III. Communier 8^ Communes et Corporations
Plus d^une fois, au cours de ces études, j'ai eu occasion de remarquer que la détresse réveille habituellement chez les hommes de vieux instincts de solidarité ; toujours les opprimés et les faibles essaient de s'associer. C'est ce qui arriva dans l'immense misère féodale. Use produisit d'abord des communautés rurales, peut-être à l'imitation des com" munautés religieuses ; puis des communes urbaines.
Les communautés de village étaient constituées par de^ mainmortableSjVivant ensemble, au même pot au feu,quelquefois sous un même toit et administrés par un des leurs, qui les représentait auprès du seigneur. Les nobles, les seigneurs encouragèrent ordinairement ces associations, qui leur offraient plus de garantie pour leurs redevances et corvées . Les membres de ces communautés s'appelaient parsonniers, communiers ; ils ne faisaient qu'un seul ménage et élisaient Tun d'eux, comme administrateur. Au sein de la commune, on soignait les enfants ; on demandait conseil aux vieillards ; chacun était employé selon son âge et son sexe, mais qni sortait de la communauté ne succédait plus (1). L'organisation intérieure de ces associations rappelle assez le 7nir russe et les communautés serbes. Nous savons que, dans la Nièvre, Tune d'elles, \diCommuncmté des Jault a persisté jusqu'à nos jours. Peut-être ces communes ont-elles servi non de modèles mais d'exemples aux bourgeois et artisan-^ des villes.
Les artisans du Moyen âge sortirent, comme ceux de l'antiquité, des rangs des hommes libres sans ressources et des affranchis. Force leur était bien de travailler pour vivre et
(1) Coquille. Coutume du Nivernais,
aux conditions que jugeait bon de leur imposer le propriétaire du sol, c'est-à-dire le seigneur. Comme le serf, l'artisan et même le bourgeois étaient soumis à mainte entrave et servitude : à la banalité des moulins et des fours, au droit de pesage et de mesurage, au ban seigneurial^ qui pendant un temps déterminé les obligeait à acheter au seigneur les produits de sa récolte. Ils subissaient comme le serf, les droits de justice, de guet, de garde, les amendes, le service militaire qui les contraignait à suivre leur seigneur, alors qu'ils en étaient requis (1). etc., etc. Du désir de s'exonérer du plus lourd de ces charges sortirent les communes, quand il leur fut possible de se constituer. Les seigneurs trouvèrent avantage à vendre des franchises, des concessions, à créer des villes neuves, des villes franches où ils attiraient les hommes des terres voisines. Nombre de communes ne purent pourtant se fonder qu'après des luttes sanglantes ; mais je n'ai pas à retracer ici Thistoire des Communes ; elles nous intéressent aujourd'hui surtout parce que ce fut dans leur sein que se constituèrent les métiers, les corporations d^arlisans :
Pourtant bien avant la période des Communes^ il s'était constitué çà et là des associations d'artisans sur le modèle des communautés rurales ; ce furent les sociétés dites taisibles ou tacites^ dont les membres étaient des personnes libres et souvent des parents. Ces sociétés se formaient sans formalité ni contrat par Thabitation commune pendant un an et un jour. La maison, la table et le foyer étaient communs. Un chef élu représentait la société en justice et contractait en son nom ; une ménagère élue tenait la maison. On sortait à volonté de l'association en emportant une part de valeur égale pour tous ; on y entrait avec l'agrément des anciens. On appelait les sociétés taisibles « compagnies », parce qu'elles mangeaient le même pain :
(1) Tourmagne. Loc, cil., 289.
476 l'évolution de l'escuvage
elles s'adonnaient particulièrement à Tindustrie et au commerce (1).
