III. — Vesclavage chez les fourmis
Nous constaterons, en le décrivant, que ce régime escla vagiste a eu, pour les fourmis qui l'ont inventé, des conséquences fâcheuses, comme pour les sociétés humaines basées aussi sur l'esclavage. Pourtant, et nous aurons mainte occasion de le constater en parlant des hommes, l'apparition
(1) Bûchner, Zoc. ci^,284.
l'esclavage dans le RÈGiNE ANIMAL 9
de l'esclavage dans les sociétés primitives du genre humain marque un grand progrès : il réprime la tuerie guerrière et permet aux groupes associés de sortir quelque peu de la sauvagerie bestiale. Aussi, dans le règne animal, ne trouvet-on l'esclavage organisé que chez les fourmis, c'est-à-dire chez les primates des invertébrés. — L'instinct esclavagiste et celui de domestiquer certains animaux sont évidemment assez voisins. L'un et l'autre attestent une prévoyance à long terme, inconnue à la plupart des espèces animales et aux races humaines très inférieures. Même chez les fourmi^, ces instincts, ces idées plutôt, appartiennent seulement à quelques espèces, qui ne les possèdent pas toujours à la fois et ne les appliquent pas toujours avec la même intelligence. Ainsi la fourmi fauve, la fourmi noir-cendrée, la fourmi rouge savent bien traire les pucerons et, pour cela, elles se mettent chaaue jour à leur recherche, mais Tidée de les parquer soit dans leur nid, soit au dehors dans des sortes d'étables, ne leur est pas encore venue ; elles se bornent à les traire en leur laissant la liberté. Au contraire quelques autres espèces de fourmis capturent les pucerons, et en font de véritables animaux domestiques, un bétail soigné, trait et au besoin mangé. Au premier rang de ces fourmis pastorales sont les fourmis jaunes , qui emportent les pucerons dans leurs nids, les y gardent, les surveillent, les portent d'une place à une autre, et cela uniquement pour les traire, sans les manger, exactement comme les Indous Iraient leurs vaches (1). Avec vigilance, les fourmis jaunes font la garde autour de leur bétail et, en cas de péril, elles l'emportent dans leur bouche pour le soustraire aux attaques des autres fourmis ; parfois même, elles le parquent dans une étable aménagée dans ce but (2).
(1) P. Huber, Mœurs des fourmis, i^, 171, 172, 176.
(2) Ibid., 177.
En étudiant la guerre chez les diverses races humaines, on voit qu'entre tribus pastorales la possession du bétail est une incessante cause de discorde, l'occasion d'habituelles razzias guerrières. Pour la même raison, il en est ainsi chez les fourmis, et les habitants de nids voisins ne manquent pas l'occasion de s'introduiref les uns chez les autres pour se dérober leurs pucerons (3). — Néanmoins, et en dépit de l'analogie essentielle entre l'animal domestique et l'esclave, l'un peut exister sans L'autre, comme il arrive chez les fourmis et dans certaines sociétés humaines.
On sait combien l'anthropophagie est commune chez les races humaines inférieures ; son équivalent, la myrmécophagie, est plus rare chez les fourmis. Pourtant on l'y rencontre et parfois même elle coexiste avec l'instinct esclavagiste. Tel est le cas, par exemple, chez les fourmis sanguines, qui, tout en ayant dans leurs nids une population d'esclaves noir-cendrées, sont pourtant mal sorties encore de la sauvagerie la plus primitive et s'en vont dresser des embuscades à d'autres fourmis qu'elles saisissent, puis dévorent (1), se conduisant en cela comme certaines tribus humaines de race inférieure. Au contraire, les fourmis esclavagistes par excellence, les roussâtres ou amazoneSy se sont entièrement corrigées du bestial penchant à la myrmécophagie. C'est chez ces amazones que l'esclavage a été particulièrement étudié dans le petit mond« des fourmis et il vaut la peine de l'être ; car il est plus intelligemment compris et organisé que dans la plupart des sociétés humaines.
Chez les fourmis comme chez les hommes, c'est la guerre qui est la grande pourvoyeuse de l'esclavage. Sous ce rapport même, la manière de procéder des fourmis amazones
(1) P. Huber, Loc. cit., 173.
