II. — L'éducation et les connaissances supérieures
En somme, la masse de la nation égyptienne devait recevoir très peu d'instruction, dans le sens que nous donnons aujourd'hui à ce mot. Les connaissances réputées supérieures ne se cultivaient guère que dans les temples et par le clergé. Il nous reste à voir en quoi consis-
(1) Diodore.
(2) Maspéro. Eisi, anc. peiipL Orient classique. 22u.
(3) Diodore. I. 80.
taient ces connaissances. En premier lieu, connue en Chine et dans l'ancien Mexique, il y avait Tari d'écrire.
L'écriture égyptienne a une origine extrêmement ancienne. Les monuments nous la montrent sous une forme encore à demi pictographique, et la pictographie primitive de TEgypte a tr^s bien pu naître en même temps que la langue môme, alors que celle-ci, très imparfaite encore, avait besoin d'un moyen d'expression auxiliaire et explicatif.
Tous les mots primitifs de la langue égyplienne sont monosyllabiques, sans aucune exception, et tout mot composé de plus d'une syllabe y est une expression composée ou dérivée (1). Beaucoup de ces mots-racines sont formés par onomatopée; ce sont des sons purement imitatifs. Ainsi les noms donnés à la plupart des animaux en reproduisent les cris habituels: l'âne se nommait iô]\v lion, mouï] le bœuf, éhé; la grenouille, crour; le chat. chaou^ etc. (2). Imiter les cris est chose relativement aisée; mais on ne pouvait s'en tenir là; on essaya un autre genre d'imitation, consistant à donner par des sons et des inflexions variés, une idée approximative de phénomènes ou d'actes, que les sons vocaux étaient inhabiles à copier: sousou, par exemple, signifiait un moment fugitif; chouchou, voulait dire flatter, caresser; bridj, peignait l'éclair, etc., etc., (*^). Pour exprimer des idées plus abstraites, on créa des mots, qui résumaient, chacun, une comparaison. Ainsi du mot hèt, cœur, on avait tiré hètchèrriy petit cœur, c'est-à-dire lâche; harchihèt, cœur pesant, c'est-à-di?*e patient; hèt-snaou, qui a deux cœurs, c'est-à-dire indécis, etc., etc., (i).
L'écriture se moula d'abord sur la langue parlée ; elle
{{) Champollion-Figeac. Loc. cil. 214.
(2) JlrnL 210.
(3) IhùL 210.
(4) Ibid.
fut simplement figurative, pictographique, comme la langue était monosyllabique, imitative, et, dans ce premier état, elle ne diffère pas essentiellement de toutes les pictographics sauvages; puis aux signes figuratifs oti adjoignit des signes symboliques capables d'indiquer telle ou telle particularité spéciale à l'objet ou à Tindividu figurés; enfin, par une troisième catégorie de signes, mais à l'aide de conventions déterminées, on parvint à exprimer des idées; l'écriture devint idéographique. En résumé, grâce à la longue durée de TKgypte, l'histoire de son écriture nous fait assister à une véritable évolution. C'est d*abord le signe reproduisant grossièrement l'objet et par suite en éveillant directement l'idée, par exemple, un disque avec un point au centre, pour dire « soleil ». Mais ce mode d'expression était fort limité; c'était graphiquement quelque chose d'équivalent aux cris imitatifs, aux onomatopées du langage primitif. On perfectionna celle pictographie sommaire par des artifices: on prit, par exemple, la partie pour le tout, le signe figurant la prunelle, soit deux cercles concentriques, pour l'œil entier; ou bien on substituait soit la cause à l'effet, soit Teffet à la cause, ou encore l'instrument à l'œuvre accomplie, par exemple, on donnait au signe du soleil, c'est-àdire au disque centré, le sens de « jour ».
Puis les objets furent pris symboliquement ; une guêpe, par exemple, signifia la royauté. Enfin on associa plusieurs symboles pour suppléer à rinsuffisance d'un seul d'entre eux. — Mais en fin de compte le lecteur des signes devait les traduire par des mots, c'est-à-dire par des sons ; aussi finit-on peu à peu par ne plus voir dans les signes écrits que des expressions de sons, des signes phonétiques, syllabiques (1). Ainsi la figure du disque solaire exprima la syllabe ra, parce que ra était le nom
(1) Maspéro. Hist. anc. peupl. On. classique. 221-222.
même du soleil dans la langue parlée (1). L'écriture fol donc d'abord pictographique, puis symbolique et idéographique, enfin phonétique, alors que cessant de rechercher dans les signes la forme des objets, elle les relia aux sons, aux mots du langage parlé. Un dernier progrès restait à accomplir et il se fit. Certains caractères phonétiques, syllabiques, perdirent leurs voyelles pour ne garder que l'amorce de la syllabe, la consonne ; ils devinrent alphabétiques et, dans l'écriture égyptienne, le nombre de ces signes alphabétiques était déjà assez considérable (2).