En même temps les corporations ouvrières, les collèges de l'antiquité, que l'invasion germanique avaient détruits, commencèrent à se reconstituer vers Tan mille, au moment où la chrétienté, prise de folie, se mit à attendre la fin du monde, [^a peur générale poussait à la construction de nombreuses églises ; aussi des corporations de maçons, de francsmaçons, se formèrent et allèrent se mettre gratuitement au service des évoques et des prieurs. Des villages se levaient en masse pour se joindre aux bâtisseurs (2), qui s'en allaient de ville en ville édifier des cathédrales. Mais ce fut seulement dans les communes, au xn« et xui* siècle, que les 7nétiers s'organisèrent Un métier était une association volontaire de tous les artisans d'une ville exerçant la même profession. Le collège ancien était une servitude ; le métier fut une société protégeant ses membres contre la concurrence et contre les abus seigneuriaux. Chaque métier avait ses statuts et le monopole de son travail. Il comprenait des apprentis, des ouvriers et des maîtres. Le nombre des apprentis était limité, ainsi que la durée de l'apprentissage. L'apprenti vivait à la table du patron et il en fut longtemps de même pour le compagnon. Pour devenir maître, il fallait faire ce que Ion appelait le chef-d'œuvre. Plus tard on s'exempta de Tépreuve moyennant une somme d'argent très grosse, trois à quatre mille livres. Pour éviter la concurrence, beaucoup de métiers avaient limité le nombre de leurs maîtrises et les candidats devaient attendre une vacance avant de présenter un chef-d'œuvre. Les maîtres pouvaient employer tel nombre de compagnons et de valets qu'il leur plaisait. Ceux-ci finirent par se séparer du maître, même par organiser des associations rivales et parfois constituer une sorte de proléta-
(1) Tourmagne. Loc cil. y 279.
(2; lOid., 33.
riat (1). En effet les avantages de la corporation étaient surtout pour le maître, qui maintenait le compagnon dans sa dépendance. Pour avoir le droit de le quitter, celui-ci devait prévenir le maître trois mois d avance, avoir terminé l'ouvrage commencé, avoir obtenu un congé écrit et, dans le cas où il avait reçu des avances, s'être acquitté (2). D'autre part, la maîtrise ne s'obtenait pas sans peine et avait ses charges. D'abord il fallait avoir été apprenti et ouvrier, puis payer une redevance à la corporation, une autre au seigneur, supporter d'onéreuses formalités, souvent acheter le métier du roi ou du seigneur, eufin se faire admettre par la corporation en séance solennelle (3).
De leur côté, les seigneurs avaient imposé aux métiers une sévère réglementation . Dans chaque métier, on avait minutieusement déterminé la quantité et la qualité de la matière, le poids, la forme, le mode de fabrication, et imposé des règlements incommodes. Défense d'appeler les chalands, de les détourner de la boutique voisine, d'empiéter sur un autre métier. Un forgeron par exemple ne pouvait ni faire, ni vendre une clé ; c'était l'affaire des serruriers. Il était interdit à un tailleur de raccommoder un habit et à un fripier d'en faire un neuf (4). Plus tard et jusqu'à la Révolution, la royauté imita, en l'aggravant, cette Réglementation vexatoire; Colbert surtout en fit une tyrannie générale. Une de ses ordonnances de 1669 semble avoir été rédigée en Chine. Elle détermine pour chaque étoffe la longueur et la largeur de la pièce, le nombre des fils, la qualité des matières, le mode de fabrication (5) . Dans cette voie, Colbert fit école et, en 1755, Grimm écrit que toute toile peinte est
(1) Tourmagne. Loc, cit., 283-284.
(2) Ibid., 479.
(3) Ibid., 285.
(4) Ibid., 286.
(5) Ibid..3d8.
prohibée : elle pourrait nuire aux manofactures de soie et de laine. Des ordonnances vont jusqu'à prescrire aux commis d'arracher les robes de toile peinte aux femmes qui en porteraient en public. Le trafic en est puni des galères (1).
Sous ce régime tracassier, un seul genre d'industrie était possible, l'industrie familiale ou celle des petits ateliers. Sans doute il avait beaucoup d'inconvénients, mais aussi, au point de vue social, d'importants avantages . La grande industrie, quia fait beaucoup de bien et beaucoup de mal, ne réussit éprendre son essor qu'à la fin du xviii* siècle, alors que, toutes les anciennes entraves étant brisées ; la spéculation put se donner libre carrière.
Je n'ai encore parlé que du servage ; ce fut en effet la forme générale de l'esclavage médioéval ; mais à côté du servage persistait dans une certaine mesure l'esclavage à la manière antique « La religion tolérait qu'on eût des esclaves pourvu qu'ils ne fussent pas chrétiens, et, aux xïv« el XV® siècle, les Vénitiens avaient des esclaves domestiques. En 1289, le gouvernement de Milan interdit la vente des serfs séparés de la glèbe : cette vente avait donc été permise jusque-là. Les papes eux-mêmes avaient des esclaves musulmans, que les chevaliers de Rhodes et de Malte se faisaient un devoir de leur procurer. En réalité, l'esclavage personnel persista en Italie jusque vers la fin duxvii' siècle (2).