(2) /6/ci.,250.
l'esclavage dans le bègne animal 1 1
ressemble singulièrement à celle des hommes, sauf qu'elle eet mieux entendue et moins féroce que celle des types inférieurs de Thumanité. Ainsi ces amazones ne se mettent point en marche à l'aventure. Avant d'entrer en campagne, elles ont eu soin de se renseigner autant que possible sur la situation de la fourmilière à piller, sur ses moyens de défense, sur les obstacles à vaincre. Pour cela, elles organisent un véritable service d'espions ou d'éclaireurs. Des fourrais isolées, détachées à cet effet, explorent le district, visitent surtout les coins arides qui semblent annoncer une fourmilière. Une fois leur mission remplie, ces fourmis espionnes rebroussent chemin vers leur nid, vers leur cité» où les attend le corps expéditionnaire déjà prêt à entrer en campagne. Là, en faisant jouer leurs mandibules, leurs antennes, en choquant leur front contre celui de leurs compagnes, elles leur communiquent les renseignements recueillis par elles (2). Celles-ci,' qui d'ailleurs, dans nombre d'expéditions ou d'explorations antérieures, se sont familiarisées avec la topographie du voisinage, avec le nombre et la situation des nids à dépouiller, se mettent en marche en colonne profonde ayant un front de huit à dix légionnaires. Dans cette troupe, point de chefs; chaque soldat sait cequ^il veut et où il va ; un même désir anime toute l'armée. On se hâte, on cherche à se devancer, mais sans s'éparpiller, et, plutôt que de dépasser la tête de la colonne, on modère son ardeur et on rentre dans le rang (3). Pourtant quelques fourmis, ayant ou plus de zèle ou plus d'autorité, courent sans cesse de la tête à la queue de la colonne, sans doute pour activer la marche en avant; certaines, même, reviennent jusqu'au point de départ, au nid, pour y stimuler les retardataires qui, par distraction, paresse ou apathie, ne se
(l)P. Hubcr, Zo?. a7.,212.
(3) Ibid., 198.
12 l'évolution de l'rsclavage
«ont pas jointes au corps expéditionnaire, dont elles faisaient partie.
Ces expéditions, ces razzia^^ sont habituellement diri- ,J /^ gées contre des fourmis d'une autre espèce, de plus petite
J; taille et de couleur plus sombre, que les myrmécologistes
ont appelées noir -cendrées. Ces fourmis de race nègre sont moins robustes que les amazones roussâtres ; mais elles Àjl sont tout aussi courageuses et surtout beaucoup plusindus-
^ trieuses. Elles sont ou maçonnes ou mineuses, toujours
^. extrêmement laborieuses ; seulement ayant le malheur
* '': d'être plus faibles que les inintelligentes et aristocratiques f: amazones, elles sont souvent victimes des brutales incursions de celles-ci, et elles attestent ainsi à leur manière
1^ V qii^ la concurrence guerrière ne donne pas nécessairement
la victoire au plus digne, comme nombre de nos sophistes ne craignent pas de Taffirmer. D'ailleurs ces fourmis noircendrées ne cèdent jamais sans coup férir : elles savent ^y \ défendre leur cité et même se sacrifier pour elle. — Sans
|; calculer, sans tenir compte de l'inégalité du nombre, les
premières noir-cendrées, qui, de la porte de leur nid, voient ^ arriver l'armée assaillante, se jettent sur elle et donnent
.'^^ ainsi l'alarme ; bien vite leur concitoyennes accourent à
f t^ leur aide. Après un très vif combat, elles sont ordinaire-
..| ment battues et les amazones pénètrent dans la cité, soit
par les portes, soit par des brèches. Dans les prises d'assaut de ce genre, les guerriers humains mettent d'ordinaire à feu «',^, et à sang la ville emportée, et cela simplement pour le
\>> plaisir d'être atroces. Les fourmis amazones ne connaissent
U pas celte frénésie guerrière et elles ne tuent que dans la
f .; mesure du strict nécessaire, juste assez pour atteindre leur
but. Elles dédaignent même de faire des prisonniers adultes, dont la capture seraitinutile et embarrassante; c'est sur les larves noir-cendrées, l'espoir de la cité vaincue, .' -#j.^ qu'elles se précipitent. En agissant ainsi, elles n'ont pas
-^ • l'idée de détruire ces larves étrangères, mais simplement
l'esclavage dans le règne animal 13^
(DP. Huber, Zoc.ci7.,195.
