Les artisans
La classe industrieUe vivant soit d'un métier, soit d*un petit commerce était donc loin de faire défaut à Athènes ; les thètes et les métèques y remplissaient exactement le rôle des périèqices de Lacédémone ; mats en Grèce, tous les métiers manuels étaient tenus en très mince estime, surtout en dehors d'Athènes.
Le mépris du travail était de date relativement récente ; car il n'en est pas encore ainsi dans Homère, sans doute parce que la Grèce homérique n'avait pas à celte époque donné une grande extension à Tesclavage. On voit même que le polythéisme hellénique n'avait pas hésité à placer parmi les dieux le forgeron Vulcain ; mais, il faut dire qu'en mainte contrée, l'art de travailler le fer a commencé par être grandement honoré et qu'aujourd'hui encore dans certaines régions de l'Afrique centrale, les forgerons forment une caste aristrocratique. Eu général la poésie homérique ne sépare pas les artisans des guerriers ; ainsi elle vante l'artisan habile, qui, avec les cornes d'une chèvre sauvage a su fabriquer l'arc de Pandaros (2) ; elle mentionne sans le moindre dédain des tourneurs, des architectes. Le fils de Harmon, qui avait construit les vaisseaux de Paris, combat ea personne parmi les Grecs et tombe au champ d'honneur. Le bouclier d'Achille, un chef d'oeuvre, il est vrai, est
(1) Schœmann. Loc. cit. y 405.
(2) Iliade, IV. . .
un ouvrage divin. Ulysse se fait reconnaître de Pénélope •en lui rappelant comment, de ses mains héroïques, il a taillé leur lit nuptial dans le bois d'un olivier sauvage (i).
Mais ces mœurs changèrent avec l'évolution politique des cités grecques. Hérodote déclare que les Grecs de son lempt^ tiennent le travail en mépris, sentiment qu'il serait porté à attribuer à l'influence égyptienne, s'il n'existait aussi chez les Thraces, les Scythes, les Perses, les Lydiens, chez tous les barbares. 11 remarque cependant que ce dédain du travail manuel est plus particulier aux Lacédémoniens (2), qui appelaient Hésiode « le poète des Hilotes i> parce qu'il avait •chanté l'agriculture et fait l'éloge des travailleurs (3j. Un jour, à Athènes, un Spartiate demanda à voir, comme une curiosité, un citoyen emprisonné pour un délit d'oisiveté, c'està-dire pour s'être exonéré de la servitude du travail : conduite si naturelle selon lui à un homme libre (4).
Aristote, de son côté, approuve hautement qu'on refuse ^ux ouvriers libres le titre de citoyen (5). « Jadis, dit-il, tous les ouvriers étaient ou des esclaves ou des étrangers... «ne bonne constitution n'admettra jamais l'artisan parmi les citoyens. La qualité de citoyen n'appartient qu'à ceux qui n'ont pas à travailler nécessairement pour vivre. »
Dans sa République Platon tient le travail non seulement pour déshonorant, mais pour délictueux : « La Nature dit-il, n'a fait ni cordonniers, ni forgerons ; de pareilles occupations dégradent les gens qui les exercent, vils mercenaires, misérables sans nom, qui sont exclus par leur étal même des droits politiques. Quant aux marchands, accou- Aumés à mentir et à tromper, on ne les souffrira dans la cité
(1) JUade, V. — Odyssée. XXIII.
(2) Moreau-Christophe. Loc, cit., 4.
(3) Plutarque. Apophth. Lacon. Gléom. Auax., L
(4) Ibid., Apophth.
<5) Politique. Liv. in,ch. III, par. 2 et 3.
