CHAPITRE XX
PASSÉ, PRÉSENT ET AVEMU DU THAVAIL
Sommaire.
1. Le passé, — Nécessité du labeur social. — Travail ég'aliiairc. — Travail spécialisé chez les fourmis. — Leur esclavage. — Origine de Tesclavage humain. — Le travail deo femmes dans les sociétés primitives. — Esclaves domestiques et esclaves ruraux. — Les animaux domestiques. — Razzias esclavagistes. — Causes diverses de l'esclavage. — Les droits primitifs du maître, — ■ LéKislation inique et tutélaire. — Le servage et ses origines. — II. Les origines du salariat. — Travail industriel d'abord personnel, — Travail des femmes et des esclaves. — Le commerce crée rindustrie d'échange. —- Les ateliers d'esclaves. — L'ouvrier salarié. - Formation du prolétariat. — Collèges ouvriers du Bas-Empire. — Le salariat remplace le servage. — III. L'esclavage^ dans les temps modernes. La traite des noirs. — Les engagés d'autrefois et ceux du présent. — Les engagés d'Europe. — IV. Le salarial moderne, — Le salariat et la grande industrie. — Ses conséquences sociales et morales. — L'illusion d'.Antiparos. — Production morcantile. — Exploitation sans pitié den enfants et des femmes. — Funestes cITets du travail usinier. — Cruauté des théoriciens économistes. -- Protestations des outils vivants. — V. Le travail dans l'avenir. — Durée de plus en plus courte des phases dans l'évolution du travail. — Les progrès s'enchaînent cl s'engendrent. — Nécessité d'abolir- le salariat. — Evolution et révolution. — Le but à atteindre et le? movens.
J. Le passé.
Notre enquête documentaire est maintenant terminée. Le genre humain tout entier a élé soumis à notre examen. Nous savons actuellement comment chaque race, et même chaque grand peuple, ont organisé leur travail social. Sur ce point particulier, les sociétés animales elles-mêmes ont subi
noire iûvestigatioQ. Nous sommes donc en mesure d'embrasser dans son ensemble toute l'évolution deTesclavage, plus exactement du travail servile ; puisque, de manière ou d'autre, avec plus ou moins de brutalité, la somme du labeur absolumeat nécessaire au maintiea des sociétés quelque peu complexes a presque toujours été imposée à une fraction seulement des populations, c'est-à-dire a été servile. — Que ce travail fût exéculé à tout prix il le fallait ; car toute vie sociale implique forcément des conditions artificielles dont la réalisation spontanée est impossible. Le seul fait de l'agglomération d'êtres humains, ou plus généralement d'individus organisés, appartenant à des espèces supérieures, nécessite un abri spécial, des procédés particuliers pour procurer au groupe une alimenlation suffisante, pour élever les jeunes, pour lutter contre les sociétés rivales, en résumé, une somme considérable de labeur social.
A priori, il ne semble pas impossible que cette besogne utile à tous soit exécutée d'une façon égalitaire, par tous les membres de l'association, et il en est ainsi en effet tant que le genre de vie est très simple et que les besoins généraux lui ressemblent. Mais, même alors, si l'agglomération est nombreuse, on trouve ordinairement avantageux de spécialiser les efforts, de constituer des classes, ayant chacune à remplir des fonctions particulières. Certaines espèces de fourmis avec leurs castes de reproducteurs, d'ouvrières, de guerrières nous montrent déjà le problème social résolu par la division et la spécialisation des fonctions. Nous avons pu voir aussi que certaines de ces sociétés de fourmis ne se maintiennent que par l'esclavage alimenté par des razzias guerrières, comme il est arrivé dans la plupart des sociétés humaines. Ces cités de fourmis nous fournissent en même temps un précieux enseignement. Nous constatons que, dans leur sein, la très longue existence d'un régime communautaire a fini par abolir l'égoïsme indivi-
duel, en le remplaçant par un large altruisme, à tel point que les femelles reproductrices, exclues de toute vie sociale, semblent avoir perdu Tinstinct maternel si puissant dans la plupart des espèces ; tandis qu'au contraire les ouvrières stériles, filles de ces mères si insouciantes de leur progéniture, se vouent entièrement à l'éducation des jeunes et sont toujours prêtes à se sacrifier pour eux ; car elles sont dominées par un sentiment tyrannique, un large instinct social, qui a étouffé chez elles tous les autres. — Cet instinct altruiste est commun aux fourmis ouvrières de toutes les espèces ; mais les mœurs esclavagistes sont propres à certaines fourmis et doivent donc être de date relativement plus récente. Dans les cités des fourmis non esclavagistes, les ouvrières sont nées dans la cité même ; aucune caste guerrière ne les domine et c'est spontanément, librement qu'elles travaillent pour la communauté et au besoin la défendent.
