères étaient fort étonnées, quand on leur parlait des nourrices en usage dans d'autres pays. Dans leurs tribus, pour qu'un enfant fût allaité par une autre femme que sa mère, il fallait que celle-ci fût morte. Alors seulement une parente remplaçait la défunte. D'après le missionnaire Lafitau, ordinairement témoin exact et véridique, ces nourrices nécessaires étaient parfois des nourrices « sèches » au sens littéral du mot, des femmes ayant déjà passé l'âge de la maternité, mais qui réussissaient à provoquer chez elles, un retour de la lactation (3), une montée de lait uniquement attribuable à la persistante succion exercée par le nourrisson. L'allaitement maternel durait très long-
(i) Cliarlevoix. Journal hist, voy. en Amérique. Lettre XXI. 9.
(2) Lang. Voy. chez diff, nations sauv. Amer, sept. (Trad. Billecoq).
(3) Lafitau. Mœurs des sauvages américains, t. IL 280,
eu. VI. — l'éducation chez les indiens d'amérique 149
temps, trois ou quatre ans, comme il arrive ordinairement chez les primitifs; la mère nourrissait parfois mais rarement plusieurs enfants en même temps (1); mais on peut certainement attribuer à cette longue durée de Tallaitement le peu de fécondité des femmes peaux-rouges, pourtant fort robustes (2).
Pour des raisons très mal connues, beaucoup de nations peaux-rouges, les plus méridionales surtout, celles de la Floride, les Chinouks, les Choctau, les Natchez, en cela imitateurs des Caraïbes et d'autres Indiens méridionaux, déformaient le crâne de leurs nouveau-nés. La plupart s^efforçaient de hii déprimer le front, d'où le surnom de Tôtes-Plates donné par les Français à certaines tribus de la Louisiane (3). D'autres tâchaient au contraire d'arrondir le crâne de l'enfant. Pour atteindre l'un ou l'autre but, on se servait souvent de masses d'argile convenablement placées et serrées sur la tète du nouveau-né (4) ; pour aplatir le front, on recourait aussi quelquefois à la méthode des Caraïbes, c'est-à-dire à des planchettes et à des coussinets convenablement disposés et maintenus autour de la tète par des liens serrés (5). Celte compression, exercée surtout pendant la nuit, durait environ un mois (6).
Pour les noms donnés aux enfants, on les tirait ordinairement du nom totémique adopté parle clan et en suivant un ordre traditionnel et réglé. Ainsi, chez les Omabas, dans le clan de l'élan, le premier né s'appelait « corne »; le second « corne jaune », ce qui signifiait a jeune élan » ; le troisième s'appelait « ramures » (élan
(i) Lafltau. Loc. cit.
(2) Lafitau. Loc. cit. II. 277.
(3) Lafitau. Loc. cit. II. 282.
(4) Gharlevoix. Hist. Nouv. France. (Voyage) t. VI. 34.
(5) Uatau. Loc. cU. II. 282, 283.
(6) Domenech. Voy. pittor. dans les déserts du Nouveau- Monde y
un peu plus âgé); le quatrième, « quatre cornes » (élan de trois ans, etc.) (1). Le clan du bison avait un autre système de noms, mais toujours ces noms étaient totémiques; par exemple: « qui soulève de la poussière en se roulant »9 (( qui court en rond », « courtes cornes » « bison de deux ans, etc. » (2). Tels étaient les premiers noms donnés aux enfants; mais souvent ils étaient changés, durant le cours de la vie, pqur des noms de circonstance, rappelant des exploits particuliers ou de remarquables aventures. Ce sont ces derniers noms très pittoresques, que les Européens ont surtout remarqués. Dans les relations habituelles, surtout entre membres d'un même clan, les noms personnels étaient remplacés par des dénominations générales, rappelant le degré de parenté réel ou de convention: « frère, père, mère, fils, etc. >> (3).
Au sortir du berceau, les enfants peaux-rouges, complètement nus, rampent ou se roulent danslacabane jusqu'à ce qu'ils aient appris d'eux-mêmes à marcher (4). Avant l'âge de quatre ans, ils n'ont pas le moindi'e vêtement: à partir de cet âge, on leur donne des robes de peaux, analogues à celles de leurs parents (5). Durant la première enfance, les petits Peaux-Rouges n'ont à supporter aucune gêne. Ils vont ou se traînent où ils veulent, dans les bois, la boue, la neige, dans l'eau. L'été, ils passent dans les lacs et les rivières une grande partie de la journée et y jouent comme des poissons (6). Mais vers quatre ou cinq ans, commence une véritable éducation familiale. Les petites filles aident leurs mères dans la mesure de leurs
(i) Owon Dorsey. Omaha Sociology. Smithsonian Institution. Report. Bureau. Ethnology. p. 227 (1881-1882).