L^ESGLAVAGE EN GRÈGE 365^
que comme un mal nécessaire. Le citoyen qui se sera avili par le commerce de boutique ; sera poursuivi pour ce délit. S'il est convaincu, il sera condamné à un an de prison. A chaque récidive, la punition sera doublée » (1). Xénopho» est entièrement du même avis et il en donne la raison : « Les arts appelés mécaniques sont décriés et c'est avec raison que les gouvernements en font peu de cas. Condamnés pour l'ordinaire à rester assis, à vivre dans les ténèbres^ quelquefois même auprès d'un feu continuel, ceux qui les exercent et ceux qui les apprennent ruinent tout-a-fait leur santé, et, le corps une fois énervé, l'âme est-elle susceptible d'une grande énergie ? Surtout on n'a plus le temps de rien faire ni pour ses amis, ni pour l'État, en sorte que de tels hommes sont jugés mauvais amis, mauvais défenseursde leurs pays ; aussi, dans quelques républiques, principalement dans celles qui se signalent par la gloire des armes, il est défendu h tout citoyen d'exercer une profession mécanique (2) ».
Au contraire Solon s'efforça de réagir contre ce préjugési général et si enraciné en Grèce. Il édicta des lois contre Foisiveté, le vagabondage ; il accorda au plus habile ouvrier de chaque profession le privilège d'un repas gratuit au Pry tanée et une place d'honneur dans les assemblées publiques. Il voulut que le fils ne fut pas tenu de nourrir son père, si celui-ci ne lui avait fait apprendre aucun métier. Plutarque croit devoir justifier le législateur d'Athènes de ces hardies réformes, en alléguant comme circonstance atténuante la stérilité du territoire de TAttique (3) . Mais Solon ne réussit point à changer l'opinion publique et les professions industrielles restèrent le partage des classes serviles ou à demi- serviles, des thètes, des métèques et surtout des esclaves.
(1) Platon, République.
(2) Xénophon. Economiques, (3, Yie de Solon.
La siluatioQ des t?iète$ confioait d'assez près, sauf les droits politiques à Tesclavage. C'était des hommes de peine, se louaatà la journée pour les travaux les plus humbles et les plus pénibles ; ils tournaient la meule et travaillaient danî» les ateliers et fabriques à côté des esclaves : Même il y avait à Athènes une place oii ils se louaient publiquement, pêleraèleavec les esclaves (1) et pour un très modique salaire , trois oboles seulement, environ neuf sous par jour, du temps d'Aristophane (2).
Les prolétaires d'Athènes s'efforçaient de remédier à leur état d'abandon, en mettant en faisceau leurs faiblesses individuelles. En effet, d'après une loi de Solon, tous les ouvriers, commerçants ou industriels avaient le droit de s'organiser en sociétés, à la seule condition de ne pas violer la loi commune à tous les citoyens (3). Athènes avait donc ses corporations d'artisans, analogues à celles de notre Moyen âge et, toujours comme en Europe, les gens exerçant un même métier habitaient autant que possible la même partie de la ville ; ainsi il y avait à Athènes un quartier des statuaires, un quartier des tanneurs, un quartier des fabricanU d'objets de bronze, etc. ; c'est que les mêmes conditions générales produisent à peu près partout les mêmes effets.
En résumé, le prolétariat libre comprenait à Athènes à peu près tous les métiers et tous les genres de commerce (4). La domesticité même finit par faire concurrence à Tesclavage et des Athéniennes, de condition libre, durent s'engager comme servantes dans des familles riches (5).
Cet état de choses était la conséquence nécessaire de la 4épossession des classes inférieures, à qui il ne restait fré-
(1) Wallon. Part. I, ch. IV.
(2) Moreau-Ghristophe. Droit à l'oisiveté^ 222.
(3) Moreau-Christophe. Droit à Voisiveté, 279.
(4) Aristophane. Chevaliers^ Nuées,
(5) Wallon. Loc. cit.,!, 151.
l'esclavage en GRÈCE 367
quemmentpour tout bien que le titre de citoyen, la liberté politique ; et cela explique comment, à Athènes, ce fut souvent une vraie profession que d'être démagogue.
