V. Le Prolétariat urbain
Le prolétariat urbain avait eu des origines analogues au prolétariat rural; les deux principales sources en furent la dépossession des petits propriétaires et l'aÉTranchissement des esclaves. Le prolétariat comprenait la foule des citoyens pauvres, ne servant l'Etat que parles enfants qu'ils procréaient. On les appelait aussi capite censi, recensés par tête; puisqu'on ne pouvait les recenser par les biens. De bonne heure les prolétaires formèrent Timmense majorité du peuple romain. Du temps du César, on en comptait à Rome 320.000 sur une population totale de 430.000 citoyens (2). En fait, ils étaient exempts du service militaire; car ils étaient incapables de supporter les charges de la milice : d'autre part, tous ceux d'entre eux qui étaient citoyens romains ne pouvaient être obligés à exercer un métier manuel; l'Etat devait donc entretenir ces oisifs de droit, qui passaient leur vie à flâner, àfairedela politique, et fréquemment vendaient leur vote. Le Trésor s'épuisait à nourrir par des distributions périodiques cette foule inactive, que Cicéron appelait « la sangsue du Trésor public (concionalis hirudo aerarii) (3). Sous la république, on ne distribuait
(1) Wallon. Zoc. aY., III, 146.
(2) Moreau-Ghrislophe. Loc, cit,, 35.
(3) Ad, Attic. Lib. I, ep. XIIL
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encore que du blé aux prolétaires ; les empereurs, ayant toujours besoin de popularité, allèrent plus loin. Sévère ajouta au blé des distributions d'huile. Aurélien remplaça l*^s distributions mensuelles de blé par des distributions de pain, puis de lard ; il fit vendre aux prolétaires du vin au-dessous du cours; mais on en distribua gratuitement dès le règne de Constantin (1).
C'est que, dans Topinion de Rome comme dans celle de la Grèce, tout travail physique était œuvre d'esclave. En effet, pour les riches ou même les gens aisés, l'industrie familiale, celle des esclaves, suffisait à tout. Chaque famille aisée avait son moulin à blé, son four, son atelier de tisseranderie, ses outils et ses esclaves, qui fabriquaient le pain* les vêtemenls ; le domaine fournissait l'alimentation. Auguste lui-même affectait de ne s'habiller qu'avec des véements tissés et fabriqués dans sa famille. Ce système familial différait donc absolument du nôtre; jamais la production industrielle n'était en excès ; puisqu'elle était limitée? par les besoins même de la famille (2j; aussi le riche n'avait jamais à salarier le pauvre.
Mais les maurs changèrent avec la fortune de Rome et aussi avec celle des particuliers. L'affluence des étrangers, l'affranchissement des esclaves, la dépossession des petits propriétaires déterminèrent la formation d'un énorme prolétariat, dont une large portion même n'avait ni droit de cité, ni part aux distributions publiques. En même temps, parmi les citoyens pauvres, beaucoup se firent marchands ou artisans. — Simultanément des besoins de luxe naquirent et grandirent vite. On ne put se passer de musiciens, de fondeurs, de bijoutiers, etc. Des ateliers se créèrent ; des boutiques s'ouvrirent. Mais les patriciens continuèrent à professer un souverain mépris pour ce petit monde mercantile
(1) Wallon. Loc. cit., 111, 241-242.
(2) Moreau-Christophe. Loc. cit., 202-206.
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t*t laborieux : «r que peut il sortir dlionorabte d'une boutique ? disait Cicéron, et comment un commerce produirait-il quelque chose dTionnête ? Tous les ouvriers, quel que soil leur métier, forment une chose abjecte ; tout ce qui s'appelle boutique est indigne d'un honnête homme. Elxercé en grand et pour l'approvisionnement du pays, le commerce est tout au plus un métier tolérable ; en petit, ce ne peut être qu'un trafic sordide ; puisque les petits marchands ne peuvent gagner sans mentir. Or, quoi de plus honteux que le mensonge ? Donc on doit regarder comme quelque chose de bas et de vil les métiers de tous ceux qui vendent leur peine el leur industrie ; car quiconque donne son travail pour de l'argent se vend lui-même et se met au rang des esclaves » (i^ .
En fait, les affranchis formaient une portion considérable de la population ouvrière (2) et Taffranchi conserve souvent beaucoup trop du caractère de Tesclave. La classe servile continuait d'ailleurs à faire au travail libre nne redoutable concurrence ; d'où la nécessité pour les artisans de s'associer ; d'autant plus que les gros capitalistes ne se faisaient pas faute d'exploiter le travail collectif de leurs esclaves (3) Les artisans libres, parfois mélangés d'esclaves, se groupèrent donc, pour mieux résister, en corporations ou collèges de toutes sortes. En même temps, le commerce, surtout d'importation, devint énorme et à Rome seulement occupa des milliers d'hommes.
