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II. Le servage médioéval

La société germano-romaine se composa donc d'un roi, monarque absolu, de ses nobles et leudes, enfin d'une foule asservie spécialement chargée des travaux agricoles. Il y faut ajouter un nombreux clergé pactisant avec la classe dominante et privilégié comme elle, souvent plus qu'elle. L'organisation médioévale ne fit guère qu'accentuer, immobiliser cet état de choses en rendant héréditaires les fiefs viagers, en transformant les hauts dignitaires de l'Eglise en grands seigneurs et en leur donnant le droit de prélever la dîme. — En droit, on pouvait rester homme libre sans être seigneur ou abbé ; mais en fait l'homme sans aveu, l'homme qui n'avouait pas un maître ou un suzerain, se trouvait à peu près dans l'impossibilité de vivre ; aussi les petits propriétaires étaient-ils presque forcés d'aliéner leur terre ou leur liberté, de se faire colons ou serfs pour jouir de la protection d'un seigneur ou d'un monastère. Lefaitdevint si général qu'en 847 un capitulaire obligea tout homme

(1) Tourmagne. Zoc. cit., 5058.

libre à se recommander de quelqu'un (1). Cependant en 1243, Beaumanoir distingue encore trois classes d'hommes dans la société médioévale : les nobles, les libres et les serfe ; mais les libres étaient peu nombreux. Les serfs se divisent en deux catégories : les serfs de la glèbe, inséparables de la terre et vendus avec elle, et les serfs soumis à une rente déterminée (2). Les premiers, les mainmortables, sont sujets de corps ; leur seigneur leur succède ; ils n'ont pas le droit de tester et sont, quant à ce point, réputés morts. 11 y a des mainmortables, qui le sont seulement relativement à leurs héritages et ils deviennent libres en y renonçant, les autres sont censés faire partie des terres ; ils n'acquièrent la liberté que par Taffranchissement avec consentement du seigneur (3). Ce n'était plus tout à fait le servage germain des premiers siècles de la conquête, alors que le maître possédait son serf corps et biens et le pouvait vendre, comme une tête de bétail (4). Mais, à quelque catégorie qu'ils appartinssent, les mainmortables ne pouvaient ni tester, ni disposer de leurs biens, ni se marier librement (5). Entre eux et leurs seigneurs, il n'y avait rien de commun. Même aux Etats-Généraux de 1614, quand la période tout à fait barbare du Moyen-âge s'était déjà fort atténuée, un député ayant osé dire que le roi était comparable à un père de trois enfants, savoir du clergé, de la noblesse, et du tiers, les gentilshommes protestèrent avec indignation : «Nous repoussons toute fraternité, et nous ne voulons pas que des enfants de savetiers nous appellent leurs frères. Il y a autant de difTérence entre eux et nous qu'entre le matlre et le valet » (6).

(1) Tourmagne. Loc, cU.y 76.

(2) Ibid., 256.

(3) /6iU257.

(4) fbid., 92.

(5) fbid., 258.

(6; fbid., 321.

Sans doute le devoir du seigneur, son intérêt même, étaient de protéger ses serfs et de leur rendre bonne justice; mais jusqu'au XI i" siècle, rien ne l'y obligeait absolument.En 1439, aux Etats-Généraux d'Orléans, Juvénal des Ursins(!) s'écriait encore : « Dieu sait les tyrannies qu'à souffertes le pauvre peuple par ceux qui devaient le garder... On le? prend ; on les emprisonne ; on les met aux fers, en fosse el lieux ords, pleins de vermine et on les laisse mourir de faim... On rôtit les uns ; aux autres, on arrache les dents, jusqu'à ce qu'Usaient payé... Us prennent les maris elles pères et les tuent en présence des femmes et des filles, dont ils font par force leurs plaisirs. Tous ces délits ont été commis non par des ennemis, mais par ceux qui se disent au roi... Et, si Ton ne paie, on boute le feu aux villages el aux églises, hommes, femmes et enfants dedans ; et ne demeurait cheval labourant ni aucunes bêtes, ni de cent personnes, une seule » (2).

La situation du pauvre serf était horrible ; les droits seigneuriaux pesaient à la fois sur sa personne et sur ses biens. Le droit dit At formariage interdisait au serf de se marier sans la permission de son seigneur à peine d'amende et de nullité de contrat (3). — C'était à peu près le droit, qu'avait le maître, dans la Rome ancienne, de régler à son gré le croît de ses esclaves. Un Droit non moins ancien, celui d'abuser à son gré des femmes esclaves, est attesté par le droit de prélibation, le Droit dit du Seigneur, dont maint document atteste l'existence jusqu'au xvi« et même au xvii® siècle. On lit dans un document de 1S38 : (t Lorsque quelques-uns de ses hommes viendront à se marier, avant de connaître leurs femmes, ils seront tenus de les présenter au seigneur pour en faire à son plaisir... S'ils ont un en-

(1) Tourmagnc. Loc. c*7.,G8.