L'esclavage n'est donc pas indispensable au maintien des sociétés plus ou moins primitives et en effet nous avons pu constater que chez les Fuégiens,chez les Hottentots,che2 laplupartdes Esquimaux etdesPeaux-Rouges,chez les Australiens, etc., on vivait ou on vit encore sans esclaves. — Pour que l'idée de l'esclavage vienne aux hommes, certaines conditions sont nécessaires et elles peuvent se résumer en une seule, la possibilité de tirer de l'esclave ud parti avantageux. Si cette possibilité manque on aime bien mieux, à la guerre, tuer le vaincu que l'asservir. Souvent même, après l'avoir tué, on le mange et, chez les races sauvages, nous Tavons vu, ce sont ces festins de cannibales qui couronnent et sanctionnent la victoire. Quand on se mit à faire des prisonniers, ce fut surtout pour les traiter en animaux de boucherie. On les garda, comme aliments de réserve ; mais, en attendant de les dépecer, on en tira diverses utilités : les captifs furent parfois astreints à exécuter quelque travail pénible ; les captives servaient souvent de concubines. Fréquemment aussi les uns et les autres de-
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vinrent des valeurs d'échange ; on en fît commerce ; mais cette utilisation non sanguinaire des captifs ne se pratiqua guère sur une large échelle avant que Ton fût devenu pasteur et surtout agriculteur, c'est-à-dire avant qu'on pût se décharger sur le captif ou la captive de certaines occupations à la fois utiles et désagréables.
Mais ce qui, chez beaucoup de peuples primitifs, a longtemps empêché d'avoir des esclaves, c'est que les hommes avaient sous la main des esclaves-nées, leurs femmes, auxquelles ils imposaient tous les fatigants labeurs, sur lesquelles ils s'arrogeaient tous les droits, qu^ils pouvaient à leur gré donner, prêter, troquer, maltraiter, même tuer et manger, exactement comme ils le firent d'abord de leurs esclaves. Du reste, au début de Tesclavage, les femmes partageaient simplement avec les esclaves la besogne servile et elles travaillaient à leurs côtés. Il est à remarquer aussi que tout d'abord ce sont surtout les lemmes et les enfants, que Ton razzie pour les réduire en esclavage ; car ce sont des êtres plus maniables, plus faciles à dompter et à garder que les captifs de sexe masculin. Il est même probable que les premiers esclaves mâles ont été des enfants capturés avec leurs mères et élevés dans la maison des capteurs. Pour que les adultes pussent être assouplis à la condition d'esclaves, il fallait des sociétés nombreuses, occupant un territoire assez vaste et disposant de sérieux moyens de coercition.
Dans ces sociétés en voie de civilisation, possédant déjà des animaux domestiques, une pratique plus ou moins habile de l'agriculture, on distingua bien vite deux catégories d'esclaves: ceux que l'on gardait toujours sous la main, les esclaves domestiques, et ceux qu'on employait au dehors soit aux champs^ soit aux soins et à la garde des troupeaux. Les premiers, les esclaves domestiques, étaient plus asservis au caprice des maîtres, mais habituellement mieux traités ; on les connaissait personnellement ; ils vivaient de la
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vie commune, faisaient plus ou moins partie de la famille des maîtres. Les autres, les ruraux, qui passaient la plus grande partie de leur existence loin de leurs propriétaires, étaient trop souvent assimilés par ces derniers aux animaux domestiques. A propos des animaux domestiques, il est à remarquer que les hommes les ont très tardivement utilisés €omme forces mécaniques, bêtes de somme ou de trait, capables d'exécuter tout ou partie des travaux imposés aux esclaves et aux femmes. Longtemps, bien longtemps, les animaux domestiques n'ont servi qu'à Talimentalion et, si en Egypte autrefois, en Chine aujourd'hui et chez certains Touareg, les femmes et les esclaves ont été ou sont encore attelés parfois à la charrue, c'est que durant les périodeîi primitives de la civilisation le fait a dû être habituel.
Que la population servile se soit d'abord recrutée par la guerre, la razzia ou la piraterie, nous Tavons pu constater dans tout le genre humain ; mais quand l'institution de Tesclavage fut solidement organisée, on tomba en servitude <le plusieurs autres manières, qui se retrouvent aussi chez tous les peuples. En premier lieu, comme l'esclavage a élé en tout pays, sauf de rares exceptions, héréditaire, il faut citer le croît naturel de ces populations serviles, ccoîl que les maîtres réglementaient souvent au mieux de leur intérêt, puis la vente des enfants par leurs parents, celle des femmes par leurs maris, les condamnations judiciaires, les dettes impayées, enfin l'aliénation volontaire de la liberté, ordinairement sous le coup d'une profonde misère.
