‹ L'évolution de l'éducation dans les diverses races humainesChapitre 78 sur 141 · CB. X. — LA LANGUE CHINOISE · texte numérisé non relu

CB. X. — LA LANGUE CHINOISE

destinalion, aux variétés dans la couleur, la figure, la fécondité. Une vache, par exemple, change de nom, lorsqu'elle vêle, lorsqu'elle devient stérile, etc.

C'est donc chose longue et difficile que d'apprendre la langue chinoise et d'autant plus qu'elle se ramifie en patois ou dialectes provinciaux, très différents les uns des autres (1).

Une des grandes tâches assumées par l'enseignement des lettrés consiste à préserver l'intégrité de la langue, et à s'inspirer en écrivant du vieux langage des livres classiques, aujourd'hui tombé en désuétude^ mais que Ton admire pour sa force et sa concision, pour la plénitude de ses expressions, où, comme l'a dit un ancien missionnaire, les idées sont pilées dans les mots (2). — Or, les premiers chapitres du Chou-King ont été écrits sous le règne de l'empereur Yao, c'est-à-dire 2.300 ans avant J. Christ (3) et ce sont les King qui renferment l'histoire de la Chine, sa première législation, les doctrines de ses philosophes et moralistes. De siècle en siècle, ces vénérables écrits ont été étudiés, scrutés, analysés, copiés, appris par de nombreuses générations de lettrés. On peut dire qu*ils contiennent l'âme de la Chine et ils l'ont faite à leur image. Aujourd'hui encore tout lettré se piquant de bien écrire tient à honneur de ne se servir uniquement que des expressions contenues dans les King et autres livres classiques (4). L'éloquence des lettrés consiste surtout à employer heureusement les maximes et sentences des anciens sages (5). Il n'en résulte le plus souvent que des amplifications de rhéteur, d'inutiles productions académiques, pleines de prétention et

(1) Grosier. Loc. cil, 371.

(2) Ibid. 375.

(3) Ibid. 363.

(4) Ibid. 365.

(5) rbid. 402.

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(li^'pourvues de sens, que les lettrés de bon sens ont qualîfii'^os par deux de ces mots composés, dont j'ai parlé loutà-rheuro : Kiu-KeoUj Mou-ché^ c'est-à-dire, bouches (VoVy langues de bois (1).

Mais c'est que, dans le milieu social chinois, tout est eoruhiné pour décourager les novateurs d'idées et de choses ; c*est que Tobligation de tout emprunter aox ancêtres littéraires et philosophiques tue nécessairement rinspirution et no laisse plus guère qu'une ressource : jouer avec les mots. La population des lettrés s^esl adonnée avec anleur à ce passe-temps d^ailleurs lucratif et les rhéteurs chinois sont parvenus à créer et à distinguer une infinité de genres d'éloquence. J'en énumérerai quelques-uns : éloquence des choses, éloquence de sentin\en(« éloquence de candeur, éloquence de combinaison, éloquence de fninchîse. éloquence de merveilleux, éloquence de singularité» éKM|ueuce d'illusion, éloquence uiétuphysique, éloquence du vieux langage, éloqneoce de Uiajo>te^ eK>qut*nce d^insinuation. etc. elc, 2 . Chacfin de v^^ iiv^nr^-'S a son stvle et c^Ia en fait b^aocoop. Mais, d>^aN K* d.^bil. ('■^mteur chîn.ns doit être >«>bre de gestes et vl ^\ !.\:^ vl-* ^ >ix. Li? piHic ne >ap[*>rierait pas nos vlxN \«.u.v.v •.•x tp^^* e\pres5?^îvHs et <pxî seateal la san^-a-

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Cl!. X. — i^'ÉCRWinit: <:htnoise ^3

un exemple saas dout« unique dans l'histoire d<*s p^iples.

ÏV. — L'écritui't chvMise.

Cooiafte il était loçi<[tte et même nécessaire, l'écriture chinoise a évolué paralièlcmeat à la laague et eu se modelant sur elle, — En tout pays Torigiiie de récriture a du éUre tnoius postérieure à celle de la parole qu'on ac le croit daas aos pays civilisés. Elle peut même lavoir préoédée, si ïoa veut bien regarder, comoi'e uii« écriture primitive^ les grossiers dessins des primitifs. Et comment faire autrement, quand Thist^ine mém« «de révolution graphique nous montre, que les premiers caractèi^s de tontes les écritures ont commencé par être des dessins ahrégés, qu'on a appelé idéographiques ? Or, cette écriture rodimcntaire n'est ni plus ni moins noble que le premier langage interjectionnel : dessins et interjections sont deux modes connexes, dont Thomme primitif a dix se servir simultanément pour extériorer certaines idées, certaines images mentales, à ses yeux particulièrement importantes. — Les annalistes chinois nous disent bien que récriture a été précédée par l'usage des cordelettes nouées, analogues aux quipos de Tancien Pérou ; mais les noeuds, à la Chine comme au Pérou^ n'ont guère dû servir que pour eur^istrer des nombres ou tout au plus comme moyens mnémoniques ; puisque^ par eux-mêmes, ils ne sauraient avoir une signification précise : on ne peut donc les considérer comme uneécriture, tcFou-hi, dit la chronique chinoise, en levant les yeux, vit des images dans le ciel ; en les baissant, il vit des modèles à imiter sur la terre. Il aperçut ce qui constituait la nature et les rapports extérieurs de tous les êtres et il commença à tracer les huit Kouu. Il inventa l'écriture pour remplacer les cordelettes nouées dans l'administration du

