IV. L'esclavage chez les Slaves
L'anticpité gréco-latine a peu connu les Slaves ; pourtant les Scythes, les Tliraces, les Ulyriens, les Sarmales, avec lesquels Grecs et Latins ont été plus d'une fois en contact, se rattachent surtout aux races slaves ; mais celle parenté ethnique n'a pas même élé soupçonnée des anciens
(1) James Stanislas Bell, t. II, 97.
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et, sur le sujet qui nous intéresse, nous ne trouvons dans leurs écrits que des observations fragmentaires, suffisantes pourtant pour attester les mœurs esclavagistes des anciens Slaves. La plupart des peuples slaves connus dans Tanliquité étaient encore pasteurs et nomades. Leurs travaux industriels étaient des plus simples et ils les faisaient exécuter par leurs femmes et leurs esclaves (1). Au dire d'Héjrodote, les anciens Scythes crevaient les yeux à leurs enclaves, sans doute pour empêcher les évasions, que leur existence nomade rendait assez faciles ; puis ils les employaient à traire leurs troupeaux (2). Ceux mêmes des Scythes, qui étaient cultivateurs, semaient du blé non pas pour le consommer eux-mêmes, mais pour le vendre (3). A la mort de leurs princes, ils immolaient dans des sacrifices funéraires les principaux serviteurs du potentat défunt, son échanson, son cuisinier, son palefrenier, etc. ; ils étranglaient en même temps un certain nombre d'esclaves et aussi de chevaux, sur lesquels ils plaçaient ensuite les cadavres humains. A ces victimes on joignait ordinairement l'une des concubines royales (4). Les esclaves des Scythes devaient être assez peu nombreux ; car les guerriers aimaient mieux tuer et scalper le vaincu que de l'asservir. Les Illyriens des bords de l'Ister utilisaient leurs esclaves comme valeurs d'échange. Ils les troquaient ainsi que leur bétail pour de l'huile et du vin (S). Les Thraces et sans doute tous les peuples scylhiques, vendaient des esclaves, mais n'en achetaient point. Ils s'en procuraient seulement par la guerre ou des razzias. En somme, ils en étaient •encore à la période primaire de l'esclavage.
A l'époque protohistorique, telle que nous la font con
(1) Strabon. XI.
(2) Hérodote, IV, 2.
(3) Hérodote, IV, par. il.
(4) Hérodote, IV, par. «1-62.
.(5) Strabon. Liv. V, ch. I, par. 8.
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natire les documents les plus anciens, les Slaves sont groupés en communautés agricoles ; les paysans possèdent la terre tantôt en propriété, tantôt en usufruit et alors ils payent des redevances soit aux grands propriétaires, soit aux monastères. Parmi eux, existe une classe d'ouvriers agricoles, libres de leur personne et travaillant pour un salaire. Ce sont sans doute, comme partout, des esclaves ou des descendants d'esclaves affranchis. Tout au bas de Féchelle sociale, est la classe servile, composée, comme ailleurs, surtout de prisonniers de guerre, mais aussi de débiteurs insolvables, de criminels, d'hommes libres obh'gés de se vendre euxmêmes. — C'est ce que nous avons trouvé un peu par toute la terre. Comme il advient dans tous les pays où l'esclavage est devenue une institution bien organisée, les délits commis par un esclave engageaient son propriétaire, qui d'ailleiurs pouvait en faire l'abandon noxal (1). S'il arrivait à un esclave de frapper un homme libre et de chercher un refuge dans une maison, le propriétaire de cette maison était légalement tenu de le livrer ou de payer une amende ; mais cette amende ne garantissait nullement l'esclave coupable contre la vengeance de l'offensé (2).