L'esclavage et le servage ne s'accordent guère avec les principes humanitaires du Christianisme primitif; mais la religion médioévale n'était plus celle des premiers chrétiens et l'Eglise avait eu d'autant moins de peine à se plier aux injustices féodales qu'elle y trouvait son compte. Les évêques et les abbés étaient de fort grands seigneurs et ils usaient sans scrupule de tous leurs droits seigneuriaux. La puissance ecclésiastique était même plus grande que celle
(1) Tourmagne. Loc, cit., 479.
(2) /6id.,541.
LE TRAVAIL SBRVILE DAXg LES MONARCHIES 479
des princes et nobles ; car sa domination était à la fois laïque et spirituelle. On ne faisait guère de dons et legs au suzerain féodal ; mais c'était presque un devoir pour tout bon chrétien de laisser quelque chose & Téglise. Aussi la terreur panique de Tan mille fut infiniment fructueuse pour le clergé. Avec un empressement fébrile, on se dépouilla en faveur des monastères et des églises de ses méprisables biens terrestres, croyant les troquer pour des biens célestes infiniment plus précieux : « La fin du monde approchant et pour le salut de mon ftme, disent les actes, je donne tout ce que je possède au saint de telle ou telle abbaye » (1). Après le 25 mars de Tan mille, que la foule passa dans les églises, le front dans la poussière, la trompette céleste n'ayant pas retenti, la crainte se dissipa ; mais les donations restèrent et lesabbayes comptèrent leurs serfs par milliers defamilles. Or, les serfs devaient à leurs abbayes des redevances en argent et en nature, sans compter les corvées et la taille arbitraire (2). Enfin, à chaque saison, les curés prélevaient la dîme des produits de toute sorte et ils la prélevaient sur le produit brut d'abord,sur les produits secondaires ensuite. Aussi après avoir dtmé les gerbes, ils dtmaient encore le blé au moulin, puis la farine, enfin le pain au four et nulle terre n'était exempt de dîmes. En revanche les terres ecclésiastiques, elles, étaient exemptes de la taille (3).
Les serfs des domaines ecclésiastiques n'étaient pas mieux traités que ceux des domaines seigneuriaux ; ils étaient soumis aux mêmes redevances et corvées ; ils furent même beaucoup moins affranchis que les autres, lors du grand mouvement des Conununes (4). Gomme les autres serfs, ceux-là ne pouvaient ni se marier, ni quitter la seigneurie
(1) Tourmagne. Loc. cit,, 52.
(2) Ibid,, 2ei.
(3) Ibid., 236.
(4) Ihid., 137.
ni vendre leurs biens sans la permission de Tabbé (1). Finalement on les utilisa industriellement. Au ix« siècle, les abbayes ressuscitèrent les ateliers publics de l'Empire romain, en créant de vraies manufactures d'hommes et de femmes. Les ateliers de femmes travaillaient à la filature, à la teinture, à la confection des vêtements. On les appelait des « gynécées » et les mœurs y étaient si médiocres qu'au IX® siècle. L'appellation « femme de gynécée » était synonyme de courtisane (2).
Avec tant de moyens d'acquérir des richesses, le clergé ne pouvait manquer de devenir opulent. En France, à la fin du xviu® siècle, il se composait d'environ deux cent mille peisonnes et possédait un tiers du sol. Ses biens furent •évalués à quatre milliards et ses revenus à plus de quatre cents millions sans compter la dlme (123 millions), le casuel, les quêtes et les aumônes (3). Aussi l'église maintintelle le servage jusqu'à la dernière limite possible et, grâce à Voltaire, personne n'ignore qu'à la veille même de la Révolution, les chanoines de Saint-Claude possédaient encore douze mille serfs exactement traités comme ceux du Moyenâge. Entre autres droits, le chapitre avait celui d'hériter de ses serfs ; à ce titre, il leur devait le chirurgien et l'apothicaire. Or, Voltaire affirme avoir entendu la réponse suivante faite par l'agent du chapitre à un chirurgien de Morez, qui réclamait ses honoraires pour avoir traité deux serfs : « Loin de vous payer, le chapitre devrait vous punir : vous avez guéri, l'année dernière, deux serfs dont la mort aurait valu mille écus à mes maîtres » (4). — Il faut dire cependant que les chanoines de Saint-Claude avaient été les héros du conservatisme médioéval. En effet nombre de monastères
(1) Tourmagne. Loc. cit,, 89.
(2) Ihid,, 38.
