‹ L'évolution de l'esclavage dans les diverses races humainesChapitre 126 sur 147 · III. Les grandes fortunes à Rome · texte numérisé non relu

III. Les grandes fortunes à Rome

Mais l'esclavage eut, pour Rome, des conséquences bien autrement graves : ce furent surtout la graduelle dépossession des petits propriétaires et la formation d'énormes fortunes. De très bonne heure, la guerre était devenue, pour les Romains, un moyen de s'enrichir. Flaminius. le premier, introduisit une loi aux termes de laquelle les terres du Picenum, d'où les Sénonais avaient été chassés, devaient être partagées. Ce précédent fut ensuite fréquemment imité et il excita au plus haut degré l'avidité romaine (2) . On fit la guerre pour conquérir et voler. Caton l'Ancien, qu'il faut toujours citer, quand il s'agit de rapacité sans scrupules, montra un jour au Sénat une pro^^sion de belles figues qu'il avait rapportées d'Afrique, en disant : « La terre qui porte ces fruits, n'est distante de Rome que de trois journées de navigation ». Le Sénat ne résista poinl à cet argument et vota la troisième guerre punique. Lhistoire romaine devint dès lors une série de vols à main armée. La seule'ruine de Carthage produisit environ un demimilliard de francs. Syracuse, Tarente, la Syrie, les villes de Numidie furent pillées à fond. Deux cent-cinquante chariots chargés d'or et d'argent suivaient le triomphe de Paul

(4) Wallon. Loc. cil., II, 45.

("2) Polybe. République romaine. Liv. U, ch. IV.

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Emile et doraient sa gloire. Manlius dévalida rAsieMiûeure; Sempronius, la Lti9itaûie ; Flaccus, l'Espagne ; soixanle-dix villes de TEpire furent saccagées, etc., etc.(l). Gomme les parts de butin guerrier étaient en proportion du rang, les riches citoyens devenaient très riches par ces coups de fortune. Au contraire, les pauvres, en rentrant à Rome, se trouvaient gênés, quoique vainqueurs ; car, pendant la campagne, ils n'avaient pu cultiver leur modeste patrimoine. Par suite, il se voyaient forcés de l'hypothéquer en empruntant aux riches et au taux énorme d'au moins douze pour cent. Une fois contractée, la dette allait grossissant toujours et dès lors le débiteur, devenu nerti^, lié, glissait vers la servitude, et souvent finissait par y tomber (2). 11 en résulta que les grandes propriétés absorbèrent les petites, sans compter que les patriciens se firent la part du lion dans (ager publictts^ fruit des victoires communes. Or, les riches, autant que possible, faisaient cultiver leurs vastes domaines par des esclaves, par ces multitudes à vendre, que les incessantes conquêtes déversaient sur Tltalie. Le petit propriétaire dépossédé, mérae quand il avait pu conj^rver sa liberté, devait donc travailler sur les grands domaines, comme cdoQ ou journalier fêi) ; mais on ne lui faisait qu'une petite place ; car on préférait de beaucoup les esclaves. Les gros propriétaires en achetaient un grand nombre, les marquaient comme un bétail, les eii^ténuaient par de rudes travaux et les nourrissaient à peine (i) : On n'aurait pu exploiter ainsi des travailleurs libres. Ceux-ci, chassés des campagnes, refluaient vers Rome, où ils foripèrent une populace prolétarienne f5). Les journaliers libres finirent par n'être

(1) Moreau-Christophc. Loc. cit., 43.

(2) Mor eau -Christophe. Loc. cit,, 2:^. — Wallon. Loc, cit,, II, 14. <3) Moreau-Ghristophe. Loc. cit., 2^1^),

(4) Diodore. XXIV et XXV (Fragments).

(5) Wallon. Loc. cit., II, 372.

employés qu'exceptionnellement, pour travailler les terres malsaines, pour faire la moisson et la vendange (1).

D'autre part, afin de diminuer les frais d'exploitation, on s'appliqua à en changer le mode, à faire surtout Télève du bétail ; peu à peu les champs furent remplacés par de vastes pâturages, où des esclaves à cheval gardaient d'immenses troupeaux. Caton l'Ancien poussait déjà à cette révolution rurale (2).

Aces sources de profits tirés du sol même, il faut ajouter pour les propriétaires les prêts à usure, plus fructueux encore. Les plus illustres citoyens ne dédaignèrent pas cette manière commode de faire fructifier leurs capitaux. Caton l'Ancien y était passé maître ; le stoïque Bnitus prêta au sénat de Salamine au taux de 4o/.. par mois et il refusa le remboursement du capital, obligeant ainsi les Salarainiens à lui payer un intérêt de 48 o/o par an (3). L'argent dominait tout etCicéron lui-même, définissant les optimales, les gens de bien, déclare que ce sont ceux qui, toul en n'étant ni furieux, ni malhonnêtes, sont bien dans leurs affaires (4).

Grâce à ces maximes et surtout à leur mise en pratique, il finit par ne plus y avoir à Rome qu'un petit nombre de gros capitalistes et une foule indigente. Vers l'an 104 av. J.-C, on ne comptait pas à Rome, au dire du consul Philippe, 2.000 personnes possédant quelque chose sur une population totale d'environ 45.000 citoyens. (5) Il va de soi que l'orgueil et le faste de cette poignée de riches étaient sans bornes. Des patriciens se faisaient appeler « votre Sincérité, votre Gravité, votre Excellence, votre Al-

(1) Wallon, Loc. ci^, II, 100.

(2) Varron, I, VII, 10. — Gicéron. De officiis, II, 25. (.3) Gicéron. Ad. Attic, VI.

(4) Gicéron. Pro Sexù,^.

{^) Gicéron. De officiis^ II, 21.

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tesse » ; même ils allaient jusqu'à se faire donner le litre de rois. Sur leurs chars ornés d'argent ciselé, ils traversaient les villes au galop de leurs chevaux et suivis d'une troupe d'esclaves, qui brûlaient des parfums en leur honneur (j ). Certains, pour jouir du contraste, se donnaient parfois le plaisir de jouer à la pauvreté. Ils avaient, dans leurs somptueuses villas, une « chambre dite du pauvre », où, de temps à autre, ils allaient faire retraite en mangeant des aliments simples dans de la vaisselle de terre (2) . En effet, à la condition d'être volontaire,le jeûne n'est pas toujours dépourvu d'agrément. Ces austérités pour rire n'empêchaieut pas les plus hautes magistratures de s'acquérir à prix d'argent, et, dans les élections, les pauvres étaient vaincus d'avance. En l'an 699, une élection consulaire coûta dix millions de sesterces, à peu près deux millions deux cent cinquante mille francs (3) \ car il fallait non seulement acheter les votes, mais encore armer des troupes de bravi^ qui se ruaient sur les partisans du candidat adverse, recourant d'ailleurs , lui aussi, et dans la mesure de ses moyens, à des procédés du même genre. Pourtant on était encore en régime républicain. Les institutions n'a vaient pas sensiblement changé, du moins à la surface ; au fond, le jeu en était profondement vicié et la démocratie versait dans la ploutocratie. — En même temps et toujours pour la même cause, une nouvelle forme de servitude tendait à s'établir.

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