III. Les populations du Caucase
Des peuples très divers par la race et par la langue ont habité et habitent encore les vallées du Caucase et les^ plaines qui bordent ce grand massif alpestre. Les anciens appelaient le Caucase « la montagne des langues » et les voyageurs, qui entreprenaient de traverser la région^ devaient, nous disent-ils, se munir d'une demi-douzaine d'interprètes. Je n'entreprendrai même pas d'énumérer les petits peuples anciens et modernes cantonnés dans le Caucase. Trois seulement d'entre eux ont, pour nous, quelque intérêt : les Ibères, les Ossétes et les Circassiens.
Les Ibères caucasiens, mentionnés dans Strabon, étaientils parents ou simplement homonymes des Ibères d'Espagne? Nous l'ignorons. Mais, s'ils n'étaient pas consanguins des très vieux peuples berbères, ils devaient nécessairement se rattacher soit aux Arméniens, soit aux Mèdes et alors ils nous intéressent à un autre titre, à celui d'Aryens. Strabon les distingue en Ibères montagnards, peu agricoles et très belliqueux, et en Ibères de la plaine civilisés, plus agriculteurs, surtout plus pacifiques. Ceux-ci auraient été divisés en quatre classes : celle des nobles ayant le privilège d'élire les rois dans son sein ; celle des guerriers ; celle des laboureurs, et enfin la plèbe composée tout entière d'esclaves royaux voués aux travaux manuels.
Nous sommes beaucoup mieux renseignés sur le petit peuple des Ossètes, découvert, il y a peu d'années, par les sociologistes et très précieux à titre de survivance ; car il semble avoir conservé des mœurs et institutions très anciennes, qui ont pu être celles des Mèdes et des Perses primitifs. Les Ossètes actuels du Caucase sont en effet leî^ descendants d'une colonie mède (1) ; ils nous représentent
(1. Klaprolh. Voj/. au Caucase, t. III, 223. 437.
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donc un fragment sociologique d'un très lointain passé, qui a pu être commun aux Mèdes, aux anciens Perses et même aux Slaves primitifs ; aussi ont-ils été l'objet d'enquêtes sociologiques, dont les résultats sont précieux ; grâce à elles, en effet, nous voyons l'ancien état social et l'ancien droit des Aryens barbares revivre à nos yeux.
Il y a peu d'années encore, le père était, chez les Ossètes, libre de refuser son enfant nouveau-né, qui alors était abandonné ou vendu comme il arrivait dans la très ancienne Rome (1). L'organisation de la société ossèle était féodale: un petit nombre de familles privilégiées constituaient la noblesse et, au-dessous d'elles, il y avait des vassaux, de? serfs et des esclaves. Ces derniers étaient, le plus souvent et à Torigine, des prisonniers de guerre (2). Mais, seules, les familles nobles avaient le droit de posséder des esclaves; elles en disposaient d^ailleursà leur gré et les pouvaient punir, sans s'adresser au tribunal (3). En conséquence, poar le meurtre d'un esclave, on n'avait pas à payer le prh du sang comme pour un homme libre (4j. Chez les Ossètes, les esclaves ne comptaient pas ; ils étaient au-dessous de la loi et, selon son seul bon plaisir, le maître était libre de les vendre ou donner, soit individuellement, soit par famille : il ne lui était même pas défendu de les mettre à mort (5).
Les serfs, au contraire, n'étaient pas au-dessous du droit comme les esclaves. C'était des honmies libres, qui spontanément s'étaient fixés sur les terres d'un seigneur en s engageant à certaines redevances et services personnels (6). La redevance annuelle du serf consistait ordinairement en un chariot de foin, un fromage de lait de chèvre et dixlivre<
(1) Dareste. Etud. Hist, Dr., 144.
(2> M. Koralewski. Droit coutuntier Ossétien (introd. p. 17).
(3) Ibid., 19.
(4) Dareste. Loccit,, 147.
'5) M. Kovalewski. Loc. cil. y 22.