Comme nous l'avons vu précédemment, Técriture chinoise a évolué de la môme manière que l'égyptienne, mais moins loin ; puisque la Chine n'est pits arrivée à l'alphabet. D'ailleurs les Egyptiens, tout en ayant réalisé ce dernier et grand progrès, ne surent pas en profiler; sans doute à cause de leur superstitieux respect pour les vieilles choses, ils conservèi^nt, malgré tout, leurs signes idéographiques et syllabiques, en se servant simultanément des idéogrammes, des signes phonétiques et des lettres alphabétiques ; d'où résulta une écriture étrange, hétérogène, qui avait pourtant un certain avantage pratique ; car les signes figuratifs, les images des objets, pouvaient fixer les idées et aider à comprendre la valeur des signes alphabétiques, valeur mal déterminée encore (3).
Ces caractères égyptiens avaient encore une autre qualité ; celle d'être esthétiques, décoratifs ; sur les monuments, ils faisaient un bel effet et là ils méritent vraiment leur nom d'hiéroglyphes : ce sont bien des caractères sacrés, hiératiques et artistement gravés. Mais on s'en servait bien ailleurs. Dans la vie ordinaire, on les
(1) CbampoUion-Figeac. Loc, cit, 219.
(2) Maspéro, Loc. cit. 222. — Champollion-Figeac. Loc. ciL
(3) Maspéro. Loc, cii, 223.
traçait, en rouge ou en noir, un peu partout: sur des fragments de calcaire, sur la poterie, sur des tablettes de bois revêtues de stuc, sur des papyrus, elc, elc, à peu près cooiine en Chine. Pour ces usages familiers, on ne se piquait pas de calligraphie, on allait vite et Ton dénaturait, abrégeait ou superposait les caractères, qui finirent par ne plus ressembler que très vaguement aux caractères figuratifs de Torigine. Alors l'écriture devint cursive, démotique. Ce fut cette écriture simplifiée, dont on se servit pour les actes publics ou privés, pour la correspondance administrative, pour reproduire les ouvrages littéraires, religieux ou scientifiques (1).
Cette écriture démotique, qu'a connue Hérodote, était composite ; elle comprenait un reste de signes figurés, dix-sept signes phonétiques simples et une cinquantaine de signes syllabiques (2).
Malheureusement pour elle, l'Egypte ne parvint pas à se créer une véritable écriture alphabétique, sortie, par un dernier progrès, de son écriture nationale ; aussi plus tard fut-elle, on peut dire, intellectuellement déracinée de sa base, quand les empereurs chrétiens firent systématiquement détruire les anciens livres égyptiens et écrire la langue égyptienne, la langue copte, à Taide d'un alphabet de 31 signes, dont les 24 de Talphabet grec et 7 autres pris dans Tancien alphabet démotique. Cet alphabet fut totalement substitué à Tancienne écriture et, par cette simple mesure, l'Egypte ancienne se recouvrit, pour TEgypte moderne, d'un voile impénétrable (3).
Comment, dans TÉgypteantéchrétienne, s'enseignait et se transmettait la science de récriture ? Que ce fut un art très cultivé, on n'en saurait douter. La beauté, la netteté
(1) Maspéro. Lf)C. cii. 223-224.
(2) Max. Duncker. Les Égyptiens. 249.
(3) Champollion-Figeac. 227.