En Russie, les envahisseurs mongols introduisirent le principe fondamental du despotisme oriental, suivant lequel la terre est réputée propriété du Khan ; en outre, leurs massacres, le sans-façon inhumain avec lequel ils transplantaient d'un pays à un autre des milliers de familles enseignèrent aux czars, qui leur succédèrent, à les imiter. Les Mongols accoutumèrent aussi les Slaves de Russie à une organisation servile, à une hiérarchie sociale où chaque classe se résignait à une soumission absolue vis-à-vis de la classe, qui lui était supérieure. Une fois les dominateurs tarlares vaincus ou expulsés, les czars en conservèrent les
(1) Daresle. Loc. cit., 217.
2) Ibid., 215.
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mœurs despotiques. Les trois classes des esclaves, des paysans libres, des artisans forent confondues, de par la volonté du prince ; tous leurs membres devinrent des serfs, dont la condition et le sort furent dès lors réglés par des ukases. Un ukase du deuxième tzar de la maison Romanov (1675) autorisa les boyardsà vendre ou à donner les paysans sans la terre. En 1678, Féodor III, ordonna que tout paysan, quand même il aurait été libre jusqu'alors, eut désormais un seigneur. En 1593, César Goudounof avait déjk, par un ukase, immobilisé les paysans sur les terres des boyards qu ils occupaient en ce moment ; sur les terres de la couronne, il les fit recenser et inscrire, comme Tavaieiâ été jadis les colons romains. On les p<mvait d'ailleurs vendre avec ou sans terre, même les knouter à discrétioD (i). En 1721, Pierre dit le Grand, créa des esclaves industriels, en autorisant les boyards à vendre les paysans aux patrons de fabriques, qu'il voulait encourager. L'année surfante, il soumit au servage les paysans libres des districts de Novgorod et d'Archangel. En 178ft, Catherine^ non moins grande que Pierre, introduisit le servage dbez^ les libres cosa* ques. En outre, elle autorisa les nobles devaociennes provinces polonaises et lithuaniennes à Cure commerce de leors paysans, à les vendre sans la terre, hêê serfs deTinrent donc de vrais esclaves ; il s'établit même des nwdiés d'esclaves où les paysans étaient vendus anx marchands des villes et aux patrons des fabriques* En 1796, le fib de Catherine, Paul, introduisit le service en ùmOÊéen tout l'empire fut dès lors asservi (â).
Antérieurement on avait laissé aux maîtres le droit fe»rôler tels de leurs paysans qu'ils voudraient, de les envoya en Sibérie, aux mines (3). — Dès la fin du xvi< siècle, les
(1) A. Tourmagne. Histoire du servage, 564.
(2) M. Wallace. Russie, t. II, 50-54, 213. — Mejer et Ardant. Question agraire, 215-216.
(3) M. Wallace. Russie, II, 225.
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serfs forent réunisr en villages anxqueb on imposa une taxe collective et solidaire. Interdiction fut faite aux serfs de se déplacer, de changer de condition, de se marier sans la permission des seigneurs. Des millions d'entre eux furent même attribués par le souverain, capricieusement, à telle ou telle contrée, à tel ou tel seigneur ; dès lors la valeur des exploitations, la quotité de Timpôt furent basées sur le nombre de serfs possédés (1).
Ce fut seulement de nos jours, sous le règne de l'empereur Nicolas, que, par des ukases répétés, le serf devint réellement serf de la glèbe, fixé au sol et ne pouvant être vendu sans lui ; mais sa condition n'en resta pas moins absolument servile. Le maître le pouvait frapper à discrétion; pour lui, il n'y avait guère d'autre justice que le bon plaisir du seigneur ; on ne lui avait pas laissé la liberté de s'affranchir même en payant cher, si le maître n'y consentait point. En réalité le paysan russe était plus esclave que serf et sa situation était fort inférieure à celle de nos serfs du Moyen âge (2), souvent groupés aussi en associations communautaires, moins bien organisées pourtant que le mir des serfs slaves, mais plus libres. Les poètes, les littérateurs, ces chroniqueurs de la Russie, nous ont fait pénétrer dans l'intimité du servage moscovite, nous ont dévoilé ses misères sans nombre; grâce à eux, nous avons pu, ce qui jamais encore n'avait été fait, assister aux souffrances morales de l'esclave et les comprendre. Sans doute au point de vue intellectuel, rien n'est moins développé que le moiigik russe; mais moralement et en raison même de l'oppression, qui a pesé sur lui, il était fréquemment supérieur par la bonté, raltruisme, l'instinct du dévouement à des maîtres trop souvent capricieux, despotiques, égotetes. En tout pays l'esclavage est surtout monstrueux, quand maîtres et esclaves
(1) A. Tourmagne. Loc, cit., 565.