<6) fbid.,^6.
l'eSCLWAGE chez les EUROPEENS BARBARES < 443
de beurre. Tuait-il une bête à cornes ou un mouton ? II en devait à son seigneur l'épaule et des côtes. Aux anniversaires de mort ou de mariage, le serf donnait encore de la bière et des provisions dé bouche. Le plus important des services personnels dus par le serf, consistait à accompagner à cheval le seigneur en voyage et à lui servir de garde du corps, toujours à cheval, s'il allait en guerre. Aux époques de la fenaison, du labourage, de la moisson, chaque feu servile envoyait au seigneur un homme muni de ses outils et devant travailler pendant toute la journée ; le seigneur se chargeait de le nourrir. Le serf ossète était libre de changer de mattre ; mais en abandonnant au patron quitté sa maison et lout son bien. De son côté, le seigneur ossète pouvait chasser de son domaine le serf, qui ne remplissait par ses devoirs ; mais, dans le cas contraire, il avait Tobligation de le protéger et, si le serf était victime d'un vol de bétail, c'était au seigneur à poursuivre le voleur (i). — Entre le seigneur et le simple serf, il existait une classe, que l'on peut appeler vassale, quoiqu'elle eût à remplir certains devoirs en commun avec les serfs. Les membres de cette classe (les Kavdassards) vivaient le plus souvent dans l'enceinte même du manoir seigneurial et y remplissaient des offices domestiques; il nettoyaient la cour, fendaient le bois, brassaient la bière ; néanmoins ils avaient le droit d'être propriétaires terriens par achat ou héritage et même d'acheter des esclaves. Ces vassaux domestiques ne pouvaient recouvrer leur indépendance qu'en un seul cas, celui de l'extinction de la famille seigneuriale, à laquelle ils appartenaient et alors ils devenaient héritiers de la famille disparue (2) .On peut donc supposer que les Kavdrtssards descendaient d'anciens membres d'un clan subjugué
(1) M. Kovalewski. Loc. cit., 20.
(2) /&id., 21-22.
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par l'un d'entre eux, comme il est si souvent arrivé dans révolution historique des peuplades primitives.
Il se peut d'ailleurs que ces clans disparus aient été euxmêmes esclavagistes, comme l'étaient les clans ou fraternités des Circassiens. Certaines de ces fraternités circassiennes se composaient de plusieurs centaines de familles nobles ou plutôt libres, dont chacune possédait de cinq à vingt familles de serfs. Tous les hommes de ces familles serves étaient armés et toujours aux ordres de leurs maîtres. Les plus nombreux de ces clans étaient donc en état de mettre sur pied plusieurs milliers d'hommes (l). Souvent les clans circassiens formaient des partis guerriers pour aller au loin, bien en dehors de leur territoire, razzier du bétail et surtout des femmes et des enfants, que l'on réduisait en esclavage. Quand une de ces expéditions, ordinairement nocturnes, était bien menée et favorisée par les circonstances, il lui arrivait parfois d'enlever la totalité des femmes et des enfants d'un village. Souvent périlleuses, ces incursions de pillards se faisaient la nuit, parfois l'hiver, à travers des montagnes couvertes de neige, des forêts peu ou point connues, et où les ravisseurs étaient quelquefois obligés de porter leurs captifs et captives ; tout en étant exposés à la poursuite des villageois razziés (2). Aussi les aventuriers qui réussissaient à se distinguer dans ces expéditions de brigands se couvraient de gloire et les bardes célébraient leurs exploits (3) ; D'ailleurs ces razzias étaient fréquemment entreprises autant pour la gloire que pour le profit; car au retour les aventuriers donnaient^ leurs amis de plantureux festins où souvent ils dépensaient plus qu'ils n'avaient
(i) James Stanislas Bell. Janrn. résid en Circassie, t. H, 58. (2) Ibid., 215-216.
(8) Ibid., la^.
(4) Ibid,
l'esclavage CHEZ LES ÉUHOPÉEN^ BARBARES 445
Ces mœurs de bandits n'empêchaient pas les Circassiens de se distinguer par une grande affabilité, même de pratiquer la charité et surtout la plus large hospitalité (i). — Elles ne dataient pas d'hiver et il est même intéressant de noter que jusqu'à nos jours elles ont très peu changé depuis l'époque où Strabon écrivait ; tant le progrès sociologique s'effectue avec lenteur chez les barbares. Le vieux géographe nous parle en effet de Caucasiens, qu'il appelle Achéens, Zygiens, Héniokhes et dont les coutumes ressemblent fort à celles des Circassiens modernes ; seulement, comme ces Caucasiens de l'antiquité vivaient sur le littoral, ils combinaient la piraterie maritime avec la razzia à terre. Dans de loniçues barques, portant chacune trente à quarante hommes et qui font penser à celles des vikings Scandinaves, ils attaquaient à Timproviste les vaisseaux et aussi les villes du littoral. Leurs embarcations étaient légères et parfois il les emportaient dans les forêts, non loin du rivage, sans doute pour les abriter. Puis ils marchaient nuit et jour et s'en allaient razzier des esclaves, exactement comme le faisaient leurs descendants, il y a très peu d'années encore. En complétant les renseignements très succincts donnés par Strabon, on peut supposer, que les pirates caucasiens, dont il nous parle, ramenaient leurs prisonniers près de leurs barques; puis se rembarquaient en hâte. Finalement, nous dit Strabon, ils offraient aux familles intéressées de leur rendre contre rançon les captifs enlevés (2). Nous pouvons donc constater historiquement, que la razzia esclavagiste a été en honneur dans la Caucase pendant deux mille ans au moins.