(2) fbid., 197.
de les voler; aussi ressortent-elles au plus vite de la fournilière prise pour regagner leur nid en emportant dans leur ^ j.
bouche les larves et les nymphes ravies par la force; quel- : ;»
ques noir-cendrées, vaincues mais non découragées, suivent ^^
la colonne des pillardes et réussissent parfois à leur repren- * . •
dre un petit nombre de leurs nymphes (1). Il arrive aussi - ^
que les amazones retournent, après un certain intervalle, ^ 4-
une deuxième, même une troisième fois, au pillage ; mais alors la victoire leur est plus sérieusement disputée, les noir-cendrées se retranchent chez elles, barricadent les portes de leur cité, renforcent la garde intérieure (2); par malheur tout ce courage est le plus souvent inutile, la force prime le droit, et la seule et dernière ressource des noircendrées est de s'enfuir, quand il en est temps encore, et y i daller au loin fonder une cité nouvelle. * ; i^^ Si les amazones commettent ces- attentats guerriers, ces ' } * razzias de larves noir-cendrées, ce n'est pas par amour de .'-^ la tuerie, comme le font les hommes, c'est simplement ■ ' pour alimenter leur classe servile. Précédemment, en \\ parlant des guerres humaines, j'ai eu à décrire les horribles razzias des chasseurs d'esclaves dans l'Afrique noire,, rincendie des villages, la destruction sans merci de leur population, du moins de la portion qu'on ne destine point à la vente ou à un dur esclavage. Avec combien plus d'intelligence procèdent les fourmis amazones! Elles n'essaient même point de réduire en esclavage des fourmis adultes. Sans doute l'expérience leur a appris qu'une pareille entreprise n'aurait aucune chance de succès. Mais elles ont observé qu'il n'en est pas de même en opérant sur les larves. En effet, celles-ci n'ayant pas connu leur nid \^ d'origine, ne sont gênées plus tard par aucun souvenir et, d'autre part, n'ayant subi aucune violence, elles n'ont
14 lVaolltion de l'esclavage
pas de motif pour haïr leurs ravisseuses ; c'^est sans le savoir qu'elles ont changé de patrie et elles ressentent, pour la seconde, le même amour dévoué, désintéressé que
¥ leur aurait inspiré la première. Elles y déploient l'activité
tranquille, raisonnée, infatigable, qui est la qualité dominante des fourmis ouvrières de toutes les espèces. Pour
ifc leurs maltresses, les ouvrières amazones, elles n'éprouvent
que des sentiments affectueux; et d'ailleurs celles-ci ne les brutalisent en rien. Dans ces fourmilières mixtes, il n'existe entre amazones et noir-cendrées, ni oppression d'un côté. ni servilité de l'autre. — Cette société hybride est basée sur le régime des castes, mais elle le pratique sagement ; entre supérieures et inférieures il y a simplement division du travail. Aux amazones est exclusivement réservée la carrière militaire. Leur devoir social consiste à recruter par leurs expéditions guerrières la classe des ouvrières noir-cendrées. On ne leur demande pas d'autre service et les esclaves noir-cendrées veillent elles-mêmes à ce qu'il soit convenablement rendu. Ainsi elles ne permettent pas aux amazones de se mettre en campagne trop tôt, quand, dans les fourmilières noir-cendrées à piller, les larves sont encore en partie composées de mâles et de femelles qu'il faudrait trier. Ce dont a besoin la fourmilière mixte, c'est uniquement de larves d'ouvrières, aussi les auxiliaires n'autorisent pas les razzias esclavagistes avant Tépoque où les fourmis ailées ont achevé leurs métamorphoses (1). Mais, quand les amazomes entreprennent une expédition en temps convenable, les esclaves noir-cendrées s'y intéressent vivement; elles guettent anxieusement le retour de leurs guerrières et quittent leurs travaux à l'intérieur du nid pour aller recevoir les amazones victorieuses, pour se charger des nymphes volées, que celles-ci rapportent, et les déposer où il convient.