(3) Dict. des Gaules. V. Clergé. — Boiteau. Etat de la France ■en 1789,
(4) Voltaire. Los serfs du Jura (Edition du centenaire 1878).
avaient suivi le courant, qui, au xii® siècle poussa à affranchir les serfs, ceux du moins, qui, n'étant pas serfs de corps, pouvaient désavouer leurs maîtres et chercher un asile dans les villes franches. Mais les affranchissements consentis par les abbayes et monastères ne furent pas plus désintéressés que ceux des seigneurs laïques ; voici un extrait d'une charte d'affranchissement : «Tels ont reconnu : qu'eux et leurs maîtres avaient été hommes de corps de notre église, de condition servile et soumis au joug depuis un temps immémorial... ils ont reconnu en outre, que nous les avions affranchis, eux et leurs enfants, du servage et de la mainmorte que possédait notre église et ce à la condition : 1" de payer tous les ans soixante livres parisis de taille tandis qu'auparavant l'église possédait la taille selon son bon plaisir sur leurs personnes et sur leurs biens ; 2^ d'acr quitter la dîme, de se soumettre aux corvées, aux droits de haute et basse justice, aux amendes et autres servitudes, indépendamment de la taille levée par le roi... plus encore quatre cents livres parisis à payer en huit ans » (1). On voit que dans ces libérations il n'est pas question d'humanité ; c'est une simple affaire d'intérêt bien entendu. Un légiste du Moyen-âge, Beaumanoir, nous dit même que l'affranchissement était lucratif pour le seigneur ; parce que le travail des hommes libres valait mieux que celui des serfs (2). En effet l'affranchissement ne rompait qu'une partie des liens du servage. Au lieu d'être taillable et corvéable à merci, l'affranchi devenait homme de mainmorte, serf abonné, soumis à des corvées et redevances, libre, il est vrai, d'aller et de venir, de disposer de ses biens, sa vie durant, mais contraint de les laisser en mourant au seigneur. C'est pour échapper à cette dernière obligation que les mainmortables
(1) Cavtiilaire de Notre-Bavie .
(2) Tourmagne. Loc. cit., 209.
Letolrneau 31
482 t'trohfmwf de l'bsclavace
avaient constitué des conraïunaulé» agricoles avec biens indivis (1).
C'est surtout en France que, durant répoquemédîoévale, les affranchissements de serfs forent nombreux. A la fin dn XIII* siècle, on y avait à demi émancipé plus de la moidé des serfs. Le reste de FEun^e y mit moins d'empressement. En i374, la reine Elisabeth d'Angleterre ordonne encore à certains manoirs de la couronne d'affranchir leurs serfs moyennant finance (2) et c'est seulement de nos jours, après 18i8, que l'Allemagne a complètement aboli son servage (3) ; mais la corvée seigneuriale y subsSste encore çà et là.
En théorie, le régime féodal, c'est-à-dire l'oppression méthodique, organisée, de la masse, aurait dû supprimer le vagabondage, la mendicité, les violences accidentelles. Il n'en était rien et partout pullulaient les vagabonds, les déclassés, les mendiants, les serfs fugitifs, les voleurs, les gens de mauvaise vie ; c'était comme une lèpre sociale, incommode et inquiétante. Dans toute TEurope, ces « hors caste » était traités avec une extrême dureté. En Angleterre, diverses ordonnances royales ordonnent de les pendre. En 13î)l, en France, le roi Jean intime à tous les mendiants valides Tordre de sortir de Paris dans les trois jours sous peine de la prison, puis, en cas de récidive, du pilori, de la marque et du bannissement. François !•' condamnait encore les vagabonds et les filles publiques aux tra\'aax forcés dans les îles étrangères (4).
C'est que les cadres en apparence rigides de la société féodale étaient incessamment bouleversés par les guerres. En principe, les serfs du Moyen-àge, comme les esclaves
(1) Tourmagne. Loc. cit,, 270.
(2) Ihid.,b:i'2, (8) Ibid,, 5'j9.
(4) lOid., 123.
