L ESCLAVAGE EN GRÈGE
Pourtant une loi de Solon ne les interdit pas ; mais Xénophon veut que ce soit seulement la récompense des serviteurs fidèles (1), de même que les chaussures et les vétetements de bonne qualité. Aux esclaves de rebut se doivent donner les choses de rebut : le traitement égalitaire, s'appliquant indistinctement aux bons et aux mauvais esclaves, décourage, dit-il, profondément les premiers (2).
En réalité, l'humanité relative des Athéniens pour leurs esclaves était simple affaire de mœurs. Légalement l'esclave grec était une propriété ; mais c'était une propriété vivante, pour laquelle on pouvait avoir des égards ; sur laquelle la loi étendait quelque protection, tout en lui restant fort dure. La bonté n'avait absolument rien d'obligatoire, et durant sa campagne d'Asie, Alexandre put s'amuser, alors qu'il était dans la vallée de TEuphrate, à mettre le feu à un esclave au préalable badigeonné de naphte ; Strabon et Plutarque racontent cette fantaisie de grand homme sans avoir Tidée d'y joindre un mot de blâme (3).
La situation légale de Tesclave grec était peu enviable : tout citoyen libre le pouvait frapper, en encourant seulement un demi-as d'amende (4). Les riches siciliens, qui possédaient des troupeaux d'esclaves, les marquaient, comme un bétail, et les exténuaient de travail, en les nourrissant à peine (5). Le fouet et le bâton jouaient volontiers sur le corps de l'esclave, et tout esclave, qui se permettait de caresser un enfant libre, était passible de cinquante coups (6). Dans un procès criminel, le maître demandeur pouvait offrir ses esclaves à la question, pour en obtenir un témoignage légalemment valable ; de son côté, l'accu-
(1) Economique, chap. IX.
(2) Xénophon, Economique.
<3) Strabon, liv. XVI, chap. I. Plutarque, Vie dWlexandre. (4) Du Boys, Hist. du Droit criminel, t. 182. (5 Diodore, Fragment, 24-25.
(0) Du Boys, Loc. cit., 185.
sateur le pouvait demander ; seulement, dans ce cas, il devait préalablement faire estimer « ces choses » et les payer, en cas de mort ou d'infirmité résultant de la torture (1)» Les esclaves grossiers, rebelles étaient envoyés aux moulins ou dans les mines. Les moyens coercitifs auxquels lemallre pouvait recourir étaient cruels et nombreux ; on cardait les reins de l'esclave avec des fouets ou des verges ; les esclaves fugitifs étaient attachés à la roue et flagellés (2). On pouvait les charger de chaînes aux pieds, d'anneaux aux bras, d'un carcan au cou ; on les marquait au front après une première faute (3).
Les maîtres siciliens, aveuglés par la passion du lucre, eurent la dangereuse idée de spéculer sur le penchant au vol de leurs esclaves ; ils les autorisèrent à commettre des brigandages, dont ils s'appropriaient le profit. Cette pratique eut pour résultat, d'abord la formation de bandes d'assassins et de voleurs, puis de véritables armées de révoltés (4).
Des femmes esclaves les maîtres tiraient volontiers un fort revenu par la prostitution ; la morale hellénique ne trouvait rien à reprendre à ces pratiques et le vertueux Solon lui-même acheta des jeunes filles et fonda des maisons de prostitution publique, dans un but moral d'ailleurs, pour détourner les jeunes hommes d'excès pires encore. L'esclave étant au-dessous de la loi et du droit, on était aisément enclin à le mettre au-dessous de la morale (o).
Pourtant quelques mesures tutélaires atténuaient ces pratiques grossières. Ainsi l'esclave maltraité avait le droit de demandera être vendu et, dans ce cas, la loi lui donnait un défenseur d'office (5) . Aucun esclave ne pouvait être mis à
(1) Du Boys. Loc. cit., 402.
(2) Du Boys, Loc, cit., 179.
(3) H. AVallon, Loc. cit., I, 415.
(4) Diodore, Fragments, Jiv. XXIV, XXXV.
(5) Moreau Christophe, Loc. cit., 116-118.
(6) H, AVallon, Loc. cit., I, 314.
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mort sans jugement. L'esclave en butte à des sévices trop graves avait la ressource des asiles religieux, des temples, des autels, des bois sacrés. Même le seul contact d'un objet sacré, d'une bandelette, d'une couronne de laurier d'Apollon, etc., pouvait servir d'égide contre la colère du maître (l).