(1) P. Huber, Zoc. cU.,2U.
l'esclavagk dans lb règne animal 15
Dans le nid, les occupations des esclaves noir-cendrées soDt multiples : il leur incombe de soigner convenablement les nymphes, les femelles, les mâles ; pour ce jeune peuplé, elles vont aux provisions ; elles transportent leurs pupilles d'une partie de la fourmilière dans une autre ; elles les nourrissent ; elles bâtissent leur habitation, creusent au besoin de nouvelles galeries ; en outre elles gardent aussi Texlérieur du nid ; elles mènent donc une existence des plus affairées. Pendant ce temps, les amazones se prélassent dans une noble oisiveté en attendant l'occasion de déployer leur valeur ; aussi sont-elles bien plus sottes que leurs auxiliaires. Si Ton bouleverse le nid, les guerrières perdent aussitôt la tête, ne savent plus de quel côté se diriger ; mais les esclaves, de sens plus rassis, viennent à leur aide, les portent, leur frayent au besoin un chemin, ser- ™e que les amazones reconnaissent en caressant de leurs antennes leurs fidèles servantes {!). Ces fourmis amazones se sont tellement spécialisées dans la fonction guerrière qu elles ont fini par se déshabituer des actes les plus simples et môme les plus nécessaires à la vie. On rapporte que, durant notre moyen âge, les nobles se targuaient de ne pas savoir signer, « vu leur qualité de gentilhomme ». Dans cette voie les fourmis amazones sont allées beaucoup plus loin ; elles ne peuvent plus manger seules, et jamais elles ne touchent au miel, aux fruits qu'on met à leur portée. Quand elles ont faim, elles s'approchent sottement de leurs auxiliaires et celles-ci leur dégorgent complaisamment dans la bouche le suc des pucerons qu'elles ont eu soin de iraire durant leurs courses. Dans une expérience bien connue instituée par P . Huber, des fourmis amazones mises dans une boîte vitrée, sur une couche de terre, avec des nymphes et du miel, se laissèrent passivement mourir de faim sans même essayer de travailler et de manger, jus-
(l) P. Huber, Loc, cit., 206, 207.
qu'au moment où une noir-cendrée, introduite par Texpérimentateur, remit tout en ordre, construisit une case en terre pour les larves, en développa plusieurs et sauva les amazones survivantes en leur donnant la becquée (1).
Une expérience analogue de Lespès est parfaitement d'accord avec celles de Huber. 11 plaça près d'un nid d'amazones un morceau de sucre mouillé. Bientôt des noircendrées, sorties de la fourmilière, profitèrent de l'aubaine et se mirent à déguster ce sirop tombé du ciel. Au contraire^ des amazones survenant par hasard ne surent que courir autour du morceau de sucre, qu'elles avaient pourtant la plus grande envie d'entamer. Finalement elles se décidèrent à rappeler à leur devoir les gourmandes noir-cendrées, en leur tirant les pattes. Celles-ci comprirent aussitôt, obéirent et se mirent à empâter leurs maîtresses (2). — Si la f, rufescens^ l'amazone, se refuse ainsi à travailler et même à manger sans aide, ce n'est pas cependant par pure fierté aristocratique. Dans les sociétés de fourmis, comme dans les nôtres, il est une sorte de justice immanente, on est parfois puni par où l'on a péché. Parmi nous les cas de dégénérescence, de régression physique et morale, ne sont pas rares dans nos classes oisives et parasitaires : l'atrophie punit l'inaction. Chez les fourmis, dont la vie individuelle est fort courte et dont par suite les générations se succèdent avec une grande rapidité, la dégénérescence ou, si Ton veut, l'adaptation à une occupation trop spéciale, a modifié jusqu'à la conformation des organes. En s'adonnant exclusivement à la tuerie guerrière, l'amazone est devenue organiquement impropre à toute autre occupation. En effet ses mâchoires ont changé de forme ; au lieu d'être disposées en rangs de dentelures, en instrument de préhension, comme chez les fourmis ordinaires, elles sont longues, étroites, fortes et
(1) P. Huber, Loc. cit., 215, 216.