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j H ', ij i;f v,',. -.'..-e ; — CV-^l pMiirqu«ji mels ton cœur après
les lettres ! — J'ai contemplé les travaux manuels — et en vérité il n'y a rien au delà des lettres. — Comme on le fait dans l'eau, plonge-toi au sein du livre Qimi ; — tu y trouveras ce précepte en propres termes : « si le scribe va étudier h Silvilis, son inactivité corporelle ne sera point sur lui- — Lui, c'est un autre qui le rassasie; — Il ne remue pas ; il se repose ». — J'ai vu les méliers figurés, — aussi te fais-je aimer la littérature, la mère ; je fais entrer ses beautés dans ta face. — Elle est plus importante que tous les métiers ; — elle n'est pas un vain mot sur cette terre ; — celui qui s'est mis à en tirer profit dès son enfance, est honoré ; — on l'envoie remplir des missions. — Celui qui n'y va point reslc dans la misère »
« On n'a jamais dit au scribe : « travaille pour un tel; — on ne transgresse pas tes ordres ». — Certes, en te conduisant à Khonou, ccrles j'agis par amour pour toi ; — car, si tu as profité un seul jour dans l'école, — c'est pour l'éternilé ; les travaux qu'on y fait, sont durables, comme des montagnes. Ce sont ceux-là, vile, vite, que je le fais connaître, que je le fais aimer; car ils éloignent l'ennemi » (1). De ce curieux papyrus on peut induire qu'il existait en Egypte des écoles pour les scribes. Où étaient ces écoles? nous ne le savons pas exactement; mais c'était très probablement dans les temples ; puisque les prêtres y enseignaient aux enfants l'arithmétique et la géométrie (2) ; puisque le clergé était dépositaire de toutes les sciences; puisque les prêtres professaient la médecine et la chirurgie (3) ; puisque l'astronomie surtout était cultivée dans les sanctuaires et qu'il était difficile de le faire sans se servir à la fois de l'écriture et de tout ce que l'on possédait de savoir mathématique.
(1) yisLspéro.» Du genre épistolaire. 66-67.
(2) Diodore. Liv. I. par. 81.
(3) CliampolUon-Figeac. Loc. cit. 93.
314 l'évolution de l'édccatiom
Ce dernier savoir étail assez borné. L'arilhméiiqiie égyptienne ressemble fort à celle des Grecs {l), qui la leur avaient sans doute empruntée. Mais TEg^^pte et la Grèce ne connurent ni Tusage du zéro, ni la valeur de position des chiffres (2). La numération s'était constituée graduellement; ainsi récriture hiéroglyphique figure encore neuf fois le signe de l'unité pour dire neuf ; neuf fois le sig^ne de la dizaine pour dire 90 ; neuf fois celui de la centaine pour dire 900, etc ; mais elle a des signes particuliers pour un, dix, cent, mille, dix mille. Pour exprimer les nombres, l'écriture hiératique est primitive d'une autre manière; elle a des signes spéciaux pour 1, 2, 3, 4 et 9 ; mais, pour dire 5, elle combine les chiffres 3 et 2 ; pour dire 6, elle écrit 3 et 3, et 4 et 4 pour exprimer 8. Dix s'exprime par un signe spécial; on y adjoint des exposants pour écrire deux fois dix, trois ou quatre fois dix, etc. Mille a un signe spécial, auquel on joint aussi les unités, faisant fonction d'exposant, pour aller jusqu'à 9.000. Dix mille a un signe particulier, etc. En combinant les signes des centaines, des mille et des dix mille, on parvenait à exprimer tel nombre que l'on pouvait désirer (3).
Les astronomes^ qui élaieot des prêtres, suppléaient à l'imperfection relative de leur science mathématique par la suite et la régularité des observations. Tne partie de leurs nuits se passait à étudier les astres. A Héliopolis, Strabon vit un vaste édifice où habitaient les prêtres astronomes (4) ; mais leurs observations astronomiques remontaient fort loin dans le passé. Aussi s'étaienl-ils rendu compte de l'inégale durée des jours, de la cause des éclipses et de leur régularité, des mouvements appa-
(1) Charapollion-Figeac. Loc. cit, 230.
(2) Md. 228.
(3) Ibid 229.
(4) Strabon. Liv. XVII. Ch. i. par. 29.
rentsdes planètes, etc. (1). Plus de 2.300 ans avant Tère chrétienne, ils avaient divisé le ciel en constellations et institué un zodiaque (2). Dès une haute antiquité, les astronomes égyptiens savaient prédire les éclipses (3). Sur les plafonds des temples et dans les tombes royales, on a trouvé des cartes du ciel (4). En étudiant ces représentations astronomiques, Biot a reconnu, qu'en Tannée julienne 3.285 avant Jésus-Christ, les Egyptiens avaient déterminé dans le ciel la vraie position de Téquinoxe vernal, dn solstice d'été et de Téquinoxe d'automne; enfin qu'en 1780 avant Jésus-Christ, ils avaient constaté un considérable déplacement de ces points astronomiques (5). Des astronomes aussi expérimentés devaient forcément avoir dépassé la chronométrie grossière des sociétés primitives; en effet leurs mesures du temps étaient savantes. Poitrlant on y retrouvait encore des traces de la sauvagerie première ; ainsi on attribuait au dieu Thot la division de Tannée en trois saisons: celle des eaux, celle de la végétation et celle de la moisson, c'est-à-dire une année grossière, réglée par les périodiques inondations du Nil (6). Mais cette répartition de Tannée en saisons n'empèchaît pas la détermination d'une année astronomique de 360 jours, divisée en douze mois de 30 jours, avec cinq jours supplémentaires ou épagomènes (7). On sait que celte année est trop courte de six heures et quelques minutes et que notre calendrier grégorien remédie à peu près à ce désaccord par Tannée bissextile. En Egypte on n'avait pas su ou voulu adopter ce mode de correction ou
(1) Cbaoïpollion-Figeac. Loc. cit. d5.
