LES ORIGINES DE L*£SCLAVAGE EN MÉL/^NÊSIE
maîtres ; aussi guerroient-ils sans cesse, uniquement pour se procurer des prisonniers de guerre. Non pas qu'ils aient renoncé à l'anthropophagie ; mais leur cannibalisme est devenu domestique et ils tirent d'ailleurs de leurs prisonniers de guerre diverses utilités. Les captifs sont réduits en esclavage et travaillent aux plantations jusqu'au jour où on trouve utile de les sacrifier pour solenniser quelque événement important, par exemple, le lancement d'une pirogue ou la construction d'une nouvelle case publique. Dans ce dernier .;as, des morceaux des victimes sont distribués aux principaux personnages du clan ou de la tribu. D'ailleurs, en temps ordinaire les esclaves des îles Salomon ne seraient ni maltraités, ni même méprisés. On commence à en faire commerce; ainsi un chef des îles Salomon acheta un captif pour le sacrifier aux dieux. Il croyah nécessaire d'apaiser la colère divine ; car deux malheurs l'avaient successivement frappés : son fils était mort et sa femme lui avait été infidèle (Codrington. The MelanesianSy 136). De leur côté les pères font commerce de leurs enfants et parfois les vendent comme esclaves (1), Nous aurons bien souvent à signaler, en nombre de points du globe, ces affreux abus de la puissance paternelle.
Dans la grande île de la Nouvelle-Guinée, les mœurs sont loin d'être uniformes, tout en étant partout analogues ; elles varientnotablement suivant les districts. Les négriers malais s'y pourvoient couramment d'esclaves et fomentent çà et là des guerres sauvages tout-à-fait comparables aux razzias esclavagistes, qui désolent l'Afrique centrale (2). Il est pourtant certains points de l'île où la coutume de l'esclavage ne s'est pas encore implantée (3) ; mais Thabitude du
(î) Dr Hagen, Voyage aux îles Salomon. (Comptes-rendus de l'Association française pour l'avaiic. des se, 4894).
(2) D'Albertis, Nouvelle-Guinée, (Passim).
(3) Ibid.. 164.
mariage par achat y prépare les populations, qui commercent volontiers de leurs jeunes filles. — Ailleurs au contraire la chasse aux esclaves incite sans cesse à des guerres d'extermination. Les tribus ne rêvent que razzias et sont constamment aux aguets. Ainsi pendant que la population virile d'un village esta la chasse, une bande armée se rue à rimproviste survies cases, tue sans pilié les malades et les vieillards, puis emmène les enfants et les femmes, après avoir massacré celles de ces dernières, qui ont eu des velléités de résistance (1). Le massacre des faibles et des inutiles est habituel à la Nouvelle-Guinée, et les guerres y sont très-cruelles. Comme chez les Battaks de Sumatra, la gloire d'un Néo-Guinéen se mesure au nombre de têtes, qu'il a eu le bonheur de récolter. Dans quelques districts, on mange encore les prisonniers de guerre, selon l'antique coutume ; mais partout on décapite les vieillards et les faibles. En cas de victoire, c'est l'intérêt seul qui réfrène la férocité : si l'on épargne et emmène les enfants, les femmes, les jeunes hommes et môme les hommes robustes c'est pour en tirer profit ou utilité ; pour vendre les uns et faire travailler les autres. 11 va de soi que, dans le cas où les captives plaisent au capteur, elles sont à sa discrétion.
D'une manière générale, l'esclave néo-guinéen de tout sexe est la chose de son propriétaire, qui a sur lui tous les droits sans exception. Les coutumes juridiques, traditionnellement transmises et ayant force de loi dans les tribus néo-guinéennes, ne s'appliquent pas à la population servile; il est vrai que, datant de fort loin, leur origine est sûrement antérieure à celle de l'esclavage, qui, comme tout semble l'indiquer, est, à la Nouvelle-Guinée, de date assez récente (2).
(1) D'Albertis, Nouvelle Guinée, 452.
(2) Bink, Questionnaire de sociologie (Bull, soc, d'anthrop.
LES ORIGINES DE l'eSCLAVAGE EN MÉLANÉSIE il
Je ne saurais passer en revue tous les archipels papous ; mais, avant de quitter la Papouasie, il me faut parler succinctement des Viliens ou Fidjiens, tels qu'ils étaient avant la venue des Européens dans leurs îles. Sous certains rapports, la civilisation de ces insulaires était relativement avancée, au moins équivalente à celle des Polynésiens avec lesquels d'ailleurs ils avaient d'assez fréquentes relations. Leurs tribus étaient monarchiques et comprenaient, comme en Polynésie, des classes de nobles et de prêtres. Les Vitiens étaient agriculteurs et cultivaient surtout des champs d'ignames. A Viti, les travaux agricoles étaient exécutés surtout par les hommes, du moins quand il s'agissait d'enfoncer le sol durci avec les bfttons pointus, qui servaient de bêches (1). La besogne était en effet fort pénible et exigeait une grande dépense de force. Les grosses mottes soulevées par les hommes étaient ensuite brisées par les enfants. De même le sarclage se faisait de main d'homme sans autres instruments que des os, des fragments d'écaillé de tortue, ou d'huître de grande taille. — Ces travaux n'étaient pas ordinairement dévolus aux esclaves ; les hommes, les femmes, même les enfants les exécutaient. Mais les chets avaient à leur service un peuple de travailleurs, la classe des prolétaires, car, à Viti, le sujet était une propriété (2) ; il était corvéable à merci et oe rencontrait jamais un chef, sans se prosterner (3).