(2) L. Bûchner. Vie psychique des bêtes, 200.
l'esclavage dans le règne animal 17
font saillie en tenailles aiguës, très propres à transpercer des têtes et des cerveaux, mais très mal conformées pour saisir et travailler : Toutil est devenu une arme (1). En même temps il s'est produit une déchéance intellectuelle ; du côté de Tesprit, les amazones sont très inférieures à leurs esclaves. Si, dans l'une de leurs fourmilières mixtes, le nid devient insuffisant par excès de population, ce sont les noircendrées, seules, qui décident de l'opportunité d'une émigration et qui, le moment venu, emportent, entre leurs mâchoires, leurs maîtresses dont le volume est pourtant le double du leur (2). Jamais non plus les amazones ne vont à la recherche des pucerons ; jamais elles n'accomplissent le moindre travail ; jamais même elles ne s'exposent à la pluie, qui au contraire n'interrompt pas les occupations des esclaves noir-cendrées (3). Celles-ci sont avant tout des ménagères, et, pour elles, le métier des armes n'a nul attrait. Les fourmis d'une autre espèce, la f. rufibarbis^ aussi réduites en esclavage, combattent volontiers à côté de leurs maîtresses, quand l'habitation commune est attaquée ; mais les noir-cendrées {f. fuscà) ne prennent que très rarement part au combat ; elles se contentent d'appeler les guerrières à la rescousse. Ce n'est même pas sans quelque peine que^ dans leur jeunesse, elles s'accoutument aux chasses à esclaves des amazones et, tout d'abord, elles s'efforcent de les en détourner. Peu à peu cependant elles finissent par se faire à ces mœurs de brigands, même par approuver les razzias de nymphes, jusqu'à faire mauvais accueil à leurs maîtresses quand celles-ci reviennent d'une expédition, les mandibules vides (4).
L'âge aidant, les noir-cendrées en arrivent à éprouver
{{) L. Bûchner, Xoc.cê^, i99.
(2) Darwin, Origine des espèces, 241.
(3) P, Huber, Loc. ciL, 208, 210.
(4) L. Bûchner, Loc, cit., 207, 216.
Letourneau.
48 lV.voixtion de l'esclavage
pour les amazones de leur nid une de ces affections que nous appelons canines, parce qu'elles sont excessivement rares dans Thumanité. Avec un zèle infatigable, elles se chargent de tous les travaux intérieurs ; en outre elle* appâtent les amazones, même elles exercent sur elles une sorte de tutelle. Ainsi ces guerrières à tempérament surtout impulsif, se laissent aller quelquefois, quand elles ont dû combattre trop longtemps, à des accès d'aveugle fureur ; alors, elles ne se possèdent plus et on les voit mordre au hasard les nymphes, les larves, jusqu'à des morceaux de bois. Durant ces moments de véritable folie, les amazones ne savent même plus se guider dans leur propre fourmilière ; mais les esclaves les entourent, les calment les ramènent à la raison, besogne délicate et non sans danger cependant, puisque Forel a vu de ces furieuses tuer des esclaves qui s'efforçaient de les apaiser (1). Les amazones se laissent assez volontiers aller à commettre de ces brutalités. Ainsi Huber a vu Tune d'elles, réprimandée par une esclave pour n'avoir point rapporté de larves, s'emporter et percer de ses terribles tenailles la tête de l'impertinente (2). Si dévouées que soient les fourmis noir-cendrées, si habituées qu'elles soient à ne voir dans leurs ravisseuses que des amies un peu trop nerveuses, si absorbées qu'elles soient par les travaux intérieurs de la cité, par la maçonnerie, l'élevage des nymphes aussi bien de leur espèce que de celle des amazones (3), et enfin si empressées qu'elles soient à prévenir les besoins de leurs maîtresses, pourtant il leur -^arrive parfois de perdre patience et même de se révolter contre la déraison de leurs supérieures. C'est surtout durant les grandes et longues sécheresses qu'éclatent ces petites guerres serviles. Alors, en effet, en aristocrates idiotes qu'elles sont, les amazones ne songent même pas ^
(1) L. Biichncr, Zoc.cz7.,203.