(2) Ibid, 9\
(3) Diodore. 1.81, 49.
(4) Va^éro. Loc. oii. 20ê.
(5) Champollioii-Figeac. Loc. cit. 97.
(6) Maspéro. Loc. cit. 207.
(7) ChampoUion-Figeac. Loc. cit. 95.
tout autre da même genre; Tannée commune, Tannée vague, était donc constamment en retard sur Tannée vraie ; mais par une suffisante accumulation de ces petits retards annuels, Taccord finissait nécessairement par se rétablir, quand le retard équivalait à une année entière : j'entends parler de Taccord astronomique. Alors, et alors seulement, le lever héliaque de Téloile Sirius, et le commencement de Tinondation du Nil coïncidaient, s'accordant pour marquer le commencement de Tannée. Mais cette simultanéité ne se produisait réellement qu'aux extrémités d'une période cyclique de 1461 ans. Les Egyptiens, qui Tavaient notée, Tappelaieat la période sothique et, dans la conviction enfantine où ils étaient que les destinées de l'humanité étaient étroitement liées aux révolutions astronomiques, ils croyaient que le commencement de chaque période sothique marquait l'ouverture d'un nouveau cycle historique (1). C'était une aberration, mais de pareilles illusions ne sont possibles que chez les peuples dont la vie nationale a eu une énorme durée. Quelle nation moderne aurait assez de confiance dans Tavenir, dans son avenir, pour adopter des cycles d'une longueur aussi démesurée? Aucune sans doute ; mais toutes ont reçu de TKgypte, par l'intermédiaire des Phéniciens d'abord et de Rome ensuite, la courte et commode période de la semaine. La semaine nous est si familière; elle nous semble tellement simple, que nous sommes portés à la croire d'usage universel. Il n'en est^rien. Ni TInde, ni la Grèce antique ne l'ont connue, et il faut faire honneur de cette invention si pratique, soit à l'Egypte ancienne, soit à TAssyrie. Quand les hommes ont eu pour la première fois Tidée de subdiviser le mois lunaire de 28 jours, ils l'ont simplement coupé en deux parties égales, de 14 jours chacune. Ainsi ont procédé TInde et
(1) M. Duncker. Loc, cit. 258.
la Grèce antique et, dans le langage courant de l'Angleterre contemporaine, on trouve encore une trace de cette division du mois en deux quatorzaines. La subdivision du mois lunaire en quatre parties, en quatre quartiers, s'est faite plus tardivement. En Egypte, Tinstitution de la semaine est de date très ancienne et cette semaine était presque identique à la nôtre, qui vraisemblablement nous vient du pays des Pharaons. Chaque jour de la semaine tirait son nom des astres, de la lune et des planètes, comme chez nous et dans le même ordre : la lune, Mars, Mercure, Jupiter, Vénus, Saturne, le Soleil. D'autre part, chaque jour se divisait en quatre parties, placées cliacune sous la protection d'une planète et même chaque jour prit le nom de la planète, à qui eu était consacrée la première partie (1). Enfin les quatre mois de chacune des saisons égyptiennes avaient été mis chacun sous le patronage d'une divinité et ces noms égyptiens sont, encore aujourd'hui, d'un usage populaire eu Egypte (2). Mais cette intime alliance de la religion et de l'asironomie étaitalléebien plus loin. A vrai dire, dans Topinion des astronomes cléricaux de l'ancienne Egypte, l'astrologie importait bien plus que l'astronomie et il est môme à peu près certain que ce fut surtout dans un but astrologique que l'on cultiva l'astronomie. Les astrologues Egyptiens prédisaient l'avenir en s'appuyant sur !a science des astres (3) ; ils avaient môme dressé des tables des constellations et de leurs influences sur chaque heure de chaque mois (4). Armés de ces tables, ils se piquaient de prédire à un projet quelconque l'insuccès ou la réussite : chaque constellation exerçait, suivant eux, une influence horaire sur telle ou telle partie du corps humain. On lit
(1) ChainpoUion-Figeac. Loc, cit. 95-96.
(2) Maspéro. Loc. cil, 208.
(3) Champoîlion-Figeac. Loc. cit. 99.
(4) Ibid. 105.
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