Mais je n'ai parlé encore que des esclaves appartenant aux particuliers ; il y en avait d'autres. Les villes possédaient ordinairement des esclaves publics et les temples avaient leurs esclaves sacrés, leurs esclaves sacerdotaux, ce qui est exactement le sens du mot hiérodule. Ces esclaves religieux provenaient ordinairement de dons faits aux divinités. De ces esclaves, les uns étaient employés dans l'intérieur même des temples et on les peut comparer aux esclaves domestiques des particuliers ; les autres avaient une situation analogue aux colons, aux serfs astreints à des redevances ou à des corvées. Ainsi les hiérodules en état do servage cultivaient simplement les terres appartenant aux temples, en payant un fermage (2). Dans la Grèce ancienne, il était arrivé quelquefois que des populations vaincues avaient été tout entières consacrées, c'est-à-dire asservies aux dieux et surtout au plus adoré des dieux, à l'Apollon delphien. Plus tard on se contenta d'abandonner aux dieux la dîme des biens sans les personnes (3). Parfois aussi, des cités ayant à lutter contre de pressantes nécessités, et cédant à un élan de piété et de crainte, consacraient à telle ou telle divinité la dixième partie de leurs propres citoyens. Mais, lors de ces consécrations en masse^ le dieu ne pouvait pas toujours et même devait rarement pouvoir utiliser, soit dans les temples, soit sur des domaines sacrés, cette foule d'esclaves; dans ce cas, il les en-
(1) H. WaHon, Loc, cit., I, 310-311.
(2) Schœmann. Antiquités grecques, t. II, 274.
(3) Ibid,, 'I7Ô.
voyait ailleurs, comme colons, sûrement astreints à certaines redevances, puisque les Magnètes, qui avaient, dans ces conditions, fondé une colonie en Asie, devaient fournir aux Delphiens, qui visitaient leur pays, lelogis, le sel, Thuile, le vinaigre, etc. (i).
Les hiérodules, employés dans les temples mêmes, s'acquittaient des diverses fonctions, des services variés nécessaires au culte. Les uns portaient le bois nécessaire aux sacriGces et même le fournissaient ; d'autres menaient la victime à l'autel ; d'autres étaient chargés soit de Tabatlre. soit de l'écorcher ; soit de la découper. 11 y avait aussi des porteurs de reliques, figurant dans les processions ; des é chansons, des porteurs de corbeilles et de roses ; puis des chanteurs et des chanteuses, des joueurs de flûtes et de trompettes, des figurants. A tout ce personnel il faut encore ajouter des hiérodules industriels, des artisans, des corporations de sculpteurs, d'architectes, etc, au service de la religion, c'est-à-dire plutôt des corvéables que des serviteurs attitrés (2) .
Dans certains temples et tout particulièrement dans ceux de Vénus, les esclaves de sexe féminin faisaient métier de prostitution sacrée et versaient dans le trésor des temples une partie de leurs gains. En résumé, ces prostituées religieuses de la Grèce antique étaient exactement comparables auxbayadères des pagodes indiennes. C'était surtout dans les grandes villes commerciales que cette fructueuse industrie de laprostitution s'exerçait sous le couvert delà religion. Les villes de Corinthe et d'Eryx étaient célèbres sous ce rapport. Le temple de Vénus à Corinthe possédait à lui seul plus de mille courtisanes, offertes dans un élan de dévotion par des donateurs de l'un et de l'autre sexe, et elles attiraient dans la ville une foule d'hommes qui y faisaient des dépenses très
(1) Athénée, liv. IV, chap. 74.
,2) Schœmann, Loc, cit., II, 497-498.
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fructueuses pour la cité. Les patrons de navire surtout se ruinaient à Tenvi dans ces plaisirs pieux. D'où le proverbe : « Il n'est pas donné à tout le monde d'aller à Corinthe(l). »
Avant d'entreprendre une affaire importante, on faisait dévolieusement le vœu d'offrir au temple de sa ville un lot plus ou moins important des courtisanes. Ainsi Xénophon d'Ephèse, partant pour les Jeux olympiques, promit à la Vénus de son pays de lui ramener une troupe de jeunes filles, s'il était vainqueur ; il s'acquitta très exactement, son vœu et Pindarea célébré dans une ode cette action méritoire (2) A Corinthe,les courtisanes sacrées jouissaient d une extrême considération et, dans les grandes circonstances même, on les chargeait d'offrir les vœux de la cité à la déesse, qu'elles avaient si conscieusement servie (3).