(2) Owen Dorsey. Loc, cil.
(3) Garrick Mollery. Piclure writing of ihe american Indians (Smith. Inst. Report. Ethnol. 1887-^888. p. 443).
(4) Lalitau. Loc. cit. II. 283. . Charlevoii. Loc. cit. U VI. 36. . (5) Owen Dorsey. Loc. cit. 26a-206.
(6) Cliarlevoix. Loc. cit. VI. 36.
CH. VI. — l'éducation chez les indiens d'amériqub 451
forces ; elles apprennent d'abord à recueillir la provision de bois nécessaire; à huit ans, elles font des paquets et les portent sur leur dos. Plus tard, elles s'exercent à couper le bois, à cultiver le maïs, etc. (1). Leurs premiers fardeaux sont toujours fort légers, proportionnés à la faiblesse des enfants et ces commencements du travail ne sont en réalité que des jeux (2).
Les petits garçons jouissent d'une liberté plus grande que celle des filles. Dans l'opinion des Peaux-Rouges, les garçons sont nés uniquement pour la chasse et la guerre; aussi leur mettait-on, de très bonne heure, entre les mains, un arc et des flèches à pointes émoussées, et ils s'en servaient pour tirer au blanc (3). Bien vite ils acquéraient une grande habileté dans cet exercice et ils en eurent facilement une équivalente dans l'usage des armes à feu (4).
Durant les veillées d'hiver, les Peaux-Rouges de l'extrême nord donnent à leurs petits garçons des leçons orales. Ils leur apprennent les noms des animaux de la région, leurs instincts, l'art de les chasser, de dresser des pièges aux bètes à fourrure. Ils enseignent aux enfants à se servir de la hache et des couteaux pour fabriquer des canots d'écorce, des traîneaux, des raquettes, etc. A sept ou huit ans, l'enfant s'essaie à tout cela; à 15 ans, il est déjà chasseur et ouvrier (5). Filles et garçons s'amusaient partout à construire des maisons de boue; pourtant chaque sexe avait ses jeux à part et les garçons qui jouaient trop avec les filles, leurs sœurs exceptées, étaient dédaigneusement appelés « hermaphrodites » (6).
Les mères ne négligeaient pas de donner aussi à leurs
(1) Owen Dorsey. Loc.cit. 265.
(2) Lafitau. Loc, cil. 283.
(:i) G. Dorsey. Loc. cit. 266.
(4)0. Dorsey. Ibid. — Charlevoix. Loc. cit. Lettre XXIII. ^7. (a) H. Faraud. Dix-huit ans chez les sauvages. 314-316. (6) 0. Dorsey. Loc. cit. 270.
enfants des leçons de savoir-vivre; ainsi elles les dressaient à ne jamais passer devant les gens sans nécessité ; elles habituaient les filles à ne point parler aux hommes, excepté à leur père, à leur oncle maternel elà leur grand- 'ernel (1),
tits garçons s'accoutumaient à lutter constamlemble et od les y excitait. Us s'y portaient au jx-mèmes et avec une telle ardeur, qu'il fallait >is les séparer pour les empêcher de s'entre- Les compagnons des lutteurs faisaient cercle au- X avec une placidité parfaite; ils les laissaient se et n'intervenaient pas, & moins de nécessité absone en faveur de leurs propres frères. Après la ts se moquaient k l'envi du vaincu (3), qui dès ivait plus que pour la revanche (4).
ducation familiale ne comportait pas de ch&li- )rporcls. A tout âge, chez les Peaux-Rouges, les ipliquaient une idée de dégradation; chez les ils autorisaient une vengeance sanglante, mor- Seuls, les Indiens convertis au christianisme, leurs enfants. Même on s'abstient ordinairement maccr. On en a vu, mfimc des petites filles, s'érien que pour avoir reçu une réprimande légère» que leurs mères leur avaient jeté quelques 'eau au visage, ce qui constituait la plus grave ions employées ((i).
e rude et libre école, les enfants devenaient et, entre eux, rivalisaient d'énergie. On voyait s garçons et des petites filles s'amuser à se lier i pHT les bras juxtaposés, entre lesquels un pla-
iraey. Lfic. cil. 270.
evoix. Imc. cit. 36 37.
lu. Loc. cit. II. 288.
levoix. Loc. cit. 37.