<2) A. Tourmagne. Loc, cit,, 566.
appartiennent à une même race et à une race supérieure ; car alors les abus de pouvoir sont cruellement sentis. — Tous ces drames psychiques de l'esclavage nous ont été dépeints par les écrivains russes. Ils nous ont étonnés, émus, indignés et n'ont pas peu contribué à faire décréter Tabolition de ce servage asiatique. Rappelons-nous cependant qu'à la veille de l'émancipation, en 1860, il n'y avait pas dans Tempire russe moins de cinquante millions de serfe, possédés, pour vingt-cinq millions, par la couronne; pour l'autre moitié, par cent-dix mille familles nobles, ayant sur leurs serfs les droits les plus despotiques (1).
Dans tous les pays où le servage et l'esclavage sont très développés^ il se forme nécessairement une catégorie d'esclaves industriels ou commerçants, qui, tout en restant asservis en droit, exercent pourtant leur profession avec une apparente liberté, moyennant une redevance payée à leurs propriétaires. 11 en était ainsi en Russie où certains de ces serfs à longue chaîne parvenaient à la richesse, parfois à Taffranchissement, si leur maître ne trouvait pas plus lucratif de grossir considérablement le chiffre de leur redevance, de leur obrok, de plumer la poule aux œufs d'or (2).
La plupart de ces serfs industriels étaient groupés en associations, en artels payant àTÉtat une forte patente. Plus encore que le mir des paysans, Varfel des artisans slaves est communautaire. Ses membres sont sous la direction d'un chef, qui leur procure du travail, les surveille et répond de leur honnêteté vis-à-vis du gouvernement aussi bien que du public. Chaque membre de Vartel doit verser ses gains dans la caisse de Tassociation, qui en opère ensuite la répartition (3). — Ces associations ouvrières sont vues d'un boa œil par le gouvernement, qui même les favorise ; car elles
(1) A. Tourmagne. /], oc. ci/., 567 •
(2) Ibid,, 508.
(3) Ibid., 571.
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rendent facile et fructueuse la perception de Timpôt et aussi la surveillance des individus.
Les autres pays slaves, sauf la Serbie, n'ofTrent rien à notre rapide étude qui mérite beaucoup de nous arrêter. En Pologne, en Moldovalachie, un servage analogue au servage russe s'était établi et, comme en Russie, aggravé dans les derniers siècles de l'histoire moderne. — En Serbie, un niir plus libéral et plus libre que celui de la Russie faisait et fait encore aux paysans une existence beaucoup plus facile et plus heureuse que celle des serfs russes ; car il n'est pas doublé d'esclavage. En outre dans les communautés rurales de la Serbie, la terre communale n'est pas Soumise, comme celle du mir russe, à des redistributions périodiques ; les associés peuvent donc entreprendre et exécuter des travaux d'amélioration à long terme, La petite gens serbe, dont tous les membres sont étroitement unis et réputés de la même famille, est administrée par un directeur élu et mène, au dire de tous les voyageurs, une existence agréable et facile. On y est gai, affectueux, secourable les uns pour les autres. Tous les membres de Tassociation familiale sont propriétaires indivis (1) et travaillent ensemble sur le domaine commun. Les communautés de paysans serbes nous montrent donc tous les bons effets résultant de l'association même, alors qu'elle se meut librement et n'est point opprimée par un maître exigeant et despotique. Nous ne retrouverons rien de pareil chez les populations germaniques ou celtiques, au sein desquelles nous avons maintenant à nous transporter.