Le travail industriel grandissait et allait se spéciaKsaot de plus en plus ; les corporations naêsaient les unes des antres. A côté de la primitive corporation des cordonniers, il s'était formé des bottiers, des fabricants de sandales, de pantoufles, de souliers de femmes ; à côté des boulangers
(1) Cicéron. De officiis, L lit. 11, eh. XLII.
ii) Moreau-Ghristophe. Loc. cit,
(3) Moreau-Christophe.- ixxr. cit., 105.
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avaient surgi des pâtissiers et raôme divers genres de pâtissiers. Le travail des métaux s'était aussi subdivisé ; il y avait de modeleurs, des fondeurs, des sculpteurs, des doreurs, des chaudronniers, des fabricants de lanternes, de casques, de boucliers etc. A ces métiers, il faut ajouter encore ceux des bijoutiers, des lapidaires, etc. Les boutiques et ateliers en saillie encombraient les rues de Rome.
Les corporations ouvrières avaient leurs statuts, leurs fêtes, leurs obligations, dont la principale semble avoir été de garantir à leurs membres des funérailles convenables. De grands festins réunissaient les compagnons (1). Les corporations recevaient des legs en argent ou en nature, par exemple, un lieu de sépulture, une salle de réunion, elc. (2). Les métiers et commerces s'étaient groupés par rues. En somme, toute cette organisation semble bien avoir servi de modèles aux métiers de notre Moyen âge.
Sous les empereurs, le système corporatif ou collégial se généralisa, devint officiel ; tous les travaux publics finirent par être exécutés par des corporations : C'était des corporations, qui étaient chargées de l'administration des eaux, des plomberies de l'Etat, de la fabrique des monnaies, de recueillir la pourpre, de tisser et faire les vêtements pour la maison du prince ou pour l'armée (3). Il y avait des collèges des postes et des transports, des collèges de muletiers et de palefreniers, de cantonniers, de mesurcur8,de receveurs, de mariniers, de portefaix des ports (4). Dans les camps, il existait encore des collèges de charpentiers, de forgerons, de constructeurs de radeaux, de tentes (5).
A tous ces collèges, les empereurs imposèrent naturel-
Ci) Friedlaender. Loc, cit., III, suppléraenl, 6i-77.
(2) Wallon, III, 244.
(3) WaHon. Loc. cit., t. III, i36.
(4) rbid., 168-171.
(5) Ibid., 187.
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lement des lois de servitude. Les membres d'une corporaiion n'en pouvaient sortir, devaient s'y marier, même étaient parfois marqués au bras. Les enfants héritaient des charges ^t obligations de leurs pères. Tout membre sortant d une corporation, quand la chose était possible, lui laissait ses biens et un successeur capable de supporter à sa place les charges fiscales. Mais de certaines corporations on ne sortait jamais. Ainsi les membres du collège des armateurs étaient esclaves de leurs fonctions ; même les dignités, même la faveur du prince ne pouvaient les en exonérer (1). — L'empire fit ainsi, à sa manière, du socialisme oppressif, -du socialisme d'État. Les ouvriers devinrent des fonctionnaires, et après avoir été si longtemps méprisé, le travail fut honoré ; ainsi, après cinq ans de service, les chefs des -collecteurs de bétail et de porcs acquéraient, de plein droit, la dignité de comte (2) ; mais, en devenant honoré, le travail fut rendu obligatoire ; ce fut un service public, dont en principe l'empereur était le chef suprême (3).
On s abuserait beaucoup en attribuant cette révolution sociale, issue d'en haut, à des soucis moraux ou humanitaires. D'abord le prince, concentrant en lui tous les pouvoirs, avait avant tout besoin d'être servi et dans ce but il réquisitionnait sans scrupule, dans les ateliers privés, les hommes, qui lui étaient nécessaires peur combler les vides des corporations impériales (4). Surtout l'Empire, personnifié dans la personne de l'empereur, avait besoin d'argent; la guerre et la conquête avaient cessé de remplir les caisses pubhques ; on n'avait plus d'autres ressources pécuniaires que les impôts sur la propriété et sur le travail ; il fallait donc que l'on travaillât et aussi que le fisc eut toujours
(1} Wallon. Loc, Ci7., 139-140, 174-175, 177.
(2; Ibid., III, 172.
(3) Moreau-Ghristophe. Loc. cU.y 2G4-268.
U) ma., 273.
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la main sur ses contribuables, sur les artisans des collè-^ ges aussi bien que sur les propriétaires : le fisc constituait la maltresse institution de Tempire, celle qui soutenait toutes les autres.