Que la formation d'une classe ouvrière dût résulter d'une action combinée exercée par Tindigence et la liberté personnelle, c'est-à-dire par l'isolement et l'abandon, cela fut parfaitement compris par les AUiéniens : « Que Plutus recouvre la vue, dit Aristophane dans un de ses dialogues, et se donne à tous également, personne ne voudra plus faire aucun métier ni apprendre aucun art. Les deux conditions de la vie une fois détruites, qui voudra forger le fer, construire des vaisseaux, coudre des vêtements, fabriquer des roues, couper du cuir, faire de la brique, blanchir, corroyer ou sillonner la terre pour en tirer les dons de Cérès, si chacun peut vivre oisif et négliger tous ces travaux ? — Les travaux dont tu nous parles, se feront par nos esclaves. — Où auras-tu des esclaves ? — Eh ! mais ! nous les achèterons. — Et qui voudra vendre, si tous ont de l'argent ? — Nous trouverons quelque marchand avide de Thessalie, pays fertile en trafiquants d'esclaves. — Mais il n'y aura plus de marchands d'esclaves dans ton système même ; car quel homme riche voudra exposer ses fonds pour ce trafic (1)? »
La situation faite au prolétariat libre d'Athènes ressemblait beaucoup à la condition du nôtre et cela avait donné lieu à la formation d'une classe de nécessiteux, d'infirmes, de malades, de vieillards abandonnés, et aussi de a sans travail, » au secours desquels la cité devait venir (2). Le prolétariat athénien pouvait même avoir à lutter avec de plus grandes difficultés que le nôtre ; car l'esclavage restreignait forcément le champ du travail libre. Cette situation incita certainement Athènes à se lancer dans l'industrialisme et la
(1) Plutus, (Trad. ArUud}.
(2) Wallon. Loc. cit., 151.
spéculation ; alors elle exploita indistinctement et simullanément l'ouvrier libre et l'esclave, ce dernier surtout, elil en résulta pour la cité une physionomie spéciale et digne de nous arrêter un moment.
IV V industrialisme grec.
Des détails, des traités de mœurs, des renseignements divers, que nous fournissent les écrivains grecs il y a lieu de conclure, que la plupart des ouvriers libres exerçaient leur métier isolément chez eux, quand la chose était possible : qu'ils travaillaient alors à leur compte et vivaient de leur salaire quotidien. C'était seulement les plus misérables qui allaient se louer au marché côte à côte, avec les esclaves et à bas prix, comme eux. Ces esclaves étaient offerts en location par leurs maîtres mêmes, comme se louent les chevaux et autres animaux domestiques, et les propriétaires bénéficiaient de leurs salaires ou plutôt de leur loyer.
En général, le travail des champs s'exécutait par des esclaves vivant le plus souvent sur la propriété même. Les esclaves offerts aux employeurs sur le marché d'Athènes étaient donc particulièrement destinés à des travaux industriels ; et alors il ne s'agissait plus ordinairement de travail isolé, mais bien d'un travail d'atelier, d'une spéculation. Sans doute la Grèce n'a jamais connu rien de pareil à notre grande industrie, à l'exception peut-être du travail des mines. Partout ailleursil s' agissaitseulementde modestes ateliers ne requérant qu'un assez petit nombre de bras. Ainsi dans l'héritage de Démosthènes, figuraient deux ateliers ; l'un, où trente-trois esclaves fabriquaient des armes, tandis que l'autre était simplement une petite fabrique de lits, qui employait vingt esclaves rapportant chacun environ deux oboles par jour ; plus minime, le produit de l'atelier pour lits se rédui-
l'esclavage en GRÈCE 3H9
sait à une obole et demie par jour et par homme (1). Souvent le maître n'exploitait pas directement ses esclaves industriels ; il se contentait de les louer soit à des entrepreneurs, soit à des particuliers. Ce mode d'exploitation des esclaves garantissait de toute perte, même de celle des hommes loués; car l'entrepreneur s'engageait à les rendre en nombre égal, à l'expiration de la période de louage (2). On louait aussi des esclaves des deux sexes pour un tenaps très court et pour les occupations les plus variées, par exemple, pour s'en faire suivre à la promenade. On louait des esclaves cuisiniers pour préparer un repas ; des danseuses et des joueuses de flûte pour égayer les convives, etc. (3).