(3) P. Huber, Loc. cit., 502, 230.
l'esclavage dans le règne animal 19
se rationner : elles épuisent leurs esclaves en leur demandant à boire plus souvent qu'il ne convient et celles-ci finissent par s'irriter et se laisser aller à des mouvements insurrectionnels. — Mais ces discordes sont rares : dans la fourmilière mixte la soumission absolue est de règle. Pourtant ces esclaves volontaires ont été ramassées de droite et de gauche, dans des nids différents, et elles appartiennent à une espèce qui est l'ennemie héréditaire des amazones. La seule éducation, donnée, il est vrai, par des éleveuses de leur espèce mais déjà rompues au servage, a donc suffi pour métamorphoser entièrement les sentiments des jeunes et ne plus leur faire voir que des amies dans les adversaires-nés de leur propre type. Le fait est curieux et à retenir ; nos éducateurs humains en pourraient faire leur profit.
Les fourmis roussâtres, les amazones, dont je viens de parler, ne sont pas les seules fourrais esclavagistes. On en connaît, en Europe, deux autres espèces: la fourmi Sronpylognathus et la fourmi sanguine. Cette dernière fort intelligente, quoique myrmécophage, est très capable de modifier son genre de vie suivant les circonstances, comme le fait l'homme. La fourmi sanguine n'est pas, comme la roussâtre, asservie à ses esclaves ; elle peut s'en passer, travailler elle-même, manger sans aide ; aussi certains de ses nids n'ont pas d'esclaves (Forel) (J). Sans doute l'esclavage est chez les sanguines d'institution plus récente, et en eflet il n'a pas encore modifié les formes des mandibules chez les guerrières. La fourmi sanguine fait concurrence aux amazones et c'est toujours aux dépens des noir-cendrées. En parlant des hommes, Aristote affirmait que certains peuples étaient nés pour l'esclavage ; il semble qu'il en soit ainsi pour les fourmis noir-cendrées, comparables en ce point aux races nègres du genre humain.
Dans leurs razzias esclavagistes, les sanguines ont une tac-
(Ij Buchncr, Loc. o<7.,221.
tique différente de celle des amazones. Au lieu de se ruer en masse et à Timproviste sur le nid qu'elles ont résolu de piller, elles attaquent d'abord par petites troupes, engagent des escarmouches, que les noir-cendrées repoussent énergiquement en sortant de leur cité et prenant même Toffen- Sive ; mais peu à peu des renforts, demandés par l'armée assaillante, viennent grossir son effectif et la place assiégée est serrée de plus près ; bientôt les défenseurs commencent à prévoir la défaite finale et ils tâchent d'en rendre les suites moins funestes, en amoncelant leurs nymphes du côté de leur nid opposé à l'attaque, qui est toujours unilatérale. Puis, quand toute résistance est devenue inutile, les assiégées évacuent la place,, en emportant la plupart de ces précieuses nymphes. Dans cette retraite les noir-cendrées sont poursuivies par les sanguines et protégées par certaines des leurs qui, folles d'héroïsme, se ruent au milieu des ennemis, parfois même traversent leurs rangs et vont jusque dans la fourmilière envahie sauver encore quelques nymphes (1). De leur côté, les sanguines victorieuses enlèvent toutes les larves et nymphes du nid conquis par elles ; parfois aussi, après réflexion faite, elles y reviennent avec leur butin, s'y établissent avec leurs nymphes et leurs auxiliaires et en font un nouveau centre d'opération (2). Il est à remarquer que ces fourmis sanguines,, si belliqueuses, sont en même temps myrmécophages : il existe une certaine espèce de petites fourmis qu'elles traitent comme un gibier (3) ; pourtant elles sont très affectueuses pour leurs auxiliaires ou esclaves noir-cendrées et, quand il leur arrive à leur tour d'être assiégées, par exemple, par les fourmis fauves, elles emportent en hâte leurs noir-cendrées dans les souterrains ou bien même, avec une prévoyance plus qu'humaine, elles
(\) P. Hubner, Loc, cit., 251, 25i.
(2; lOid., 254, 255.
(3) Ibid., 250.
l'esclavage dans le règne anuial 21
ont soin, tout en résistant aux envahisseurs, de détacher une colonne, qui transporte les noir-cendrées esclaves bien loin de la mêlée, dans un endroit paisible où celles-ci construisent une nouvelle habitation, un refuge (1).