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gouvernement» (1). On place le règne du légendaire empereur Fou-hi^ inventeur universel, vers 3.369 avant l'ère chrétienne.

Les premiers caractères de l'écriture chinoise auraient été de simples traits (2) ; mais ces traits devaient surtout représenter des nombres et remplacer simplement les nœuds. La première écriture, digne de ce nom, fut récriture figurative, consistant en hiéroglyphes représentant succinctement la figure même des objets à exprimer. D'abord ils furent simples et peu nombreux, deux ou trois cents environ, correspondant nécessairement aux radicaux monosyllabiques du langage parlé et, comme eux, ils devinrent des types génériques, ce que Ton a appelé des clefs, autour de chacune desquelles se groupent des familles de dérivés (3). Le nombre des caractères purement figuratifs de l'ancienne écriture ne dépasse pas 695. Il est à remarquer que c'est aussi à peu près le nombre des hiéroglyphes correspondants de l'ancienne Egypte, dont certains sont presque identiques (4). — Mais il s'agit là d'une analogie toute naturelle, n'impliquant en rien une transmission directe d'un pays à l'autre. Il est tout simple qu'en Egypte, comme en Chine, rhomme ait d'abord remarqué un nombre sensiblement égal d'objets extérieurs et qu'il les ait figurés par des dessins analogues. Pour faire exprimer à cette écriture de sauvage tout ce que désigne la langue parlée, il fallut perfectionner cette langue et la compliquer beaucoup ; et il en résulta toute une évolution graphique. Les caractères se simplifièrent, devinrent de plus en plus schématiques; enfin et surtout, de même qu'on avait créé des mots com-

(i) G. Paulhier. Chine moderne, fi79.

(2) Ibid. 290.

(3) Ibid. 294.

(4) Ibid. 302.

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posés par juxtaposition^ on inventait aussi des caractères composés; seulement les signes ajoutés aux caractères typiques, auxcle/s, perdirent leur valeur figurative première pour exprimer des sons: ils devinrent phonétiques; de sorte que les nouveaux caractères composés, formés de cette manière, représentèrent à la fois des formes et des sons : ils furent idéo-phonétiques (4). Par cette création de caractères mixtes, les Chinois étaient sur la voie de récriture alphabétique; mais, soit par impuissance intellectuelle, soit par amour superstitieux des vieux usages, ils n'y parvinrent pas.

Cette curieuse classe des caractères idéo-phonétiques est la plus importante de l'écriture chinoise ; elle comprend à elle seule 24.235 caractères. — Les autres classes sont beaucoup moins nombreuses. On y trouve :.des caractères purement indicatifs, des caractères combinés, des caractères métaphoriques, etc. Ces derniers sont ceux que l'on a détournés de leur sens primitif pour exprimer des idées abstraites. Ainsi l'image hiéroglyphique du cœur est prise dans le sens d'entendement ; le caractère employé pour désigner un chemin sert aussi à peindre le mot parole, etc. etc. (2).

Muni de ces milliers de caractères, le lettré est à peu près en état d'écrire tout ce qu'il veut; pourtant il doit être forcément embarrassé, quand il lui faut désigner une nouveauté, une chose ou une idée non prévues par les créateurs de l'écriture chinoise ; aussi est-il impossible de traduire convenablement en Chinois nos ouvrages scientifiques. — Enfin, même alors qu'on n'essaie point de sortir du milieu social et intellectuel, où vivent les Célestes, il n'en résulte pas moins, pour tout lettré, la nécessité d'apprendre non seulement à reconnaître, mais

(i) G. Pauthier. Xoc. cit. 292, (2) Ibid. 299.

â€6 l'évolutïos b« l'éducation

même à reproduire un nombre plus ou moins grand, de ces milliers de caractères. On passe donc sa vie à les ^mdier, et l'on n'arrive jamais à les connaître tons. Pomrtant le mérite littéraire se mesure surtout aux progrès qu'on a faits dans cette connaissance ardue concurremment avec celle des anciens auteurs. En fait, très peu de docteurs possèdent tous les caractères de l'écriture chinoi^ae ; mais, pour écrire aisément et lire les plus essentiels des vieux écrits, il faut au moins connaître huit à dix mille signes (!), ce qui n'est pas une petit» affaire.