Les esclaves doués de talents industriels ou autres avaient une valeur vénale proportionnée à leur mérite. Dans l'atelier d'armes du père de Démosthènes, trois esclaves directeurs étaient estimés cinq à six cents drachmes chacun (environ 500 fr.) ; les autres seulement 300 drachmes (270 fr). Les bénéfices de ces médiocres ateliers étaient peu élevés ; puisque cette fabrique d'armes ne rapportait annuellement, tous frais déduits, que 2700 francs (4). Deux oboles par jour semblent bien être le bénéfice moyen que pouvait rapporter à son propriétaire un esclave industriel. C'est l'estimation d'Eschine pour les corroyeurs et les brodeurs (S).
Les esclaves, qui avaient fini par exclure à peu près l'homme libre du travail rural, lui faisaient donc aussi une redoutable concurrence dans l'industrie. En effet les fabricants et marchands d'Athènes trouvaient plus commode et
(1) Wallon, 1. 1, note 19,
<2) Jbid., 188.
(3) Ibid,, 189-190.
<4) Moreau-Chrislophe. Loc, cit„ 221.
^5) Harangue contre Timarque.
Letourxbau 24
plus économique de posséder les ioslrumenls vivants de leur travail ; ils achetaient leurs ouvriers par spéculation, et il eu était ainsi pour les professions les plus diverses ; puisque les médecins mêmes faisaient soigner les pauvres par des esclaves dressés à cet effet (1). Parfois le maître autorisait ses esclaves, soit à travailler, soit à vendre librement, à leurs risques et alors il prélevait une redevance fixe sur leur salaire ou leur gain.
Mais la grande spéculation, la grande exploitation du travail servile, se faisait surtout dans les mines. Dans toute l'antiquité, la dure besogne de mineur a été tenue pour une occupation, qu'il fallait réserver parfois aux condamnés, ordinairement aux esclaves. Dans certains Etats même, !e travail des mines ou des carrières était une pénalité. Précédemment j'ai eu occasion de dire, comment les Egyptiens et les Carthaginois traitaient les malheureux qui fouillaient les galeries de leurs mines. Comme la machinerie était encore peu compliquée, tout se faisait à bras d'hommes. Même, dans l'Attique, le transport du minerai depuis le fond de la mine jusqu'à la surface du sol était imposé à des esclaves (2) ; tous les épuisements s'opéraient aussi à force de bras et constituaient un labeur des plus pénibles (3).
L'Attique renfermait des mines importantes, dont l'Etat propriétaire concédait l'exploitation à des fermiers moyennant une redevance fixée à un vingt-quatrième du rendement (Schœmann, Loc, cit., t. 1. 510) ; mais parfois le concessionnaire rétrocédait la mine à un intendant à qui il fournissait des esclaves ; ou bien il louait lui-môme des esclaves en nombre suffisant (4). Xénophon aurait voulu, que l'Etat imitât les spéculateurs, qui louaient des esclaves
li Wallon. Loc, cit., I, 185-186.
(2) Ibid.,i, I, note 24.
(a) Pline. Ibid. not,, XXXIII.
(4) Wallon. Loc. cit., 188.