(ï) /6fd.,196.

(3) Ibid. 259.

fant mâle, il sera franc parce qu'il peut être engendré du seigneur dans la première nuit de ses susdits plaisirs )).Une sentence de la sénéchaussée de Guienne, en date de 1302, condamne deux époux, évidemment rétifs, à subir le Droit du Seigneur et oblige même, en termes à la fois très clairs et très crus, le mari à donner, en cette circonstance aide manuelle à son seigneur et maître (1). — Pourtant une ordonnance de 1379 défend aux seigneurs de disposer des filles de leurs vassaux pour les marier avec leurs serviteurs et amis ; elle institue même, pour ces vassaux, un vrai mariage avec bancs, témoins, consentement des parents: toutes choses qui évidemment n'existaient pas auparavant (2). Les serfs étaient, en fait, à peu près à la merci de leurs seigneurs. D'abord les serfs de corps étaient taillables et corvéables à merci; le serf attaché à la terre n'était légalement soumis qu'à des obligations et redevances déterminées; mais il lui fallait se courber devant l'arbitraire et la violence. En 12B0, un légiste écrit : <( En vertu de nos usages, il n'y a entre nous et le vilain d'autre juge que Dieu » et il distingue nettement le vilain du serf (3). En 1610, un autre écrivain s'exprime encore ainsi : « Les seigneurs ont pris telle autorité sur leurs sujets qu'ils font labourer, vendanger, faucher et mille autres corvées sans autre titre que la crainte d'être bâtonnés et mangés par les gens d'armes » (4). La personne des taillables, leur mobilier, leurs instruments de travail appartenaient aux seigneurs. Ils ne pouvaient se marier qu'avec des taillables appartenant au même maître et avec la permission de celuici. Le maître tolérait que le fils succédât au père; mais tout autre parent était exclus et, à la mort d'un taillable sans enfants, la femme, les frères, les neveux pouvaient être

(1) Tourniagne. Loc. ci^, 229-230.

-(3) Ihid., 258-2G1.

'4) rbid,, 226.

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expulsés, si l'on trouvait des taillables à de meilleures conditions.

Il faut distinguer des serfs les censitaires, sortes de colons moyennant redevances fixes et corvées. Les censitaires pouvaient redevenir libres en abandonnant le fonds cultivé par eux et qui sappelait, suivant les lieux, mas, 7nanse, haberge, etc. {{).

Le plus lourd des impôts réguliers et laïques était la taille; ce fut à l'origine l'ensemble des aides, dons et secours offerts au comte justicier (2). La taille fut d abord levée arbitrairement, à merci, jusqu'aux Etablissements de saint Louis. Dès lors, on ne la leva plus qu'une fois Tan, sauf dans quatre cas particuliers, savoir : si le seigneur devenait chevalier, s'il allait en Terre sainte, s'il était fait prisonnier ou s^'il mariait ses filles (8). Tout le monde était soumis à la taille, aussi bien les gens de métier et les bourgeois que les paysans (4). Encore à Tépoque des G^^ands jours d* Auvergne y que nous a racontés Fléchier, les seigneurs nobles prélevaient une gerbe sur trois et certains seigneurs levaient leurs tailles à main armée et à discrétion (5).

Quand la royauté domina la noblesse, un triple impôt pesa sur les paysans et roturiers français, mais sur eux seuls ; car les nobles et le clergé, possesseurs des deux tiers du royaume, étaient à peu près exempts d'impôts. La masse serve ou roturière dut donc payer l'impôt du roi, celui du seigneur et celui de l'église (6). Aussi à la veille de la Révolution française, les paysans du Poitou en étaient réduits à vivre avec une dépense de 36 francs par an et par

(i) Cibrario. Econ. pol. Moyen âge, 1, 148.

(3) Tourmagne. Loc. cit. y 99.

(4) Ibid., 28S.

(5) Ibid., 334.

(6) /6id., 491.

LE TRAVAIL SERYILE DANS LES MOPIARCHIES 471

personne (1), Au beau temps du Moyen-âge, au xi« siècle, tous les actes de la vie des inférieurs rapportaient de l'argent au seigneur. On payait pour le moulin, pour le four, pour la maison, pour la terre, pour les droits de justice, les amendes, les confiscations ; on acquittait le cens et la taille pour chaque membre de la famille, sans compter les quêtes, les corvées, les exactions, etc. (2). En outre l'impôt était solidaire et il fallait payer pour le voisin insolvable ou en fuite (3). — Sous Louis XIII encore, la taille royale était levée par des compagnies de soldats, qui se conduisaient comme en pays conquis, enlevaient les blés, le bétail, brûlaient les maisons, etc. (4). — Jusqu'au xii •* siècle, tous les serfs mainmortables furent soumis au droit de poursuite, c'est-à-dire que ceux d'entre eux, qui abandonnaient la terre à laquelle ils étaient attachés étaient recherchés, ramenés et punis. Plus tard, grâce à la prédominance de la justice royale, les mainmortables, qui n'étaient pas serfs de corps, eurent le droit de quitteriez seigneuries, en abandonnant leurs biens (S),

Des doléances entendues aux Etats-généraux de 1560, il résulte que des paysans devaient parfois s'atteler eux-mêmes à la charrue pour remplacer les animaux qui leur avaient été enlevés (6). Or, c'est seulement dans les pays absolument barbares, que nous avons rencontré un tel excès de misère.