Trop de fois, j'ai eu occasion de signaler Texlrôme férocité des Vitiens, pour qu'il soit nécessaire d'y insister en ce moment. Leurs guerres étaient atroces et c'était le plus souvent un goût effréné pour le cannibalisme, qui provoquait d'incessantes escarmouches de village à village. Ces
(1) Williams, Viti et les \iUens, I, 6:3. (2i H. Spencer, Sociologie, III, 481.
(3) J. D. Macdonald, Voyage à la Grande Viti (Tour du monde 1860, premier semestre).
42 L^ÉVOLUTION DE i/eSCLAVAGE
petites guerres étaient extrêmement cruelles ; parfois elles allaient jusqu'à l'extermination et des districts entiers étaient dépeuplés(l). Nombre de captifs étaient promptement dépecés, cuits et dévorés surtout par les chefs, qui n'en cédaient que de petits morceaux à leurs inférieurs et par faveur spéciale (2) . Les autres, tout en étant utilisés comme esclaves, étaient surtout considérés comme des animaux domestiques, formant une précieuse ressource alimentaire. On les engraissait pour les manger ou les vendre au marché dans le même but. Parfois on les faisait rôtir ou cuire tout vivants dans de grandes chaudières (3). Des gourmets préféraient la chair humaine faisandée ; d'autres non, mais il n'y avait pas de festin notable, à Viti^ sans un plat de chair humaine et l'on préférait celle des femmes. A vrai dire, l'esclavage vitien n'avait pas encore de but économique bien précis : il était avant tout alimentaire^ culinaire, souvent funéraire.
Les esclaves, qui n'étaient pas sacrifiés par gourmandise, Tétaient souvent comme victimes funéraires, à la mort des personnages de quelque importance. On ne tolérait pas, à Viti, qu'un chef partit pour l'autre monde sans une convenable escorte, dont les esclaves et aussi les femmes du défunt fournissaient refirectif(4). Ces dernières étaient alors étranglées ; car, aux yeux des Vitiens, la strangulation était le genre de mort préférable (5) .
Cette coutume en dit à elle seule beaucoup sur le sort des femmes à Viti et en effet ce sort était affreux ; sans doute l'esclavage des prisonniers de guerre les déchargeait de quelques travaux pénibles ; mais les hommes les traitaient toujours avec la plus extrême brutalité. Aux yeux de leurs
(1) J. D. Macdonald, loc.cit.y 203.
(2) Ifjîd,, 498.
f3) Williams, Viti et les Vitiens, I, 243. — Macdonald, loc. cUy
(4) H. Spencer, loc. cit. y I, 266.
(5) Macdonald, loc. cit. — Williams, loc. cit. ,\, 483.
LES ORIGINES DE l'eSCLAVAGE EN MÊLAISÈSIE 45
maris, les femmes vitiennes étaient une simple propriété, dont ils avaient le droit d'user et d'abuser dans toute la force de l'expression . Souvent on les troquait contre un fusil : c'était le prix ordinaire, et l'acheteur avait sur la marchandise achetée tous les droits, même celui de l'assommer . Fréquemment aussi on les attachait pour les fouetter plus à Taise. Un Vitien, dont le nom mérite d'être conservé (il s'appelait Loti) eut, un jour, une idée originale. Uniquement pour acquérir quelque notoriété, pour se singulariser, il mangea sa femme, après l'avoir fait cuire sur un feu, qu'il avait eu soin de l'obliger à allumer elle-même (1). En résumé, même dans les archipels de la Papouasie où l'on fait des prisonniers, l'esclavage est encore à l'état rudimentaire. A la Nouvelle-Guinée, on razzie les villages pour se procurer des concubines ou pour vendre les femmes et le& enfants aux négriers des îles malaises ; à Viti, aux îles Salomon, etc., les captifs ont une autre destination, qui n'est pas non plus le travail servile et qu'on leur réserve aussi à la Nouvelle-Guinée, quand on n'en fait point commerce. Dans toutes ces îles, on est chasseur de têtes et la gloire se mesure au nombre de ces trophées, qu'on a pu recueillir ; mais il arrive parfois que Ton fasse des prisonniers en se réservant de les décapiter plus tard dans telle ou telle occasion jugée plus favorable que le moment de la capture. Au témoignage du missionnaire Bink, l'esclavage serait pourtant complètement institué dans certains districts de la Nouvelle- Guinée, où Ton ferait travailler les esclaves robustes ; mais cet esclavage économique est sûrement une innovation due peut-être au commerce d'esclaves, que l'on fait avec les- Malais. A Viti et ailleurs, quand on épargnait les captifs, surtout les enfants, c'était soit pour les manger à loisir,, soit pour les sacrifier aux dieux dan? les occasions fréquentes
(1) T. Pritchard, Polynesian Reminicences yS7i.
où des sacrifices humains étaient jugés nécessaires (1); leur utilisation pour les travaux agricoles ou autres était encore accessoire.