LE TRAVAIL SEUVILS l>ANS LES MONARCHIES 483
de Tanliquilé, ne devaient pas élre requis pour le service militaire ; en réalité cependant ils formaient la valetaille, la piétaille, des armées, la tourbe à laquelle on ne faisait jamais quartier ; car il n^y avait pas de rançon à en attendre. Les troupes en campagne n'avaient guère plus de pitié pour la population rurale sans défense ; c'était vraiment sur son dos que bataillaient les princes et les nobles. Les pauvres serfs étaient volés, ruinés, battus, tués ; on brûlait leurs maisons pour se chauffer ; on violait leurs femmes. Leur seule ressource était de se sauver dans les bois ou dans les lieux fortifiés (l). Sous Charles VU, un contemporain écrit : u Jai vu toutes les plaines incultes, sans habitants, remplies de ronces et d'épines. On n'osait cultiver qu'autour des villes et châteaux-forts. La sentinelle au sommet des tours agitait la cloche d'alarme pour signaler l'ennemi et ceux qui travaillaient aux champs se hâtaient de rentrer derrière les murailles » (2). Or, suivant Mathieu Paris, il y avait en France au commencement du xni« siècle, 4.352 châteaux-forts et, à en croire Jacques de Vitry, légat du pape, chacun d'eux était un repaire de brigands (3). Les cahiers des Etats-Généraux de 1484disent : « La plus grande cause de la misère du peuple, ce sont les vexations intolérables et les rapines obstinées des gens de guerre. C'est une chose criante que les gens de guerre, stipendiés pour le défendre soient précisément ceux qui le pillent et qui Toutragent etc. (4) ». Avec Louis XIV et les grandes guerres le service royal remplaça le service féodal, la milice fut instituée avec tirage au sort et service de six ans ; mais cet impôt du sang ne pesa guère que sur les vilains. En effet étaient -exemptés du service militaire les villes murées et toutes
(1) Tourmagne. Loc. cit. y 1G8-1C9.
(2) Ibid., 171.
(3) Ibid,, 215.
<4) Ibid., 203.
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celles qui pouvaient se défendre, les corps privilégiés, les fonctionnaires, les professions libérales, les métiers avecles fils, commis et valets de leurs membres. Restaient les paysans pauvres, auquels on adjoignait les recrues embauchées par les racoleurs et les détenus des maisons de forces. En temps de paix, la vie de ces guerriers malgré eux était des plus misérable : « La misère du soldat, disait le comté de Saint-Germain en 174.^, est si grande qu'elle fait saigner le cœur. 11 passe ses jours dans uîi état abject et méprisé et il vit comme un chien enchaîné qu'on destine au combat » (i).
Le serf médioéval n'était donc guère moins malheureux que l'esclave antique; aussi, comme lui et sans plus de succès, de suite, ni d'idée, il lui arriva plus d'une fois de se révolter. En réalité la tradition des prises d'armes serviles ne s'interrompit jamais. Au iir siècle, les colons et serfs gaulois se soulèvent sous le nom de Bagaudes contre le fisc romain. Au nombre d'une centaine de mille, ils ruinent les châteaux et les villes, mais finissent par être exterminés (2). En 1251, les Pastoureaux ravagèrent la France et furent aussi finalement écrasés. Au xiv« siècle, les Jacques se ruèrent sur les châteaux et en torturèrent les possesseurs (3). Ce sont là les grands mouvements serviles, ceux dont l'histoire a surtout tenu compte. En réalité, il en éclatait constamment de petits, tantôt sur un point, tantôt sur un autre de l'Europe. Un capitulaire de Louis le Pieux parle des conjurations des serfs flamands; au ix' siècle les r^Àfaïf râleurs Saxons essaient de rétablir la paganisme. Vers Tan mille, les serfs normands se soulèvent contre Richard 11. En 1041, les petits vavasseurs du Milanais et quelquesuns même de condition servile, dit un chroniqueur, le cé-
(1) Tourmagne. Loc, cit., 501.
(iî) Ibid.yiie.
(3) lOid., 178.
nobîte Epidanno, conspirèrent insolemment contre leur seigneur et se donnèrent des juges, des droits, des lois. L'évêque de Milan et les autres dignitaires senalores) d'I • tadie durent prendre les armes pour réprimer tant d'insolence (1). Au xiv« siècle, les paysans du Haut- Valais imaginèrent pour se débarasser de leurs barons oppresseurs le procédé suivant dit de la mazza : quand un baron devenait trop gênant, on fabriquait en bois une statue, qui était censée le représenter; c'était la mazza. Cet emblème était porté de maison en maison et qui votait la condamnation du seigneur y plantait un clou. Puis, quand la ?nazza en était couverte, on allait la déposer à la porte du condamné. Ordinairement celui-ci prenait la fuite et son château était démoli (2), etc., etc. Toujours ces condamnations mystérieuses, supposant des exécuteurs inconnus, blottis dans l'ombre, ont fortement agi sur l'imagination des oppresseurs. La mazza n'est qu'une conjuration grossière, embryonnaire, formée pour un jour. Des associations secrètes, permanantes, bien organisées, comme la Sainte Vehme, ont mis quelque frein au bon plaisir des puissants ; mais je n'ai, en ce moment qu'à les rappeler.