II. L'esclavage chez les Cafres
Entre les Hottentots et les Cafres, leurs voisins, il y a une grande différence de race et de civilisation. Les Hottentots comptent parmi les types humains les plus inférieurs ; au contraire, les Cafres sont apparentés à la plus élevée des races nègres, à la race éthiopienne. Dans les kraals hotten-
(1) Levaillant, Hlst, tmiv. voy,, vol. XXIV. 408.
2 l'évolution de l'escuvage
)ls, les chefs sont presque sans pouvoir ; ce sont des emryons de monarque ; tandis que les Cafres ont organisé des etites monarchies, obéissant à des despotes armés du pouoir le plus absolu. Les Hottentots étaient uniquement [lasseurs et pasteurs, par suite nomades ; les Cafres, tout 1 estimant très fort le bétail, puisqu'ils appelaient la vache la perle à poil », pratiquaient déjà l'agriculture et consuisaient de véritables villages, même des petites villes, éanmoins cette civilisation relative des Cafres ne doit pas ^.monter à une antiquité fort lointaine. Comme nous allons ' voir, l'esclavage revêt encore dans leurs tribus un carac- ?re collectif. De plus, le despotisme des chefs ne s'est pas èveloppé partout également. Dans certaines tribus, Tesclaage n'existait pas et le pouvoir des chefs était encore prélire ; on les pouvait déposer, s'ils devenaient impopulaires; iifm il n'y avait pas non plus de notables, d'aristocrates de aissauce (1).
Mais la base réelle de l'influence et de la dignité sociale ; est déjà, chez les Cafres, la richesse, la possession e troupeaux nombreux (2) ; les chefs eux-mêmes et plus ne les autres ne sauraient se passer d'une opulence relave ; il leur faut entretenir leurs guerriers, leur faire des irgesses. C'est môme là la grande raison delà servilité caine,que les voyageurs ont remarquée dans certaines tribus îfres et, c'est pour en tirer pied ou aile, que les Damaras jivent un maître, comme le ferait un épagneul (3j. C'est même raison encore, qui pousse les Balondas inférieurs tomber à genoux et à se frotter de poussière les bras et poitrine, quand ils rencontrent un chef (4). Pour entretenir leur fidèle armée, les chefs et roitelets
(i) Tlionipson, Hist. xuiiv. voy., vol. XXIX, 124.
yt) Biirchcll.Ats/. univ. ro//., vol. XXVI, 413.
(8) II. Spencer, Sociologie, III, 3G5.
('i) Burlon, Mission, t. I, 259 (cilc par II. Spencer, 111,112).
DE l'esclavage EN AFRIQUE 53
cafres n'ont d'autre ressource sérieuse que des razzias aux dépens de leurs voisins. J'ai dit, en parlant de la guerre, combien ces expéditions de bandits sont atroces en Cafrerie (1). Le but poursuivi est de se procurer à peu de frais des valeurs d'échange, des femmes, des concubines et du bétail. Tout ce qui résiste est massacré, mais les vieillards et les femmes mariées ne sont pas traités avec plus de clémence ; les enfants en bas âge sont abandonnés à la faim et aux bètes féroces. Seuls, les jeunes gens des deux sexes sont épargnés et, chargés de butin comme des bêtes de somme, ils sont dirigés sur les habitations des vainqueurs. Un grand festin, où Ton se gorge de viande, célèbre ensuite la victoire, et, à titre de distinction honorifique, on y sert un énorme bol de sang à tout guerrier, qui, dans l'affaire, a tué au moins dix hommes (2). — Les jeunes filles enlevées deviennent les concubines de leurs capteurs (3) ; les jeunes gens vont grossir la classe servile. Si, au lieu d'un village cafre, il s'agit d'un campement des Bochimans, les vainqueurs exterminent absolument tout sans distinction d'âge ni de sexe. Ils empêchent ainsi, disent-ils, que les enfants ne deviennent des brigands, comme leurs pères, et que les femmes n'en engendrent d'autres (4).
De telles mœurs sont incompatibles avec l'esclavage, aussi les Cafres n'ont pas de véritables esclaves domestiques; pourtant ils ont déjà l'idée du commerce d'esclaves, puisque deux Cafres offrirent au missionnaire Moffat de lui vendre leurs enfants, l'un pour une brebis, Tautre pour une provision de perles (5). Aussi^ dans la Cafrerie septen-
Tnames
(1) Ch. Letourncau, La guerre dans les diverses 7'aces humaines, (2)Moffaf, Vingt-trois ans de séjour dans le su.l de l'Afrique
(3) Ibld, 352.
(4) Campbell. Ifist. univ. voy, XXIX, 352.
(5; Livingslone, Explor, dans VAfr. australe (Edit. in-12, p. 89.
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irionale, conflnanl à la zone africaine où le commerce d'esclaves est 1res florissant, certains chefs cafres razzient déjà leurs voisins pour se procurer de la marchandise humaine, qu'ils vendent aux trafiquants d'esclaves (1).
En Cafrerie, comme je le dirai tout à l'heure, le travail industriel et domestique est surtout exécuté par les femmes; mais, en dehors des femmes achetées ou capturées par les hommes, il existe une classe servile, qui appartient à tout le monde, et n'est entretenue par personne. Du moins en était-il ainsi chez les Cafres Béchouanas. Ces hilotes s'appellent les balalas ou les satmeys (pauvres). Ce sont les prolétaires de la Cafrerie et, dans ce pays où l'aristocratie d'argent, de bétail plutôt, est si prépondérante, ces malheureux dénués de tout sont aussi au-dessous de tout et bien plus abandonnés que des chiens. La classe des riches se fait servir gratuitement par les balalas ; quand les riches chassent, les halalas font office de chiens et de bêtes de somme. On les oblige à porter lé gros gibier tué quelquefois à des distances d'une dizaine de lieues et c'est surtout aux femmes balalas qu'on impose cette dure corvée. Après une journée de fatigue, si l'on croit avoir encore besoin des halalas pour le lendemain, on les parque la nuit, dans de^ enclos limités par des buissons épineux, exactement comme du bétail (2). Pour tout salaire, à peine donne-t-on à ces malheureux quelques pauvres aliments. Aussi, s'ils ne veulent mourir de faim, les balalas doivent chasser ou déterrer des racines comestibles, exactement comme les Bochimans. Ceux de ces malheureux, qui ne consentent pas à servir les riches, sont toujours d'une maigreur effrayante; car jamais on ne leur vient en aide. En cela, les Cafres, déjà ploutocrates, se distinguent très désavantageusementde
(l)MolTat, loc. cit., 248.
(2) MolTat, loc, cit., 243.