L^ESCLAVAGK EN GRKCR 371
aux entrepreneurs des mines. Les loueurs de bras humains s'enrichissaient, disail-il ; donc TEtat ou plutôt les dix tribus d'Athènes, faisant la spéculation en beaucoup plus grand, auraient aussi réalisé, pour le trésor public, des bénéfices considérables : « qui ne sait, dit Xénophon, que Nicias, fils de Nicérate, avait toujours mille ouvriers dans les mines, qu'il les louait au Thrace Socias, moyennant une obole pour chaque homme par jour et avec rengagement de représenter toujours le même nombre d'hommes ? Hipponicus avait six cents esclaves affermés aux mêmes conditions et qui lui rapporlaient une mine d'argent net par jour. Avec trois cents esclaves Philémonide se faisait centcinquante mines, ainsi que tant d'autres, qui retiraient chacun en proportion de sa mise, etc. (1) ». — Malgré sa largeur naturelle d'esprit, Xénophon estdeson pays et deson temps ; il est clair qu'il partage les idées courantes sur l'esclavage, celles que formula un peu plus tard Aristote au sujet des esclaves par nature, dont la destinée, la juste destinée, est d'obéir et de travailler (2). Aucun souci dliumanité ne préoccupe Xénophon ; pourvu que l'entrepreneur rende au loueur exactement le nombre d'esclaves loués, il n'y a pas à s'inquiéter de ceux qui sont morts à la peine. Or, à cause de la simplicité des procédés d'exploitation, le travail des raines était, dans l'antiquité, extrêmement dangereux ; non seuîennent les hommes s'exténuaient à porter sur leur dos à Textérieur de la mine de lourdes charges de minerai ; mais il leur fallait fouiller, creuser, au fond de longues galeries, où l'air était à peine respirable, aussi la mortalité des travailleurs était-elle énorme (3). — Chose incroyable et pourtant trop réelle, il existe encore, de nos jours, et en Europe, des exemples de cette sauvage manière d'exploiter
(1) XénophoD Revenus de VAtliqiie.
(2) Aristote. Potilique. I, ch. III.
(3) Strabon. Liv. XII, ch. II, par. 40.
les mines. Un correspondant d'un journal de Rome, la Tribuna a fourni récemment à ce journal les détails les plus circonstanciés et les plus navrants sur le travail des enfants dans les mines de soufre en Sicile (\) : « Les carusi^àÀl ce correspondant, sont des enfants de 8 à 15 et 18 ans, qui montent sur leurs épaules le mineraidc soufre en grimpant le long des puits étroits, du fond des galeries profondes à la surface >>. Les carusi sont aux gages des piccioneri, des hommes qui détachent le minerai. Ceux-ci les ont loués à leurs parents moyennant une somme de 100 à 130 francs payée en farine et en fromenU Pour se libérer, le caruso devrait rembourser cette somme ; mais il ne gagne que 0 fr.50 environ par jour et encore on les lui paie en mauvaise farine. 11 est donc esclave pour des années et maltraité également par son employeur et par son père. Les carusi ont ordinairement les épaules voûtées, les jambes courbées, les yeux enfoncés, le front ridé. Ils travaillent sous le bâton, comme les mineurs esclaves de Tanliquité. Leur journée est de douze heures ; ils couchent par terre dans des grottes, se nourrissent de pain et d'oignons, particularité qui fait penser aux oignons des pyramides égyptiennes. Les puits, le long desquels ils doivent sans cesse remonter avec une lourde charge, sont très étroits, très rapides, taillés en marche très irrégulières, humides et très glissantes. « A peine avions-nous fait quelques mètres, dit le visiteur, que nous aperçûmes une faible lueur au-dessous de nous : c'étaient les lampions des carusi, qui remontaient courbés sous leurs charges de minerai. Puis nous entendîmes des gémissements d'angoisse ; c'était la plainte des malheureux, qui se trouvaient le plus près de nous. Gémissements de créatures angoissées et oppressées, ne pouvant plus avancer et continuant quand même de crainte qu'un pionnier ne survienne pour les encourager du bâton Quand il fallut
({) Tribuna. Il octobre 1893.