Dans le principe, les caractères chinois -se gravaient avec une pointe métallique sur une planchette de bambou , ce qui rendait le dessin graphique difficile ; aussi les caractères finirent-ils par s'écarter beaucoup de leur forme figurative. Au troisième ou deuxième siècle avant notre ère, on inventa Tart de fabriquer du papier avec diverses substances végétales: du bambou, du coton, de Técorce de mxkrier, de la paille de riï, des cocons de vf^rs à soie, etc. En même temps on apprit à préparer Tencre dite de Chine. Dès lors la calligraphie devint plus aisée et le style métallique fut remplacé non pas par notre plume, mais par le pinceau. Auparavant on avait déjà écrit sur de la toile ou de la soie ; d'oii Thabitude, rituellement conservée encore, d'écrire sur des pièces de soie, que Ton suspend près des cercueils, l'éloge des morts ou, dans les appartements, des sentences morales (2). Sans doute ces inventions du papier et de Tencre ne remédièrent en rien au vice fondamental de l'écriture chinoise; cependant elles en permirent Fimpression, mais l'impression par planches, qui est généralement usitée en Chine ; quoique, sans se laisser rebuter par la nécessité de fabriquer envi-

(1) Al)bé Grosier, Loc. cit. II. 373.

(2) Grosier. Loc. cit. 424. 42ô. — H«c. L'Empire chinois, t. I.

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ron trente mille caraclères, les Chinais aient essayé un système d'impression avec des types mobiles., comme ceux de notre imprimerie ; mais, à l'asage, ils y ont renoncé, A Paris, vers 1838, un sinologue français, G. Panifaier, eut une idée, qui n'était pas venue aux <]lhinois, celle de disjoindre leurs caractères composés, dits idéo-phonétiques et de faire fondre ensuite des caractères mobiles, correspondants, les uns simplement figuratifs, les autres simplement phonétiques, que Timprimeur était par conséquent maître de réunir et de combiner a ^'olonté. Grèce à cette simplification, on peut imprimer les ouvrages chinois avec un nombre relativement restreint d'environ dix mille caractères-types (1). Mais cette simplification est eilcore bien compliquée.

Avec une telle écriture à la fois si complexe et si imparfaite, écrire en Chinois est un art et un art difficile, qa*on ne saurait acquérir sans une grande dépense de temps et d'application. C'est aussi Tune des principales matières de renseignement dans les écoles et les collèges et il y a grand mérite à y exceller. Le talent de peindre Técriture avec correction et élégance est fort estimé. Les belles calligraphies sont même fort recherchées, surtout quand elles sont vieilles, à ce point que souvent on les préfère aux peintures les plus élégantes. Ordinairement même les Chinois ont, pour l'écriture en général, une sorte de respect religieux. Avec soin ils iHÎtent d'employer à des usages grossiers même les pages des livres les plus communs ; les fouler aux pieds, par exemple, est considéré comme une action blâmable (2). Pour les enveloppes, les emballages, etc, on se sert d'un papier spécial, non écrit. De bonne heure, les enfants sont dressés à vénérer, à conserver et à ne jamais souiller

(4) C; PaulWer.Loc.df. 319. 320.

(2) Abbé G rosier. Loc, rii, 376.

tout papier portant des caractères d'écriture. On est allé plus loin encore, jusqu'à fonder une confrérie religieuse, dont les membres sont les Saint Vincent de Paul des papiers abandonnés. Le dos chargé d'une hotte, le crochet à la main, les bonzes de cette société si singulièrement charitable font métier de chiffonniers littéraires ; ils s'en vont par les villes, les villages, les chemins, foaîl- 1er les tas d'ordures et y recueillir religieusement tous les débris de papier portant des caractères. Leur récolte faite, ils l'apportent dans une pagode où elle est brûlée cérémonieusement devant les images des sages de l'antiquité (1). Pour nous, ces scrupules sont étranges ; pourtant on ne saurait nif'r qu'il n'y ait quelque chose de touchant dans ces manifestations d'une pitié, qu'on peut appeler « intellectuelle ».

Malgré l'extrême complication de Técrilure, l'instruction primaire est répandue en Chine à un degré extraordinaire. Sans doute tout le monde ne connaît pas les milliers de caractères, dont la masse forme un trésor graphique réservé aux doctes et môme aux docteurs ; mais chaque Chinois en connaît une portion plus ou moins grande, suffisante pour sa condition. En Chine, à peu près tout le monde sait plus ou moins lire, môme les enfants, les coulies, les mendiants (2). Comment oh a obtenu ce résultat à première vue impossible, c'est ce que nous allons voir en étudiant l'organisation de l'instruction publique en Chine.

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