Toujours les droits des maîtres sur leurs esclaves furent •excessifs ; c'étaient ceux d'un propriétaire sur la chosepossédée; peu àpeu cependant ces droits s'atténuèrent avec le progrès des mœurs et de la civilisation générale. D'abord le maître eut tous les droits sans exception. Il est môme certains pays, par exemple, l'Egypte, Tlnde, la Rome très primitive, où la loi a protégé le bœuf avant de songer à l'esclave. C'est «ans doute à l'esclavage urbain et familial qu'il faut rappor-
1er les premières lois protectrices de Tesclave. On ne pou-^ vait indéfiniment traiter comme des bêtes des serviteurs avec lesquels on était en perpétuel contact et qui par là même se trouvaient associés à tous les événements heureux ou malheureux. Les femmes surtout, les jeunes femmes, si souvent concubines de leurs maîtres, s'attiraient par ce lait certains égards. On finit par s'apercevoir que les esclaves, ces pauvres êtres dont la condition sociale était si infime, appartenaient pourtant à l'espèce humaine et la coutume d'abord, la loi ensuite, leur concédèrent un minimum de droit. A leur usage on rédigea un code spécial, une législation inférieure et inique, tutélaire cependant dans une certaine mesure. Toujours, à délit égal, la pénalité fut plus sévère pour l'esclave ; on lui interdit d'ester en justice, de posséder, de se marier, etc., etc. L'esclave resta une propriété assimilable aux choses possédées ; on eut toujours le droit de le vendre, de le donner, deTapparier à sa guise, de le maltraiter, etc., mais il fut interdit de le tuer, même de le mutiler ; on régla les formalités de son affranchissement ainsi que la situation des femmes devenues mères du fait de leurs maîtres, celle de leurs enfants, etc., etc.
Pour que se déroulât toute cette^évolution de l'esclavage, il fallut des milliers d'années ; mais une autre forme de servitude, une forme atténuée, le servage, finit par s'établir à côté de l'esclavage proprement dit. Quoique l'esclavage domestique ait vraisemblablement inspiré la plupart des lois tutélaires de Tesclave, le servage pourtant n'en naquit point ; il résulta particulièrement de la grande exploitation rurale. Son origine la plus ordinaire fut la conquête de tout un pays, l'asservissement en masse de toute une population par des conquérants relativement peu nombreux. En effet, dans de pareilles conditions, l'esclavage domestique, même la vente des vaincus ne peuvent absorber ou utiliser qu'unefraction relativement minime du peuple subjugué. D'autre part, quel parti les vainqueurs pourraient-ils tirer d'une con-
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trée déserte ? Il est plus pratique, plus lucratif surtout, de laisser les laboureurs sur leurs champs, les bergers à leurs troupeaux et de ne point entreprendre gravement contre les personnes, mais d'en exiger des redevances fixées une fois pour toutes, de les attacher à la terre, d'en faire des serb ou des colons^ qui paient régulièrement un tribut en produits du sol. s'ils sont agriculteurs ; en bétail, s'ils sont pasteurs ; en travail ou objets industriels, s'ils sont artisans ; en monnaie, quelle qu elle soit, s'ils sont marchands. La liberté personnelle, qui est concédée aux serfs, est d'ailleurs fort relative ; on restreint leur droit de posséder, leur droit d'hériter, leur droit de se marier, etc. ; mais on renonce à les vendre sans la terre, dont ils suivent la destinée. Quelquefois, comme cela existait pour une catégorie de serfs médiévaux, ils ont la liberté de dénoncer le contrat qui les lie et de partir, mais alors en abandonnant aux maîtres toot leur avoir.
Comme l'esclavage, le servage a des origines diverses. La principale est la conquête ; mais beaucoup de serfs sodI simplement des demi-affranchis, le plus souvent encore des malheureux, des abandonnés, qui se sont réfugiés dans le servage pour avoir assurés le vivre et le couvert, pour bénéficier d'une certaine protection alors que, dans une société pleine de violence et d'injustice, la liberté est un luxe auquel le faible ne saurait prétendre. Aussi, une fois institué, le servage prend vite une grande extension tandis qu'au contraire l'esclavage se restreint peu à peu, devient surtout domestique, si bien même qu'à la fin les princes, les grands, les riches sont à peu près seuls à posséder des esclaves. — Nous avons vu que le servage, cette forme atténuée de l'esclavage primitif, a persisté jusqu'à nos jours dans les pays les plus civilisés. La France, qui, la première, sut s'en passer, n'en abolit les derniers restes qu'il y a un siècle; l'Allemagne l'a conservé jusqu^aa milieu du siècle actuel ; enfin la Russie, où le servage particulièrement dtir
ressemblait si fort à Tesclavage antique, ne s'en est débarrassée qu'il y a bien peu d'années. Est-ce à dire qu'après la disparition du servage la masse des prolétaires ait pu jouir enfin d'une liberté complète, qne leur condition sociale n'ait plus gardé aucune tare servile ? Nullement. Le servage n'était qu'une forme atténuée de l'esclavage ; une autre forme plus atténuée encore, mais souvent très oppressive, lui succède et la remplace ; c'est le salariat, et il importe maintenant d'en retracer l'origine, d'une manière générale.