l'esclavage en GRÈCE 373
nous ranger pour laisser passer les «carias/» plies sous leur charge, tremblants sur leurs faibles jambes, nous éprouvâmes un sentiment de pitié si grand que nous nous mimes à pleurer, comme des enfants ». — Les visiteurs déchargèrent quelques-uns de ces petits forçats ; leur charge pesait de 40 à 50 kgr. et la peau de leurs épaules et de leur dos était pelée, rouge, pleine de callosités, de cicatrices et de plaques livides. Ces processions d'enfants montaient en gémissant toujours. « A un tournant, j'en entendis un, qui disait en pleurant à son compagnon : a Je n'en puis plus, je vais jeter le sac par terre. » A un troisième tournant, je vis un pauvre petit blond, aux traits altérés par la fatigue, et qui ne réussissant plus à monter, avait déposé son fardeau et pleurait silencieusement, couché sur une des marches. Il avait les yeux bleus, les lèvres roses et de grosses larmes coulaient sur ses joues hâves ». — Un médecin, le docteur Giordano, a comparé, aux mêmes âges, les poids moyens des cancsi et des élèves ordinaires des écoles élémentaires. La différence au détriment des premiers existe à tous les âges, mais elle augmente progressivement avec les années. A neuf ans, un cartcso pèse 20 kgr. 583 gr. et un élève 22 kgr. 307 gr. ; à dixsept ans, le premier ne pèse que 38 kgr. 083, le second pèse 50 kgr. 666 : il y a donc un arrêt de développement d'un cinquième environ. — Je m'abstiens de toute réflexion ; elles ne feraient qu'affaiblir la portée de ce récit. Grâce à lui, nous avons maintenant une juste idée de l'horrible traitement infligé aux esclaves dans les mines de la Grèce ancienne, de l'Egypte et de Carthage. — Ce scandaleux exemple contemporain fait revivre sous nos yeux toute la brutalité avec laquelle les riches et les spéculateurs de l'antiquité traitaient leurs esclaves. C'est le dernier trait ; il complète le tableau et montre à quels excès inhumains peut pousser l'amour du lucre. 11 nous suggère aussi des compa-
raisons pour nous peu flatteuses entre le lointain passé d'Athènes et certains faits contemporains.
D'une manière générale, nous trouvons à Athènes, tou< les éléments mal développés encore de notre industrialismt moderne : l'amour du gain sans effort, le goût de ce jeu df hasard, qu'on appelle la spéculation, des capitalistes, dont le grand souci est de faire fructifler leur argent et qui, pour cela, exploitent le travail servile. Il existaitmême à Athène? des sociétés industrielles par actions minimes et des société^ commerciales (i). De cet état de choses résulta forcémeol la formation d^une aristocratie d'argent, se targuant de mépriser les arts mécaniques, qui l'avaient enrichie, mai^ qui, selon elle, dégradaient à la fois le coDur et Tesprit [2 • Aristote a clairement exprimé cette opinion, courante daD> les classes riches d'Athènes : « La cité ne peut se passer de laboureurs, d^artisans, de mercenaires de tout genre ; mais la classe guerrière et la classe délibérante sont les seules, qui la composent politiquement (3) ».
...« Il y a plusieurs espèces d'esclaves, puisqu'il y a plusieurs sortes de travaux dont une partie est exécutée par les manouvriers, c'est-à-dire, comme l'exprime le nom luimême, par ceux qui vivent du travail de leurs mains, entre lesquels est Tartisan, qui exerce un art mécanique quelconque. C^est pour cela qu'anciennement, chez quelques peuples, les artisans ne participaient point aux magistratures avant l'établissement de cette démocratie extrême, qui admet au rang des citoyens les dernières classes des habitants. <4' — 11 ne faut donc pas que l'homme de bien ou celui qui doit remplir des fonctions politiques, ni le bon citoyen,
(1) Mesnil-MarigQj. Hist. économ. pol., III, 192.
(2) Xénophon. Fconomique, ch. VI.
(3) Politique. Liv. VU, ch. VUI. par. 6.
(4) Politique. Liv. lU. ch. H, par. 8.