D'après les divisions arbitraires admises dans l'histoire, le Moyen-âge se termine exactement à la prise de Constantinople, en 1453 ; en fait, les plus criants abus du servage féodal ont persisté, dans certaines parties de la Fran-

(1) Tourmagne. Loc. cit., 492.

(2) Ibid,, 13-2.

(4) Ibid., 228.

(5) Ibid., 259.

(6) Ibid., 378.

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ce, jusqu'à la Révolution ; en Allemagne jusqu'à une date très récente ; en Russie, jusqu'à nos jours. En Angleterre, Edmond Spenser écrivait en 1396 : « Le seigneur est un véritable tyran ; le tenancier un véritable esclave ; un vilain plus misérable en un sens que l'esclave ; car le maître nourrit son esclave, tandis qu'ici l'esclave nourrit le maître » (1).

C'est bien «esclave » qu'il faut dire. En effet la condition du serf féodal diffère peu de c elle de l'esclave rural dans l'antiquité. Pour lui, il n'y a pas de justice ; elle est un luxe à l'usage des hommes libres. Le serf, confondu avec \e$ choses possédées est abandonné à l'arbitraire du seigneur, ou jugé par un simple prévôt (2) ; on le pend pour délit de chasse et il doit laisser dévorer sa pauvre récolte par le gibier du seigneur (3). Au XIIP siècle, un légat du pape. Jacques de Vitry, écrit ceci : « Les vols, les pilleries, les violences, qu'ils exercent (les seigneurs) sur les malheureux sous leur dépendance, rendent insupportable leur cruelle tyrannie. Ces seigneurs, malgré leurs titres et dignités, ne cessent d'allerà la proie et de fiiire le métier de voleurs...., de faire celui de brigands en ravageant des contrées entières par des incendies ».,.. « Par leurs prévôts, par leurs satellites, ils persécutent les pauvres et dépouillent les veuves et les orphelins en leur suscitant des querelles... Ils font mettre en prison, afin d'en tirer de l'argent, des gens qui n'ont commis aucun délit (4) ».

En 1668, Guy-Patin écrit encore. « La peste règne partout; la disette et la misère sont universelles et la moitié des paysans est réduite à paître l'herbe » (o).Un peu plus tard,

,1) H. S. Maine. Instit, primitives. 222-223.

(2) Tourmagne. Loc, cit., 64.

(3) Ibid., 453.

(4) Ibid.y 262-263.

(5) Ibid., 393.

Fénelon s'adressant au roi lui dit; « Vos peuples meurent de faim... La culture est abandonnée; les campagnes se dépeuplent... La France entière n'est plus qu'un grand hôpital, désolé et sans provisions » (1). Or ce n'était pas une calamité passagère. En 1739, d'Argenson écrit dans ses mémoires : « Mgr le duc d'Orléans porta, l'autre jour, au Conseil un morceau de pain noir, qu'il mit devant la table du roi, en lui disant : « Voilà le pain dont se nourrissent aujourd'hui vos sujets. Dans mon canton de Touraine, il y a plus d'un an que les hommes mangent de l'herbe » (2). En 1749, d'Argenson nous montre le paysan désespéré, «évitant dépeupler », mourant de misère, obligé de donner aux corvées le quart de ses journées, la population diminuée d'un tiers (3). La peinture de la misère rurale, qu'Arthur Young a faite à la veille même de la Révolution française, est célèbre et quantité de documents officiels en attestent Texactitude. A ce moment, le paysan habite une chaumière en pisé, sans fenêtres; il marche nu-pieds ; sa femme en haillons « ressemble à un tas de fumier ambulant». Lui n'a pour vêtement qu'un sarrau de laine. Jamais il ne boit de vin et il est des mois entier sans manger de viande (i). Un tiers de la propriété rurale est en friche (n). — On en est arrivé au terme extrême de la misère, de l'exploitation sans pudeur des petits par les grands, des faibles par les forts. Mais ce terrible état de choses n'était pas nouveau ; il avait été fréquent, pour ne pas dire habituel, pendant le Moyen âge. C'était même pour y échapper que s'étaient fondées les Communes et diverses associations.

[{) Tourmagne. Loc. cit., 394.

(2) Mémoires. Mai, juillet, août 1730.

(3) Tourmagne. Loc. cit., 489.

(4) Ibid., 49^1.

(5) rUd., 438.

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