Le temple d'Eryx, en Sicile, rivalisait avec celui de Corinthe. On attribuait sa fondation à un fils mythique de Vénus même ; c'est dire assez qu'il était fort ancien : « Lorsque, dit Diodore, les consuls, les généraux, les dignitaires de Rome passent à Eryx, ils vénèrent le temple de Vénus par des sacrifices et des offrandes. Déposant leur caractère magistral, ils prennent joyeusement part aux jeux et réunions des femmes, croyant que c'est la seule manière de se rendre agréable à la déesse. Enfin le Sénat romain, dans son zèle pour le culte de la déesse, a décrété que dix-sept villes, les plus fidèles de la Sicile, apporteraient de l'or dans le temple de Vénus et que l'enceinte sacrée serait gardée par deux cents soldats » (4). Avec beaucoup plus de solennité et surtout de religiosité, ces mœurs rappellent fort celles du Japon, qui aujourd'hui étonnent et scandali-
(i; Strabon, liv. VIIL chap. V, § 20.
(2) Athénée, XIlï.
(3) Ibid.
(4) Diodore, IV, §83.
sent notre opinion publique ; en outre, par le contraste même elles attestent combien le Christianisme a profondément modifié notre morale en tout ce qui concerne le chapitre des œuvres dite de chair.
Les villes grecques possédaient aussi un petit nombre d'esclaves sacrés, qui avaient un rôle à remplir dans les fêtes, les sacrifices publics ; mais elles avaient surtout des esclaves chargés de divers travaux d'utilité publique et du service des magistrats. Un écrivain d'Athènes, Phaléas, aurait voulu que tous les travaux de la république sans exception fussent exécutés par des esclaves publics (1). On n'était pas allé si loin dans la pratique ; mais la cité d'Athènes comptait de nombreux esclaves publics, en premier lieu, tout le corps des archers, comprenant d'abord trois cents, puis six cents, enfin douze cents hommes. On appelait ces archers des Scythes, quoiqu'ils ne fussent pas uniquement composés d'hommes de la Scythie. En temps de paix, les archers scythes faisaient office de gendarmes, d'agents de police. D'autre part, les sous-ordres des magistrats, les comptables, les scribes, les crieurs,les appariteurs, les geôliers, étaient ordinairement des esclaves publics ; les bour reaux Tétaient toujours, ainsi que les ouvriers fabricant les monnaies. Relativement à la situation des esclaves appartenant aux particuliers, celle des esclaves publics était fort enviable. Beaucoup d'entre eux avaient une existence assez indépendante, un ménage, un avoir, dont ils pouvaient disposer. Au total, leur position sociale se rapprochait fort de celle des étrangers admis à domicile, des métèques^ dont j'aurai à reparler (2) ; en effet, leurs fonctions remplies, ils étaient à peu près libres.
Xénophon, esprit très novateur, proposait à la cité d'Athènes de se lancer dans l'esclavage industriel, d'acheter des
(1) Arislote, II, chap. V, § 12-13.
(2) Schœmann, Antiq, gr, I, 403.
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esclaves et de spéculer sur leur travail soit en les louant à des particuliers, soit en les employant elle-même aux travaux des mines. Dans son projet, les dix tribus athéniennes auraient acheté, par annuités, chacune un même nombre d'esclaves. Par ce procédé et en cinq à six ans, l'Etat se serait trouvé propriétaire de six mille esclaves, qu'il aurait loués aux exploiteurs des mines. A raison d'une obole nette par jour et par homme il calculait qu'il en résulterait un produit annuel de cent talents. Mais ce profit aurait pu grossir beaucoup, si les tribus avaient entrepris elles-mêmes et directement des fouilles et mis en commun les profits et les risques (1).
Nous verrons, dans le prochain chapitre, qu'en concevant son projet, Xénophon ne faisait que conseiller à la Cité d'imiter en grand ce que les particuliers faisaient tous les jours, en petit. Athènes, en effet, pratiquait sur une large échelle l'esclavage industriel et nous aurons à nous en occuper longuement.