Il est probable aussi que la situation des esclaves caucasiens non rachetés était analogue dans l'antiquité à ce qu'elle était de nos jours. Or, nous savons très bien ce qu'elle a été de notre temps. C'était plutôt du servage que de l'esclavage ;
(1) James Stanislas Bell. Loc, cit., 134. (2} Strabon. Liv. XI, ch. V, par. i2 et 13.
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nous avons vu d'ailleurs, que les serfe circassiens élaienl armés et combattaient à côté de leurs maîtres. Ceux-ci les traitaient avec douceur, mais néanmoins avaient, sur eux, des droits excessifs, notamment celui de les accoupler, comme un bétail et sans se soucier en rien de leurs goûts et préférences (1). Les jeunes filles serves étaient simplement des objets de commerce et on les vendait souvent à des marchands, qui en approvisionnaient les harems de Gonstaotinople (2). — Cependant il était permis aux serfs de posséder ; certains même, en s'adonnant au commerce, que méprisaient les nobles, étaient devenus beaucoup plus riches que leurs maîtres (3). On leur reconnaissait aussi le droit de prendre leur liberté et, pour cela, ils cherchaient refuge ailleurs ; seulement le maître quitté devenait, comme chez les Ossètes, propriétaire du bien, que l'esclave pouvait avoir laissé derrière lui. Naturellement le fugitif s'arrangeait pour que ce bien fut aussi réduit que possible ; mais, dans tous les cas, le maître abandonné pouvait exiger du nouveau patron choisi par le fugitif une compensation en bétail, quelque chose comme 40 à 60 bœufs. Si l'esclave évadé avait échangé avec son nouveau maître le serment dit de la fraternité, il était de ce fait, sous la protection du clan auquel appartenait le protecteur choisi (4). Il semble bien que, dans ce cas, le serf fugitif passait de l'état de serf à celui du client, d'affranchi ; en effet tout serf directement affranchi par son maître avait droit, par cela même, à la protection du clan de ce dernier (5). Dans la famille circassienne, le serf occupait évidemment une position supérieure à celle des esclaves ordinaires ; puisqu'à sa mort on faisait parfois des sacrifices funéraires assez importants en moutons et en
(1) James Stanislas Bell. Loc. cit., t. 11,25.
(2) Ibid.,l/S33.
(4) Ibid., t. 1,307-308.
(5) Ibid., I, 307-308.
l'eSCLAVACB chez les E€R0PêE?9S BARBARES 447
bétail afin de lui assurer une bonne et confortable vie future (I).
Nous avons vu tout à l'heure qu'en dépit de leurs habitudes prédatrices, les Gircassiens ne manquaient pas d'une certaine noblesse morale. Cela ressort aussi de l'éducation qu'ils donnaient aux femmes. Filles et garçons fréquentaient e^ effet simultanément les m^mes écoles, celles des mosquées, où on leur enseignait à parler et à écrire la langue torque. A la maison, la principale occupation des filles con* sistait à faire les vêtements de la famille. C'est cette famille tout entière qui bâtissait elle-même sa demeure. Les artisans libres étaient donc rares ; ainsi il n'existait ni cordonniers, ni chapeliers, ni tailleurs : seulement quelques ouvriers en objets d'argent, enfin des armuriers, des charrons et des tonneliers (2).
Ces mœurs barl>ares, ces institutions primitives ont certainement une origine des plus lointaines, puisque nous pouvons historiquement assigner à certaines d'entre elles, aux razzias esclavagistes notamment et à leurs conséquences, une durée de quelques milliers d'années. Conservées jusqu'à nos jours, elles nous reportent en pleine Europe barbare et sont très comparables à celles des Slaves, des Germains et des Celtes, qu'il nous reste à retracer.