l'esclavage en GRÈCE 375
s'instruisent à pratiquer ces sortes de travaux, convenables seulement pour ceux qui sont destinés à obéir(l) ». — Dans Topinion d'Aristote tout métier manuel, toute profession mercantile dégrade, rend indigne du titre et des droits de citoyen: « Dans les anciens temps, tout artisan était considéré, chez certains peuples, comme esclave ou comme étranger, et c'est pour cela que la plupart de ces gens là le sont encore aujourd'hui. Au reste, jamais cité bien ordonnée n'admettra un artisan au rang de citoyen (2) ». — A Thèbes, une loi excluait des fonctions publiques quiconque n'avait pas cessé depuis dix ans toute espèce de trafic (3) ». — « En fait de travaux nécessaires pour subsister, ceux qui les exécutent pour le service d'une seule personne sont des esclaves et ceux qui les exécutent pour le service public sont des artisans et des mercenaires (4). » — De pareilles occupations sont d'ailleurs, aux yeux d'Aristote, incompatibles avec ce qu'il appelle « la vertu » ; « Puisqu'on a dit précédemment que le bonheur ne saurait exister sans la vertu, il est visible que, dans un état parfaitement gouverné et composé de citoyens qui sont des hommes justes (dans le sens absolu du mot et non relativement à un système donné), ils ne doivent exercer ni les arts mécaniques, ni les professions mercantiles ; car ce genre de vie a quelque chose de vil et est contraire à la vertu. Il ne faut pas même, pour qu'ils soient véritablement citoyens, qu'ils soient laboureurs ; car ils ont besoin de loisir soit pour cultiver en eux la vertu, soit pour exercer les fonctions civiles. (5)». « Il est nécessaire que les laboureurs soient ou des esclaves ou des barbares ou des périèques ».
(1) Politique, par. IX.
(2) ma. Liv. III, ch. III, par. 2.
|3) Ibid., par. 4.
(4) Ibid,, par. 3.
5) .bid.y Liv. VII, ch. VIII, par. 2,
Il faut bien reconnaître que ces appréciations ont quelque fondement, quand il s'agit du travail servile, exploité et excessif, tel que les capitalistes d'Athènes l'imposèrent aux esclaves et aux mercenaires soi-disant libres. Beaucoup de ces derniers, incapables de supporter la concurrence servile, furent trop heureux, pour ne pas mourir de faim, de rechercher une place à côté des esclaves travaillant dans les ateliers et leur moralité n'y gagnait point. D'autres vécurent en parasites ou en exerçant des m'étiers honteux, parfois inavouables. De ces diverses causes résulta la formation d une plèbe en générale ignorante et méprisable, mais néanmoins souveraine dans la vie publique autant que dépendante dans la vie privée (2). — Dans sa comédie de Plutus, Aristophane décrit en termes très réalistes la misère du mercenaire athénien : « Des troupes de marmots et de vieilles qui crient la faim ; d'innombrables nuées de poux, de cousins, de puces, qui frétillent autour de la tête du malheureux, l'incommodant, le réveillant en lui disant : « Tu auras faim, mais lève-toi ». Pour manteau, une guenille; pour lit, un grabat de jonc plein de punaises, qui ne vous laissent pas fermer l'œil ; pour couverture, une vieille natte pourrie ; pour oreiller, une grosse pierre. Manger au lieu de pain des racines de mauves ; au lieu de gâteaux, des feuilles de raves sèches ; pour escabeau, un couvercle de cruche cassée ; pourpâtture, une douve de tonneau etc, (3)»>. On sait trop ce qui advint à la longue de toute cette dégénérescence sociale. La Grèce se dépeupla ; la concentration des richesses en un petit nombre de mains produisit la disette d'hommes, l'oliganthropie, suivant l'expression d'Aristote : l'amour de la cité, jadis si ardent, fut remplacé par un égoïsme farouche. Aristophane parle defabricants de lan-
(1) Arislole. Loc. cit,, par. 5.
(2) n. Wallon. Loc, cit., 1, 449-45?.
(3) Aristophane. Plutus (Trad. Poyard).
l'esclavage en GRÈCE 377
ces, de brocanteurs, de boucliers, qui désiraient la guerre uniquement pour se défaire avantageusement de leurs marchandises (1). Mais cette dégradation morale s'accompagne ordinairement d'une grande lâcheté ; aussi quand la Grèce eut à se défendre contre Rome, elle n'en eut ni la force, ni le désir : la classe riche préférait de beaucoup l'étranger à la démagogie ; la classe pauvre n'avait pas grand chose à perdre à la conquête (2) : en somme la Grèce n'avait plusassez de santé morale pour maintenir son indépendance. Déjà nous pourrions formuler les conclusions générales, qui ressortent de ce rapide examen de l'esclavage en Grèce ; mais auparavant il nous faut encore voir quelle situation la société hellénique faisait à la femme.